Bibi Aisha: Un féminisme va-t-en-guerre

30.08.2010 | Naïké Desquesnes | Courrier international

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Polémique:

L’auteur du reportage paru dans Time, Aryn Baker, est aussi accusée d’avoir justifié l’intervention militaire pour des raisons d’intérêt personnel. Comme l’explique John Gorenfeld dans The New York Observer, “son mari, Tamim Samee, un entrepreneur afghano-américain, a dirigé deux entreprises, Digistan et Ora-Tech, qui ont décroché des contrats en Afghanistan grâce aux alliés occidentaux. En d’autres termes, la journaliste – qui défend la guerre – semble avoir bénéficié personnellement de l’intervention de l’OTAN.”

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Quand une jeune Afghane fait la une d’un grand magazine américain, on ne peut s’empêcher de penser à la fameuse photo de la jeune fille aux yeux verts publiée en 1985 par National Geographic. Dans sa livraison du 9 août, l’hebdomadaire Time a puisé dans ce registre en publiant la photo de Bibi Aisha, une jeune Afghane de 18 ans. Mais cette image n’a rien à voir avec celle de 1985 : on y voit une jeune femme au nez coupé. La journaliste Aryn Baker relate les détails de ce drame dans un reportage sur la condition des femmes afghanes. En couverture, le titre en regard de la photo – “What Happens if We Leave Afghanistan” (Ce qu’il se passera si nous quittons l’Afghanistan) – a provoqué de nombreuses réactions.

Dans le quotidien britannique The Guardian, l’universitaire Priyamvada Gopal écrit que le choix éditorial de l’hebdomadaire fait penser à une note de la CIA qui aurait été révélée par WikiLeaks et qui aurait recommandé d’utiliser le sort des femmes comme argument pour convaincre l’opinion européenne du bien-fondé de la guerre, de plus en plus impopulaire. Au contraire, la violence d’une invasion militaire ne peut répondre à la violence envers les femmes, rétorque l’avocate Kavita N. Ramdas dans The Huffington Post. “En Inde, des femmes ont le visage et le corps brûlés parce qu’elles n’ont pas apporté de dot suffisante à la belle-famille, écrit-elle. Je connais la terrible condition des Afghanes et pourtant je ne suis pas capable de considérer que c’est une raison valable pour davantage de guerres, d’occupations, de militarisation.”

La journaliste Aryn Baker est aussi accusée d’avoir justifié l’intervention militaire pour des raisons d’intérêt personnel. Comme l’explique John Gorenfeld dans The New York Observer, “son mari, Tamim Samee, un entrepreneur afghano-américain, a dirigé deux entreprises, Digistan et Ora-Tech, qui ont décroché des contrats en Afghanistan grâce aux alliés occidentaux. En d’autres termes, la journaliste – qui défend la guerre – semble avoir bénéficié personnellement de l’intervention de l’OTAN.” Comment comprendre alors cette une de Time sur le sort des femmes dans un contexte d’occupation américaine en Afghanistan ? Les soldats de l’OTAN vont-ils culpabiliser de laisser celles-ci à la merci des talibans le jour de leur départ ? Ce sont les questions que pose le quotidien pakistanais Dawn, non sans ironie, devant les préoccupations de l’Occident, teintées de féminisme va-t-en-guerre.

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3 réponses à Bibi Aisha: Un féminisme va-t-en-guerre

  1. Aziz Chabki dit :

    Vous croyez peut etre que les journalistes sont des saints
    Detrompez vous !
    Ils sont aussi derrière des interets personnels ou autres.
    Il y a beaucoup de pourris et très peu d’integres.
    Hier j’ai été horrifié en apprenant que des journalistes en Grande Bretagne s’introduisaient illégalement dans des boîtes éléctroniques personnelles pour puiser des "infos" et même inventer de faux SMS , textos ou e-mails pour des scoops imaginaires qui leur font gagner leur beefsteack .
    Dans tous les metiers , il y a une frange de pourriture.

  2. ... dit :

    06.07.2011 | Owen Bowcott | The Guardian via Courrier International

    Là où il ne fait vraiment pas bon être une femme

    Des femmes fonctionnaires régulièrement brutalisées, des services de santé épouvantables et une pauvreté accablante font de l’Afghanistan le pire endroit du monde où naître femme, indique une étude mondiale publiée au milieu du mois de juin. Viennent ensuite la république démocratique du Congo (RDC), le Pakistan, l’Inde et la Somalie. C’est avec étonnement que l’on découvre la présence de l’Inde – dont le développement rapide la prépare à devenir une superpuissance économique – parmi les cinq pays de la planète qui sont les pires pour les femmes.

