La rente pétrolière ne garantit plus la paix sociale

Le Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui regroupe les six Etats producteurs de pétrole de la région, a annoncé, le 10 mars la création d’un fonds de 20 milliards de dollars (14,5 milliards d’euros) pour aider les deux moins riches d’entre eux, Oman et Bahreïn, à surmonter leurs difficultés économiques.

Le 23 février, le roi Abdallah d’Arabie saoudite a, de son côté, promis un plan de 36 milliards de dollars destiné à relever le salaire des fonctionnaires, à bâtir des logements, etc. Le 7 mars, le gouvernement de Bahreïn a annoncé un programme de construction de 50 000 logements sur cinq ans, pour un coût de plus de 5 milliards de dollars. Le 28 février, le sultan Qabous d’Oman a offert 300 euros à chaque chômeur de son pays et a augmenté le salaire minimum et les bourses des étudiants. L’émir du Koweït, lui, a distribué à deux reprises, en février, 1 000 dollars à chaque citoyen koweïtien…

Mais tous ces milliards de dollars, qui feraient en temps normal le bonheur des populations, ne suffiront peut-être pas à stopper l’enchaînement des bouleversements politiques qui déstabilisent peu à peu la principale région productrice de pétrole de la planète. Cet échec pourrait déboucher sur un choc pétrolier tout aussi puissant, voire plus puissant, que ceux qui ont déjà affecté l’économie mondiale en 1973, en 1979 ou en 1991.

Car la rente pétrolière est le seul élément qui distingue les pays du Golfe, mais aussi l’Algérie et la Libye, de la Tunisie ou de l’Egypte.

La concentration de la richesse entre les mains d’autocrates au pouvoir depuis des décennies, l’insuffisance et l’opacité de sa redistribution, la corruption, et surtout le refus de la jeunesse de continuer à accepter cela, sont les détonateurs de la révolte, dans le Golfe et ailleurs dans le monde arabe. Dans un texte publié par l’International Herald Tribune, un professeur d’université omanais, Najma Al-Zidjalya d’ailleurs joliment baptisé ces bouleversements du nom de youthquake("tremblement de jeunesse").

"Il faut aujourd’hui à un jeune Saoudien trois années après la fin de ses études pour trouver un emploi stable", indique Lahcen Achy, de la Fondation Carnegie pour le Moyen-Orient, à Beyrouth.

"Pour cette jeunesse, très nombreuse, qui a étudié dans les universités européennes et américaines, qui a accès à Internet, les monarchies absolues sont devenues anachroniques", observe Nicolas Sarkis, rédacteur en chef de la revuePétrole et gaz arabes.

En Algérie, observe El Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine, "le taux d’emploi des 15-65 ans, autour de 40 %, est l’un des plus faibles du monde. Les élites sont en jachère : le taux d’expatriation des diplômés – ils vont vers les Etats-Unis et le Canada plutôt que vers l’Europe ou la France – atteint 12 % à 13 %, faute de perspectives autres qu’un emploi sous-qualifié dans les services : taxi, hôtellerie… Ce taux est le double de celui des autres pays au même niveau de revenu par tête. La richesse globale augmente et crée des frustrations massives insupportables car les perspectives d’évolution sont des plus limitées. D’où des départs à tout prix, le phénomène des "harraga" – les brûleurs de frontières, qui prennent tous les risques." Une description qui peut s’appliquer à tout le Moyen-Orient.

Pourtant, ces régimes ont tenté de sortir de l’immobilisme légué par la colonisation et le pillage de leurs ressources par les compagnies pétrolières occidentales. Ils ont nationalisé les puits de pétrole à la fin des années 1960. Puis, ils ont profité de la masse des pétrodollars tirée du quadruplement du prix du baril, après 1973, pour mettre en place un accès gratuit à l’éducation et à la santé pour leur population.

VAGUE DÉMOGRAPHIQUE

Enfin, après avoir souffert du "contre-choc pétrolier" des années 1980, ils ont opéré une diversification de leur économie pour ne plus dépendre uniquement des cours volatils de l’or noir. L’envolée des cours du brut dans les années 1990 leur en a donné les moyens. L’Algérie ou l’Arabie saoudite se sont lancées dans la grande industrie (aluminium, chimie), les Emirats dans l’immobilier et le tourisme, Qatar et le Koweït dans les services financiers, etc.

