Le libéralisme avance masqué ou les ruses du colonial – Partie (2)

24.09.2011 | Bader Lejmi |  eplume.wordpress.com

Ceci est la seconde partie  de l’article de  Bader Lejmi  s’intitulant   « Le libéralisme avance masqué ou les ruses du colonial »  Pour lire la première partie, cliquez : ICI

« Sous prétexte d’attaquer le fanatisme, les puissances coloniales ont, au début de leur histoire surtout, combattu la religion… Elles ont lancé des assauts contre la tradition, afin de produire un peuple sans histoire, sans racines, sans culture, sans religion et sans plus aucune forme d’identité. »  Ali Shariati, What is to be done ?, p. 31

Le texte d’intervention d’Ibn Idriss dans le débat politique du 20 février marocain a ouvert une brèche. En voulant la combler, la réponse d’Abdellatif Zeroual ne réussit qu’à la constituer en faille. Une faille en géologie c’est « une zone de rupture le long duquel deux blocs rocheux se déplacent l’un par rapport à l’autre ». Le bloc de Zeroual (Ennahj), auquel s’affilierait probablement également Youness Benmoumen (Cap’Déma) se revendique des Lumières, de la modernité et de l’émancipation là où le second bloc, le nôtre, serait celui de l’essentialisme, du culturalisme et de l’obscurantisme.

Dans cette deuxième partie, je montre en quoi l’accusation d’essentialisme, culturalisme, obscurantisme dont notre bloc est la cible est une manœuvre colonialiste sapant notre droit à l’initiative et légitimant une nouvelle mission civilisatrice qui n’est rien d’autre qu’une reformulation du conservatisme-libéral. Ce texte s’efforce de mettre en théorie les profonds enseignements de mon maître spirituel, le alim Nasr-Eddine Djoha (Allah yarhmou).

 3.   Le sage fou Djoha contre le Prince Moderne

Un jour, alors que Djoha travaillait comme passeur sur un fleuve, un homme de science emprunta le bac pour le franchir. Durant le trajet, Djoha se gaussa d’être encore plus savant que lui. Ce dernier, agacé, lui demanda s’il connaissait la grammaire. Non admit Djoha, et le savant lui dit alors « tu as perdu la moitié de ta vie ! ». Mais à cet instant, le bac percuta un rocher et ils tombèrent à l’eau. Tandis que le savant se débattait dans les flots traîtres du fleuve, Djoha lui demanda s’il avait appris à nager. « Non, viens à mon aide…», balbutia l’homme en train de couler. Dans ce cas, conclut Djoha, tu as perdu ta vie entière…

La critique Ibn Idriss portait sur le mépris du peuple, ce que je nommerais moi-même un racisme colonial notamment islamophobe. Zeroual a tenté de retourner à Ibn Idriss cette critique en l’affublant de l’infâme étiquette d’obscurantiste-essentialiste-culturaliste. Zeroual reconnaît au peuple la capacité de se convertir à l’universel et c’est Ibn Idriss qui en faisant de l’Islam l’universel du peuple Ibn Idriss serait un essentialiste. Zeroual reconnaît au peuple la capacité d’évoluer vers les Lumières et la Modernité là où Ibn Idriss en se cramponnant à la « tradition » serait un obscurantiste. Enfin Zeroual reconnaît à l’islam la capacité de se réformer alors qu’en faisant de l’Islam un système Ibn Idriss serait un culturaliste. Un esprit retors dirait qu’alors que Zeroual, en grand Prince Moderne, reconnaît au peuple la capacité à atteindre l’Humanité, le sage fou Ibn Idriss fait preuve d’une impardonnable effronterie en postulant son humanité d’emblée. En assignant Ibn Idriss au bloc de l’Essentialisme-Obscurantisme-Culturalisme, Zeroual se range dans celui des Lumières-Émancipation-Modernité.

Que les modernes-civilisés-évolués-éduqués-laïcisés qui peuplent le bloc des Lumières-Émancipation-Modernité se trouvent par ailleurs être maghrébins, de culture et de civilisation musulmane comme le reste du peuple n’est pour eux qu’un malheureux hasard. Donner un sens politique à la foi ne ferait que renforcer leur préjugé étriqué : le peuple n’est pas prêt pour la démocratie[2].