    D’autres cas sont moins surprenants. Informée du classement de son pays en cinquième position, la ministre somalienne de la Femme, Maryan Khassim, a rétorqué : "Je pensais que la Somalie arriverait en tête."

    Cette étude a été réalisée par la fondation Thomson Reuters [un organisme caritatif indépendant associé à l'agence de presse du même nom] pour marquer le lancement d’un site Internet, TrustLaw Woman, qui vise à dispenser des conseils juridiques gratuits aux associations de femmes dans le monde entier.

    En Afghanistan, le taux de mortalité maternelle élevé, l’accès aux soins limité et une "quasi-absence de droits économiques" constituent de véritables menaces pour les femmes. "La guerre qui n’en finit pas, les frappes aériennes de l’Otan et les traditions culturelles se combinent pour faire de l’Afghanistan un pays très dangereux pour les femmes", explique Antonella Notari, responsable du groupe Women Change Makers, qui vise à soutenir le rôle des femmes en tant qu’entrepreneurs sociaux.

    "Les femmes qui essaient d’assumer des responsabilités publiques allant à l’encontre de l’image traditionnelle de leur fonction, comme celles qui sont agents de police ou journalistes, sont souvent victimes d’intimidations ou d’assassinats."

    Le "niveau effrayant des violences sexuelles" observées dans la partie orientale de la RDC explique sa deuxième position dans le classement. Selon une récente étude américaine, plus de 400 000 femmes y seraient victimes de viol chaque année. "D’après les militants des droits de l’homme, miliciens et soldats s’en prennent aux femmes de tous âges, des fillettes de 3 ans aux vieilles femmes, souligne l’étude. Ils les violent collectivement, avec des baïonnettes et tirent parfois à l’intérieur de leurs vagins."

    Les pratiques culturelles, tribales et religieuses de la société pakistanaise, très hostiles aux femmes, mettent le Pakistan à la troisième place. L’étude cite notamment "les attaques à l’acide, les grossesses et les mariages forcés ou les châtiments par lapidation". D’après les chiffres de la commission des droits de l’homme du Pakistan, près d’un millier de femmes sont victimes de crimes d’honneur.

    L’Inde est à la quatrième place. "D’après les estimations du Bureau central d’investigation indien, en 2009, 90 % du trafic d’êtres humains en Inde était intrafrontalier et le pays compterait près de 3 millions de prostituées, dont 40 % d’enfants", note le rapport. A cela s’ajoutent les mariages et le travail forcés. "On estime à 50 millions le nombre de femmes qui n’ont pas vu le jour au cours du siècle passé à cause des pratiques infanticides et fœticides", rapporte le Fonds des Nations unies pour la population. Les parents préfèrent toujours les garçons aux filles. Habitantes d’un Etat en déliquescence, les femmes somaliennes souffrent de viols, de mutilations génitales et d’un accès réduit aux soins et à l’éducation. "La chose la plus dangereuse que puisse faire une femme en Somalie, c’est tomber enceinte, car il n’existe aucun soin prénatal. Il n’y a pas d’hôpitaux, pas de soins, rien", s’alarme Maryan Khassim.

    Pour Monique Villa, présidente de la fondation Thomson Reuters, "les risques invisibles – comme le manque de soins ou d’éducation – sont aussi dangereux, sinon plus, que les dangers physiques comme les meurtres et les viols, qui font généralement les gros titres. Donner du pouvoir aux femmes, c’est s’attaquer aux racines de la pauvreté. Dans les pays en voie de développement, lorsqu’une femme travaille, ses enfants sont mieux nourris et mieux éduqués parce qu’elle dépense son argent pour sa famille."

    Source: Courrier International

  3. ... dit :

    Mars 2002 | Christine Delphy | Le Monde Diplomatique

    Une guerre pour les femmes ?

    « Le drapeau américain flotte au-dessus de notre ambassade à Kaboul. (…) Et, aujourd’hui les femmes de l’Afghanistan sont libres », a martelé M. George W. Bush lors de son discours sur l’état de l’Union, le 29 janvier 2002. La « coalition contre le terrorisme » aurait fait la guerre pour libérer les Afghanes. Après les bombardements et l’entrée des troupes de l’Alliance dans Kaboul, les journaux publient des photos de sourires féminins qui donneraient au conflit sa raison d’être.