Il s’agissait aussi d’employer les générations du baby-boom des années 1970. Mais pour assurer les travaux peu qualifiés, les pays les moins peuplés ont dû faire appel à des contingents de travailleurs indiens, pakistanais, philippins… pour, dix ans plus tard, inverser la vapeur en lançant des politiques d’arabisation de la main-d’oeuvre.

Or, la vague démographique était plus haute que ce que pouvaient offrir les dynasties régnantes. Le boom de l’immobilier touristique et commercial a rendu hors de prix le logement résidentiel pour les jeunes ; l’abondance et le luxe des produits importés, souvent en euros dévalués en échange du pétrole vendu en dollars forts, a rendu l’inflation insupportable ; le besoin de main-d’oeuvre qualifiée, qui a incité à former des dizaines de milliers de jeunes dans les universités, a alimenté les bataillons de chômeurs diplômés. Le développement s’est retourné contre ceux qui l’avaient organisé.

Mais, comme l’explique M. Sarkis, "ce ne sont pas tant des revendications économiques que politiques, pour la liberté d’expression, pour participer à la vie publique, qui sont aujourd’hui portées par les manifestants".

L’extraordinaire développement économique est en effet largement confisqué par les familles régnantes et leur clientèle ou, en Algérie et en Libye, par les clans politico-militaires au pouvoir. Dans le Golfe, 75 % des sociétés cotées ont au moins deux membres d’une même famille au sein de leur conseil d’administration…

"La plus grande demande du "printemps arabe" est une aspiration complexe à changer fondamentalement les modes de fonctionnement des sociétés", ajouteSamir Aita, président du Cercle des économistes arabes.

Elle concerne «la brisure des structures familiales traditionnelles, la “banalisation” du fait religieux, l’accès à la modernité, y compris la liberté d’expression, l’accès à un emploi réel et valorisant, jusqu’au mal à supporter ces “pouvoirs au-dessus de l’Etat”, qui ne peuvent assurer un minimum de services publics décents et accaparent le gros des richesses», précise Samir Aita.
Les vagues tentatives de démocratisation, comme les élections municipales en Arabie saoudite, législatives au Koweït (les seules de la région), la promesse, non tenue, depuis 2008 de telles élections au Qatar, n’ont pas changé fondamentalement les choses. Les familles régnantes, affolées par les résultats non conformes à leurs espérances, ont aussitôt limité les compétences des assemblées élues.

Mais avec les révolutions en Tunisie, en Egypte, en Libye, «le mur de la peur est tombé», note M.Sarkis. Le succès des premières manifestations à Bahreïn (le 14février), à Oman (le 27février), au Koweït (le 8mars) et en Arabie saoudite (à partir du 10mars) a contraint les gouvernements à multiplier les concessions politiques –ouverture de négociations avec l’opposition à Bahreïn, limogeage de six ministres sur dix à Oman, annonces d’élections au Qatar, etc.– et ouvert la boîte de Pandore.

La violence de la répression –sept morts à Bahreïn le 17 février, un mort à Oman le 27, trois blessés à Katif (Arabie saoudite, où les manifestations sont interdites) le 10mars – n’a pas dissuadé ou découragé les manifestants. Au contraire. «Toute la région était un volcan éteint. Il se réveille avec d’autant plus de force qu’on le croyait éteint. Et il a de nombreux cratères, qui s’allument les uns après les autres», affirme M.Sarkis.
«Même si l’argent permet aux pouvoirs en place de gagner du temps, le réveil qui s’est opéré est de taille, note Samir Aita. Dans les pays les plus riches et les plus fermés, le fait que les “pouvoirs” soient forcés d’acheter ce temps signifie que, sous la pression, ils peuvent céder. Cette leçon ne sera pas perdue pour les sociétés.»


14.03.2011 |  Antoine Reverchon et Adrien de Tricornot Le Monde

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