Incapable de voir dans ce constat autre chose qu’une condamnation, à défaut de réformer son projet le radical entreprends de réformer le peuple. Fervent humaniste, il adopte alors la stratégie du Prince Moderne[3] que l’on peut résumer dans cette formule de Gramsci : « pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ».  Plus agacé que gêné, il expliquera alors que ce n’est pas là l’essence du peuple mais plutôt que la cause en est la pauvreté extrême, le manque d’investissement dans l’éducation, l’emprise des forces féodales, etc. Le peuple pourrait tout à fait évoluer vers la modernité si tant est que l’on consente à un effort d’éducation aux valeurs civilisées sous la houlette d’une société civil-isé-e ou d’un État moderne[4]. Cette éducation ayant pour but l’éradication de ces obscurs préjugés. C’est une raison pour laquelle il accuse d’essentialisme, de culturalisme et d’obscurantisme ceux qui osent faire de ces « préjugés » une force.

À l’Islam comme qualité du peuple est préférée une définition par le manque, le défaut de qualité : la pauvreté, l’oppression, la domination. Parler du peuple comme d’anonymes, abstraites et interchangeables « masses populaires » ou « masses paysannes » serait émancipateur et progressiste. Les seules qualités que ce discours abstrait reconnaît au peuple sont son nombre et sa force à travers l’expression de « masse » au prix d’une brutale dépersonnalisation. Cette reconnaissance étant une habile manière de neutraliser la volonté de puissance musulmane paysanne et sous-urbaine. Cette volonté de puissance, à travers de simples regards jusqu’aux violences bien réelles, est perçue comme une menace au style de vie moderne. Ainsi les « modernes-évolués-éduqués-civilisés-laïcisés » partagent, quelque soit leur faction politique, la même détermination à neutraliser cette populace qu’ils ressentent comme une force potentielle de coercition à leur égard. Les seuls à sembler réalistes et cohérents sur ce point sont les démocrates-libéraux (Cap-Dema). Reconnaissant l’incompatibilité d’un mouvement populaire et de la raison moderne, ils retirent leur soutien à ce mouvement.

En revanche la « gauche radicale » ne peut renoncer à cette compatibilité entre raison et mouvement populaire justement parce que son récit d’« un projet d’émancipation de tous les opprimés » nécessite que ce soit les opprimés eux-mêmes qui abolissent l’ordre réel. En machiavélique Prince Moderne, ils cherchent à neutraliser le peuple en usant de sa propre force. Ils espèrent le neutraliser en substituant leur propre rationalité, celles des Lumières-Emancipation-Modernité, à l'(ir)rationalité populaire[5]. Une rationalité habilement déniée rappelons-le par l’accusation théorique d’obscurantisme-essentialisme-culturalisme qui aboutit à la condamnation pratique des Intifadhas populaires. Ils ont toutefois montré maintes fois leur incapacité pratique à mobiliser le peuple ou les opprimés auxquels ils s’adressent théoriquement. Leur théorie matérialiste censée nous informer objectivement de la réalité vraie n’aboutit dans nos pays qu’à façonner une réalité sur mesure créant du prolétariat, de la féodalité ou de l’intérêt objectif là ou dans notre quotidien nous usons d’un tout autre vocabulaire. C’est d’ailleurs tout naturel puisque la réalité est également tout autre.

Et pour cause, pour toute utopie politique, Zeroual nous refourgue une « nouvelle civilisation humaine » en prétextant une introuvable « double critique » de la « tradition » et de la « modernité ». Avis aux connaisseurs : ne confondez surtout pas sa « double critique » avec la double négation du raisonnement dialectique[6]. En réalité son projet n’est qu’une énième conciliation entre modernité et tradition. À la différence notable du parti politique du même nom, Zeroual au nom de la gauche radicale marocaine espère la conduire grâce au bas-peuple et sous la houlette directrice de la modernité. C’est ainsi qu’au nom des lumières, de la modernité et de l’émancipation la montagne de l’« alternative réelle à l’oppression et à l’exploitation que nous vivons » accouche de la souris « nouvelle civilisation humaine » .