    Curieuse justification, alors que les moudjahidins réinstallés au pouvoir par les alliés ne se comportent pas mieux que les talibans. Du reste, les nombreux reporters sur le terrain ne peuvent plus cacher la méfiance des citadins de Kaboul et de Jalalabad. Une méfiance fondée sur leur expérience : entre 1992 et 1996, les troupes de l’Alliance du Nord (ou « Front uni ») ont perpétré des massacres et des tueries gratuites de prisonniers et de blessés, terrorisé et rançonné les civils. Actuellement, cela se reproduit, quasiment à l’identique, dans un Afghanistan à nouveau découpé en fiefs et où les chefs de guerre menacent de déclencher une nouvelle guerre civile (1).

    Les Etats-Unis n’ont que faire des droits des femmes, pas plus en Afghanistan qu’au Koweït, en Arabie saoudite ou ailleurs. Au contraire, ils ont sciemment et volontairement sacrifié les Afghanes à leurs intérêts. D’où viennent, en effet, les moudjahidins ? Dès 1978, avant même que l’armée soviétique n’envahisse le pays, les chefs de tribu et les autorités religieuses déclarent la guerre sainte contre le gouvernement marxiste de Nur Mohammed Taraki, qui force les filles à aller à l’école, interdit le lévirat (2) et la vente des femmes. Jamais il n’y eut autant de femmes médecins, professeures, avocates… qu’entre 1978 et 1992.

    Aux yeux des moudjahidins, les droits des femmes valent bien une guerre… contre. L’invasion soviétique vient donner une dimension patriotique à ce combat. Avec l’appui des Etats-Unis qui considèrent les ennemis de leurs ennemis comme leurs amis. Bien sûr, ils savent que les moudjahidins veulent mettre les femmes au pas. Mais ces derniers contrecarrent Moscou, c’est tout ce qui compte.

    Après le départ des Soviétiques, la guerre se poursuit, et surtout la guerre contre les civils. Les soldats de l’Alliance du Nord pillent les maisons et violent les femmes. Les chefs locaux rançonnent les camions tous les 50 kilomètres, la corruption et le désordre empêchent l’application de la charia. Le terrain est ainsi préparé à l’arrivée des talibans, fils spirituels de ces moudjahidins, aussi anticommunistes que leurs pères, mais encore plus fondamentalistes : de bons candidats à l’aide des Etats-unis qui allongent les dollars aux madrasas (écoles coraniques) pakistanaises, via l’Arabie saoudite.

    Alors, les Etats-Unis ont-ils toujours lutté pour les droits des femmes ? Non. Ont-ils jamais lutté pour ? Non. Au contraire, ils les ont foulés aux pieds. Les femmes afghanes étant défendues par des gouvernements marxistes alliés à un ennemi des Etats-Unis, il a bien fallu les sacrifier. On ne peut quand même pas laisser les droits humains entraver la poursuite de l’hégémonie mondiale. Les droits des femmes, c’est comme les enfants irakiens : leur mort est le prix de la puissance américaine.

    Comme toutes les féministes du monde, ayant mené depuis plus de deux ans la campagne contre le sort fait aux Afghanes par les talibans, j’espère que le gouvernement mis en place garantira les droits humains des femmes. Un meilleur statut pourrait devenir l’un des résultats non prévus de cette guerre : un bénéfice collatéral en quelque sorte. On peut l’espérer. Sans rêver. Le groupe de M. Burhanuddin Rabbani, président du gouvernement reconnu par la communauté internationale, a imposé la charia à Kaboul en 1992. Et, en 1995, les troupes du même Jamiat-e-Islami, sous la direction du commandant Massoud, se sont livrées à une orgie de viols et de meurtres à Kaboul.
    Ceux qui décident, ceux qui subissent

    A la suite des négociations de Bonn, deux femmes sont entrées dans le gouvernement provisoire, deux exilées, l’une du parti Hezb-e-Wahdat et l’autre du parti Parchami. Tous les deux sont contestés comme « partis mercenaires et meurtriers » par Rawa, l’association révolutionnaire des femmes d’Afghanistan, qui travaille depuis six ans avec les femmes réfugiées, en particulier pour l’éducation des filles. Ennemie des talibans, Rawa n’en a pas moins protesté avec la dernière énergie contre les bombardements. Avec d’autres organisations, elle demande qu’une force internationale protège le peuple afghan contre les « criminels de l’Alliance du Nord (3) ».

    Le Jamiat-e-Islami, poussé par les instances internationales, fait quelques concessions. Qu’on en juge. Une semaine après la prise de Kaboul, un des porte-parole de ce parti déclarait sur BBC World que les « restrictions » à l’encontre des femmes seraient levées – sans plus de détails – et que « la burqa ne sera plus obligatoire : le hidjab (4) suffira ». Le hidjab (en Iran, on l’appelle tchador) suffira. On croit rêver (5).