 4.   Nouvelle civilisation humaine ou nouvelle mission civilisatrice ?

« Le socialisme est profondément acquis à la notion de progrès ouvert à tout le genre humain ; en ce sens il est universaliste, surtout à la française, et par là croit échapper au racisme des colons ; il pense que les indigènes évolués vont tirer les élites, voire les esprits conquis, vers l’idéal social égalitaire en droit. »[7]  René Gallissot

De par son universalisme abstrait, ce socialisme ou cette utopie de « nouvelle civilisation humaine » s’accompagne nécessairement de ce que l’on nomme la « mission civilisatrice » ou le « fardeau de l’homme blanc ». C’est-à-dire un droit autant qu’un devoir des civilisés et « indigènes évolués » à imposer leur système de croyance aux Autres. En réalité tout projet de système politique suppose un système de croyance. Le problème central que rencontre les projets politiques universalistes occidentaux c’est leur inadéquation au système de croyance de ceux auxquels ils s’adressent. Mais plutôt que de les questionner la ferveur de ses adeptes les pousse à s’en prendre au système de croyance du peuple. Il s’agit d’une véritable colonisation des systèmes de croyances, un colonialisme épistémique. Le colonialisme épistémique est au sens propre comme au sens islamique un kufr, c’est-à-dire un déni. C’est sur ce déni que l’accusation d’essentialisme-obscurantisme-culturalisme se fonde. Ce déni se décline en déni d’existence, de dignité et d’autonomie.

 4.1.  Un universel sans peuple, pour un peuple sans universel [8]

Le propre des colonisés est d’être niés en tant que civilisation et nation. Ils ne sont alors plus que des subalternes c’est-à-dire que leurs universaux sont traités d’irrationnels. Or l’universalisme colonial reconnaît à ses colonisés comme à tout homme la faculté de raison. Pour résoudre ce paradoxe, les colonisés sont alors dépouillés de leurs universaux. Ainsi est construit le mythe d’un peuple vierge de rationalité autonome mais potentiellement rationnel. Ce mythe est construit sur le modèle du mythe colonial de la « terre vierge mais fertile» que les colons viendraient peupler et cultiver. Tout comme la négation de la propriété indigène prépare la colonisation agricole de peuplement, la négation des universaux indigènes prépare la colonisation épistémique d’endoctrinement. Le déni d’existence vise donc à substituer l’universel métropolitain à l’universel indigène. Lorsque nous nous y opposons en affirmant le lien organique entre un peuple et son universel, nous sommes taxés d’essentialistes[9] au prétexte que ce serait traiter le peuple en subalterne ! Le déni d’existence est ce raisonnement particulièrement retors par lequel le colonialisme épistémique procède pour nous accuser d’essentialisme.

 4.2.  La Modernité des Lumières contre l’obscurantisme archaïque

Conscient de sa supériorité matérielle, l’universel colonial se donne un avantage indéniable en posant le problème principalement en terme matériel[10]. Sa genèse est un récit de progrès historique linéaire faisant de son caractère laïque son présent et de ses fondements classiques spirituels son passé. Ainsi le caractère spirituel de l’universel indigène à l’époque moderne est une incohérence qui atteste contre lui qu’il est resté comme figé à une étape antérieure, celle des fondements classiques[11]. Comparé à l’universel colonial, il paraît alors archaïque. D’où, par exemple, la théorie de la stagnation de l’Islam.

Par ailleurs toute valeur moderne étant laïque, le progrès se réaliserait par la laïcisation des valeurs spirituelles. Toute résistance spirituelle est décriée comme obscurantiste sapant ainsi la dignité du sentiment de disposer de valeurs spirituelles. D’où l’accusation d’obscurantisme jetée à la figure des défenseurs des valeurs de l’Islam.

Puisque la modernité c’est la laïcité plus les Lumières, ceux qui reconnaissent la dignité de l’universel indigène sont alors traités d’archaïques obscurantistes.

 4.3.  Dans la vie, il faut évoluer, s’ouvrir aux autres

L’universalité de l’épistémè[12] coloniale signifie son application hégémonique, urbi et orbi[13], en tout temps et en tout lieu, à tous et à toute chose. Or l’existence autonome d’une épistémè indigène entre en contradiction avec ce principe. Pour résoudre ce paradoxe, est postulée la capacité d’évolution de l’obscure épistémè indigène vers l’Universel des Lumières. Cette « évolution » s’illustre à travers des « débats » opposant l’universel indigène à l’une des valeurs de l’universel colonial (ex : Islam et Laïcité).

Au nom de l’« ouverture aux autres » l’universel indigène doit abandonner son autonomie. Il est alors à la merci d’une « évolution » à marche forcée par l’autorité coloniale. Intellectuels organiques, institutions et hiérarchie propre à cet universel indigène sont alors sommés de participer à leur propre mise sous tutelle à travers la production d’un nouvel universel indigène compatible avec les « valeurs universelles ». La valorisation de pratiques dites hétérodoxes (le soufisme maraboutique), la production d’islams nationaux ou républicains (« Islam de France », « Islam Républicain ») et leur mise sous tutelle concrète (ministère des cultes au Maghreb et en Turquie formant et nommant les imams, rédigeant les prêches du vendredi) illustrent ce processus. Le déni d’autonomie vise à prendre le contrôle de la spiritualité et de la morale des colonisés pour leur interdire d’imaginer une « alternative réelle à l’oppression et l’exploitation que nous vivons ».

Opposez-vous à cette démarche aliénante et on vous soupçonnera d’avoir une conception « figée » de l’universel indigène. Ceux qui admettent l’autonomie de l’universel indigène sont alors taxés de culturalisme.

 4.4.  Cours toujours, tu m’intéresses

Ainsi l’universalisme du projet utopique de la « modernité socialiste » ou de la « nouvelle civilisation humaine » s’accompagne d’un évolutionnisme colonial. Pour postuler la capacité d’évolution du peuple, il faut nécessairement séparer le bon grain de l’ivraie, c’est-à-dire distinguer ce qui est à éliminer (« fanatismes religieux, culturalismes ») de ce qui est à développer (« les acquis les plus lumineux de notre histoire particulière »). Or ce qui est à développer (Les Lumières) n’est défini que par rapport à ce qui doit être éliminé (l’Obscurantisme). Cette distinction mentale est donc génératrice de catégories sociales à éliminer… À ce petit jeu, les subalternes résistant à ce colonialisme épistémique ou ne s’y convertissant pas assez vite seront collectivement considérés comme obscurantistes[14]. Dans ces conditions, il n’y a pas d’autre issue que de refuser de participer à ce jeu machiavélique afin d’affirmer notre souveraineté sur nos identités pour que cesse enfin leur triturage que ce soit pour les dépasser, les faire évoluer ou même les réformer.

 5.   Pile : le Conservatisme-libéral, Face : le Progressisme

« Gagnée au libéralisme, l’humanité a choisi la démocratie à la place de la théocratie, comme clé de libération. Elle a été piégée par un capitalisme pur et dur, dans lequel la démocratie s’est avérée aussi décevante que la théocratie. Le libéralisme se révèle un régime dans lequel la liberté n’existe que pour les « cavaliers », rivalisant de coups et de pillages. » Ali Shariati, 1980

Mais que nous reproche au juste Zeroual ? En faisant l’éloge de la « politique informelle », Ibn Idriss serait dans une « sacralisation du bon sens populaire ». Son délit serait de substituer la démocratie comme processus d’accès au pouvoir des subalternes à la démocratie comme socle de valeurs à inculquer à ces mêmes subalternes. Ainsi notre camp irait ainsi beaucoup trop loin dans la radicalisation de l’idéal démocratique. Sous ses oripeaux universalistes cette  critique est l’expression du dédain à l’égard des travailleurs précaires de l’économie informelle qui sont pourtant les principaux producteurs du pays[15]. Elle s’inscrit dans une longue tradition de mépris teinté de crainte[16] des mouvements « progressistes » à l’égard de ceux qu’ils nomment lumpenprolétariat, 3roubiya, jboura ou « paysans mal dégrossis » (Bourguiba). Quand vient le moment fatidique où la conciliation entre « progressisme » et « masses » ne tient plus, et ce moment vient toujours, nos « progressistes » sacrifient immanquablement une part des masses à l’autel de l’Universel. S’inscrivant dans cette tradition laïque, notre bon Zeroual, nous accusant de « méconnaître » les aspects positifs de la colonisation (qu’il nomme modernité), nous intime alors de les « conserver, de les approfondir, et de les dépasser » . C’est principalement là que s’effectue la jonction avec les thèses néo-conservatrices libérales. Car en Occident, l’équivalent de ces thèses sont celles qui enjoignent aux conservateurs et libéraux de s’allier contre l’extrémisme démocratique de « mai 68 » et des luttes anticolonialistes. Pour cela elles postulent qu’un excès de « respect louable pour les réalisations des différentes cultures a donné lieu à un relativisme absolu qui nie l’idée même de jugements moraux universels et d’une nature humaine universelle. ».[17]  Une affirmation que ne renierait pas le camarade Zeroual. En réalité ce progressisme du sud de la Méditerranée n’est que le pendant du conservatisme-libéral au nord.