    Quand bien même les libertés seraient élargies, la guerre deviendrait-elle pour autant légitime ? Quand il s’agit des droits humains, la question est toujours la même : qu’y a-t-il de pire que la guerre pour une population ? A quel moment devient-elle préférable ? Dire que la guerre est bénéfique pour les femmes afghanes revient à décider qu’il vaut mieux pour elles mourir sous les bombes, mourir de faim ou de froid, que de vivre sous les talibans. La mort plutôt que la servitude : ainsi en a décidé l’opinion occidentale… pour les femmes afghanes. Une décision qui aurait pu être héroïque, si les Occidentaux mettaient leurs vies dans la balance, et non celles des Afghanes.

    La façon irresponsable dont est traité l’alibi de la « libération des femmes afghanes » illustre l’arrogance de l’Occident qui s’arroge le droit de disposer à sa guise de la vie des autres. Cela imprègne toute son attitude vis-à-vis des Afghanes, et plus généralement, l’attitude des dominants à l’égard des dominés.

    Proposons une règle simple de morale internationale valable aussi pour les individus : nul n’a le droit de prendre des décisions, surtout héroïques, quand d’autres en paieront les conséquences. Seule la population qui supporte la guerre peut dire qu’elle vaut le coût. Or ici, celle qui a décidé la guerre ne la subit pas, et celle qui subit la guerre ne l’a pas décidée. Pour l’instant, les femmes afghanes se trouvent sur les routes, sous les tentes, dans les camps, par millions : un million de réfugiés de plus qu’avant la guerre en dehors des frontières, et un million de personnes déplacées à l’intérieur du pays lui-même (6). Beaucoup risquent de mourir. Sans aucune garantie que ce « sacrifice » leur vaudra des droits supplémentaires. Doit-on d’ailleurs parler de sacrifice, alors qu’elles ne l’ont pas choisi ?

    La moindre des décences voudrait que les Alliés arrêtent de clamer qu’on leur fait endurer ces souffrances pour leur bien. Qu’ils s’abstiennent de prétendre que c’est au nom de leur liberté qu’on leur retire le droit de choisir leur sort, et même celui de vivre. On peut craindre au contraire que ce couplet ne devienne un tube ; la liste est longue des pays auxquels la coalition des alliés contre le mal s’est promis de porter le bien par le fer. Et bien sûr, toute ressemblance avec des événements historiques passés, si passés qu’évoquer leur nom semble ringard, toute ressemblance donc avec les guerres coloniales est pure coïncidence.

    La guerre à des fins de contrôle et d’exploitation ne fera jamais avancer les droits humains. Car ces bombardements au nom de la civilisation ont aussi envoyé nombre de principes dont se réclame cette civilisation aux oubliettes. Les conventions de Genève, déclarées invalides par les alliés, d’abord complices des crimes du boucher de Mazar et des autres (7) et maintenant des manoeuvres américaines. Les Etats-Unis inventent des nouvelles catégories pseudo-juridiques, les « combattants illégaux » de Guantanamo, qu’aucun droit, ni national, ni international, ni commun, ni de guerre, ne couvrirait ! Les libertés publiques, orgueil de nos démocraties, annulées ; le droit international, blessé à mort – le grand corps agonisant de l’ONU est là pour en témoigner. Seule une coopération vraie et pacifique entre les nations fera progresser les droits humains. Elle n’est pas à l’ordre du jour. A nous de l’y mettre.

    (1) Fin janvier, le chef des services de renseignements, M. Gul Agha Sharzai, dispute la ville d’Herat au chef de guerre, M. Ismaïl Khan, Globe and Mail, Toronto, 22 janvier 2002.

    (2) Obligation pour une veuve sans enfants d’épouser le frère de son mari défunt.

    (3) Voir http://www.rawa.org, 10 décembre 2001.

    (4) Manteau enveloppant tout le corps et la tête y compris le visage, et non un simple foulard.

    (5) Voir deux documentaires « Sorties de ténèbres ? » par Saira Shah, et « Femmes de Kaboul » par Antonia Rados, diffusés sur Arte le 23 janvier 2002.

    (6) Voir http://www.hcr.org et http://www.msf.org.

    (7) Robert Fisk, « We are the War Criminals Now », The Independent, Londres, 29 novembre 2000. Consulter aussi les sites de Human Rights Watch, http://www.hrw.org et d’Amnesty International, http://www.amnesty.org

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