 5.1.  « Mai 1968 », idiot utile de l’obscurantisme ?

Là où nos progressistes nous accusent d’obscurantisme-essentialisme-culturalisme, leurs conservateurs-libéraux prennent pour cible « mai  1968 ». Ils lui reprochent d’être le « moment où la démocratie est devenue consciemment humanitaire et post-politique et a donc rompu avec la continuité de la civilisation occidentale »[18]. Le rapport entre ces deux critiques s’il ne semble pas évident est pourtant crucial. « Mai 1968 »[19], dont nos amis progressistes du Maghreb sont si friands, fait bien plus que simplement s’inscrire dans un contexte de poussée anticolonialiste et anti-impérialiste globale. Il constitue en grande partie son prolongement en métropole. À son commencement, l’engagement des « 68ard » s’incarne à travers le soutien aux luttes des immigrés, au tiers-mondisme ainsi qu’aux nationaux-révolutionnaires d’Algérie ou du Vietnam. Ainsi l’accusation d’obscurantisme-essentialisme-culturalisme dont nous sommes la cible n’est que le pendant de gauche (colonisée et dépendante) de la réaction colonialiste et capitaliste du conservatisme-libéral occidental. Un représentant de ces derniers affirmant volontiers que «la liberté démocratique ne peut s’épanouir si elle n’admet pas volontiers la « continuité » de la civilisation, c’est-à-dire ce que la liberté dans le monde moderne doit aux présupposés classiques et chrétiens que nous sommes de plus en plus tentés de négliger. »[20]. Las, nos progressistes se refusent à admettre qu’ils prennent pour des acquis de la modernité ce qui ne sont que des « présupposés classiques et chrétiens » de la civilisation occidentale moderne. Classique et chrétienne ou plutôt archaïque et catho-laïque voilà sur quelles bases se fondent nos gauches laïques. Le mystère de l’origine de leur islamophobie atavique se voit ainsi résolu. Leur haine du postmodernisme issu de « mai 1968 » est ainsi parfaitement cohérente.

 5.2.  Le postmodernisme, l’ennemi intérieur

Selon eux, le postmodernisme est le fondement philosophique de la trahison obscurantiste de certains modernes. Les études postmodernes sont un outillage théorique, fruit d’une construction académique amalgamant une série d’auteurs (quelquefois opposés) aussi diverse que Baudrillard, Derrida ou Foucault[21]. Elles font le constat et non pas l’apologie de la fin des grands récits, de l’individualisme, du relativisme moral comme les conservateurs-modernes le lui reprochent. Qualifier de postmodernistes ceux qui se servent de ces outils critiques est tout autant absurde que d’étiqueter « capitalistes » les marxistes au prétexte que le capitalisme est au centre de leur analyse.

 6.   Le droit à l’initiative bafoué

إذا الشعب يوما أراد الحياة     *****   فلا بدّ أن يستجيب القدر

ولا بد لليل أن ينجلي      *****      ولا بد للقيد أن ينكسر

Abou-l-Qasim Chebbi

 6.1.  Quand le peuple introuvable aspire à vivre

La critique postmoderne nous est par exemple fort utile lorsqu’il s’agit de déconstruire la catégorie homogène de « peuple », employée par l’ensemble du champ politique et que chaque faction connote de sa propre vision du monde. Un des théoriciens de la théorie post-coloniale Homi Bhabha nous indique avec sagesse que : « le concept de « peuple » n’est pas donné d’emblée comme une composante de la société qui serait homogène, essentielle, unitaire, déterminée par des positions de classe, antérieure à la politique            « Le peuple » est là en tant que processus d’articulation et de négociation politiques qui traverse toute une série de situations sociales contradictoires. Le « peuple » existe toujours en tant que forme multiple d’identification, attendant d’être créé et construit.  »[22]. Ce « peuple » n’est donc a priori qu’une chakchouka[23] dont la cohérence est assurée notamment par des symboles identifiants. Aujourd’hui ces rôles sont joués notamment par la monarchie (et son contenu, le Makhzen) au Maroc, le Destour (et son agent, le parti du Destour, RCD) en Tunisie, la République (et sa philosophie politique, l’« être » Républicain) en France. Ne pas interroger la manière dont ces symboles sont constitutifs de la catégorie de « peuple » nous contraint à reprendre à la fois ces symboles en bloc mais également, et c’est pire, leur sens hégémonique.

 6.2.  Le Destin répondra, s’Il veut…

Ainsi l’obstination à réduire le Makhzen à une entité étatique féodale et coercitive interdit de penser la politique informelle comme des gouttes d’eau débordant d’un vase Makhzen fissuré et colmaté de toutes parts. C’est dans les relations faites de négociation et de violence[24], de sommes d’intérêts contradictoires, que le consentement au Makhzen se noue et se dénoue entre les différentes castes et factions stratifiées de la société marocaine et de sa métropole coloniale. Beatrice Hibou[25], dans une analyse pertinente de la révolution tunisienne, décrit ainsi la situation antérieure à l’Intifadha populaire : « L’économie politique de la domination s’exerçait avant tout par l’insertion des mécanismes disciplinaires et coercitifs de pouvoir dans les dispositifs et les pratiques économiques et sociaux les plus banals. Le plus souvent, cet investissement n’était ni violent ni imposé du haut, mais il découlait de dynamiques d’arrangements, de négociations et de compromis à la base de ce que j’ai appelé un « pacte de sécurité ». ». Prendre le Makhzen comme un tout homogène, le condamner ainsi que les potentialités de conflictualité qui s’y nichent en accusant notamment Ibn Idriss d’en être un suppôt revient à saper à son fondement notre propre capacité de mobilisation. Il est au contraire nécessaire et impérieux de préparer les conditions du lâchage du Makhzen par ceux qui le font tenir.

 6.3.  Que les ténèbres se dissipent ! Que les chaînes se brisent !

Si l’on veut sincèrement que les chaînes bridant la puissance des subalternes se brisent enfin, encore faut-il susciter le désir de transformation radicale de la société en leur faisant toute la place qui leur est due. Le référendum au Maroc sur la constitution octroyée, celui en Tunisie sur la limitation des pouvoirs de l’assemblée constituante sont un test de notre capacité à susciter ce désir. Alors, que voulons-nous  ? Si la démocratie est la doctrine et le mouvement politique de notre temps, commençons donc par la prendre au sérieux, à la racine. D’abord reconnaissons qu’il n’y a pas de démocratie sans souveraineté et, donc, sans décolonisation. Ensuite soyons des démocrates intègres et radicaux. Nous voulons donc que la démocratie et le mouvement démocratique « soient faits pour les hommes, non les hommes pour la doctrine ou pour le mouvement. » Car « aucune doctrine ne vaut que repensée par nous, que repensée pour nous, que convertie à nous. »[26] L’utopie démocratique doit se mettre au service des peuples musulmans du Maghreb et non pas le peuple marocain au service de la démocratie.

Bader Lejmi


[3]   «  Le Prince moderne doit et ne peut pas ne pas promouvoir et organiser une réforme intellectuelle et morale, ce qui signifie créer le terrain pour un développement futur de la volonté collective nationale-populaire vers l’accomplissement d’une forme supérieure et totale de civilisation moderne. »
Gramsci, Notes rapides sur la politique de Machiavel, http://www.marxists.org/francais/gramsci/works/1933/machiavel1.htm

[4]   « Peut-il y avoir une réforme culturelle, c’est-à-dire une élévation « civile » des couches les plus basses de la société, sans une réforme économique préalable et un changement dans la situation sociale et le monde économiques? Aussi une réforme intel­lectuelle et morale est-elle nécessairement liée à un programme de réforme_ économique, et même le programme de réforme économique est précisément la façon concrète dont se présente toute réforme intellectuelle et morale. », Ibid

[5]   « Le Prince prend, dans les consciences, la place de la divinité, ou de l’impératif catégorique, il devient la base d’un laïcisme moderne et d’une complète laïcisation de toute la vie et de tous les rapports déterminant les mœurs.», Ibid

[6]   Pour ceux qui l’ignorent, et ils sont nombreux, la dialectique est une méthode servant à démontrer que deux termes opposés sont en réalité les deux faces d’un même problème (la contradiction). Et c’est ce problème qu’il faut « dépasser » car c’est lui qui est à l’origine de l’existence de ces deux termes. Du dépassement de ce problème surgit un troisième terme nouveau et original. Le piège est de faire passer la voie du milieu pour un dépassement, ce qui revient à essayer de faire passer le gris pour le dépassement du noir et du blanc là où on pourrait imaginer l’arc-en-ciel comme leur dépassement…

[7]   René Gallissot « Socialisme colonial, socialisme national des pays dominés Le socialisme contraint par le nationalisme  », L’Homme et la société 4/2009 (n° 174), p. 75-96.

[8]   Un peuple sans terre pour une terre sans peuple. C’est le slogan sioniste bien connu…

[9]   L’essentialisme est une doctrine raciste faisant d’une qualité, ou plutôt d’un défaut, l’essence (la nature) d’un groupe humain.

[10] Il est aidé en cela par une certaine colonisabilité de la tradition religieuse idéaliste faisant de l’au-delà sa finalité et du monde une simple passerelle. Néanmoins, cette conception est moins fortement ancrée dans l’islam que dans le catholicisme, ce qui explique en partie sa résistance à la sécularisation. De plus, sans pour autant faire du monde une fin en soi, le courant islamique de l’islah du début du XXe siècle s’est attelé à rendre son importance au monde d’ici-bas dans un but de libération anticoloniale spirituelle et politique.

[11] Certains se satisfont d’être considérés comme des civilisés archaïques plutôt que comme des barbares…

[12] ensemble des connaissances rendant possibles les différentes formes de science propre à un groupe social à une époque donnée

[13] L’usage du latin ici n’est pas un pédantisme puisque la notion d’universalité est la continuité laïque de la notion de catholicité de l’Église Catholique Romaine

[14] « Le fantasme colonial [...] propose une téléologie – dans certaines conditions de domination coloniale et de contrôle, l’indigène est progressivement réformable. De l’autre, toutefois, il affiche effectivement la «séparation», il la rend plus visible. C’est la visibilité de cette séparation qui, en déniant au colonisé toute capacité d’autogouvernement, d’indépendance, de modes occidentaux de civilité, donne son autorité à la version et à la mission officielles du pouvoir colonial.» Homi Bhabha, Les lieux de la culture, Payot, 2007, p. 144.

[15] en contradiction complète avec la tendance du marxisme à la sacralisation de la production, incohérence qui ne nous surprend plus.

[16] Citant souvent Marx qui les qualifiait d’ « armée de réserve du capitalisme », ils poussent l’absurdité jusqu’à en faire un agent du capitalisme si ce n’est une sous-classe de traître potentielle à la révolution tel Zeroual affirmant : « Elle sert, en fait, à l’embrigadement des peuples derrière les classes dirigeantes pour les soutenir dans la concurrence mondiale effrénée. »

[17] John Zvesper, « Modernes modérés », La Vie des idées, 2 septembre 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Modernes-moderes.html

[18] J. Zvesper, op. cit.

[19] Romain Bertrand, Mai 1968 et l’anticolonialisme in Mai Juin 68 de Dominique Damamme, Editions de l’Atelier, 2008,

http://books.google.fr/books?id=OK2RtTLkUakC&lpg=PA89&ots=eZE8w-4xBu&pg=PA89#v=onepage&q&f=false

[20] J. Zvesper, op. cit.

[21] Construction faisant la plupart du temps passer par pertes et profits l’auteur de « la condition postmoderne, » J-F Lyotard

[22] Bhabha H. et Rutherford J., Le tiers-espace, Multitudes 2006/3, 26, p. 95-107

[23] Plat composé d’un mélange de poivrons, piments, tomates et oignons. Le nom chakchouka est un mot d’origine berbère qui signifie « mélange ».

[25] Béatrice Hibou, Tunisie. Économie politique et morale d’un mouvement social, Politique Africaine, n°121, Mars 2011 http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/intro/121005.pdf

[26] Aimé Césaire, Lettre à Maurice Thorez, 24 octobre 1956, http://lmsi.net/Lettre-a-Maurice-Thorez

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