La jeune mère et la mort !!

08.03.2012 | Dr Zouhair Lahna   |    eplume.wordpress.com 

La journée de la femme!! d’abord pour sa vie

Par le Dr Zouhaïr LAHNA, Gynécologue Obstétricien, Ancien Chef de clinique des Université Paris VII et Ancien SG de Gynécologie Sans Frontières.

La femme est au cœur du débat des ‘‘élites’’ du royaume. Mais de quelles femmes il s’agit ? Les préoccupations sont différentes entre celles qui souhaitent vivre à l’occidentale, important mode de vie et laïcité et  la majorité écrasante, qui n’a pas droit au chapitre, surtout dans les campagnes enclavées et isolées.  Il me semble, à juste titre, que le premier des soucis est celui de pouvoir rester en vie surtout quand elle met son enfant au monde !!
Les enquêtes menées au Maroc, portant sur le décès maternel durant les deux dernières décennies, montraient une mortalité quotidienne de trois à quatre femmes en couches, soit le chiffre impressionnant de 14.000 décès par an ! Et on estime à 20 fois plus de morbidité invalidante pour celles qui ont échappé à la mort. Cette morbidité est représentée par des déchirures non recousues, des pertes urinaires voire des selles suite à des lésions non réparées, des fistules ou une descente d’organes génitaux. Ces dégâts corporels plus ou moins handicapants risquent parfois de nuire à la jeune maman  dans sa vie sociale et conjugale. Vivante certes, mais handicapée et rejetée !!

Pourtant, cette tragédie humaine qui laisse des enfants orphelins et des familles décomposées n’est pas une fatalité. Tous les experts en mortalité maternelle dans le monde savent que les complications qui peuvent survenir lors d’un accouchement ne sont ni prévisibles ni évitables mais peuvent être traitées si elles sont prises en charge à temps et dans des conditions adéquates.

La ministre sortante avait trouvé le dossier sur son bureau. L’avocate avait fait une première visite (probablement de sa vie) dans une maternité publique. Choquée, elle avait déclaré que les femmes accouchaient comme du bétail. Déclaration qui avait suscité un tollé. Pas parce que la caricature ne ressemblait pas à la réalité, mais parce qu’il ne fallait pas le dire !! depuis, elle a annoncé à la surprise des professionnels un objectif de diminution de 75% du chiffre de la mortalité maternelle. Les mesures prises avaient été une gratuité de l’accouchement et une prolongation de la durée à la maternité de 24h à 48h. Des mesures insuffisantes pour arriver à un résultat.

Connaissant la problématique, je savais qu’il aura été impossible de tenir cet engagement sans un règlement des problèmes de transport, de communication et de continuité des soins. Sans parler bien évidement du bannissement de la corruption et la disponibilité des médicaments nécessaires. On ne règle pas un dysfonctionnement aussi grave par des mesurettes.

Et un beau jour j’ai été mis au parfum par des jeunes professeurs de gynécologie. Ils ont passé plus de deux heures lors d’une réunion au ministère à discuter,  pas sur les mesures à prendre mais sur la méthode de calcul statistique.  L’astuce a été de changer de méthode de mesure statistique,  pour diminuer le chiffre de décès maternelle de moitié. En effet, on ne peut plus considérer les marocaines des multipares (plusieurs enfants par femme),  elles sont devenues des pauci pares (peu d’enfants par femme). Et le tour est joué. Hélas,  les réalités du terrain finissent toujours par rattraper les faussaires.

Voilà une dizaine d’années que j’avais effectué ma première « mission humanitaire » dans la province de Tiznit avec Gynécologie Sans Frontières. Notre constat était sans équivoque, il y avait un problème de politique de santé inhérent à la gestion des ressources existantes et au non utilisation des capacités communautaires. Le problème n’était pas celui de structures comme on nous l’avait présenté à Paris mais de gestion des ressources. Des dispensaires et centres de santé ont été construits par des prêts de la Banque mondiale mais très mal fréquentés  à cause de la mauvaise politique sanitaire.

Ce langage de vérité et d’amour pour le pays et ses femmes n’avait pas plu en son temps au directeur de la population, habitué à la charité de la part des agences onusiennes et des ONG qui ‘’aident’’ le pays dans le but de servir leurs agendas. J’avais reçu avec mon équipe de sages-femmes françaises une fin de non-recevoir. Sans appui, je n’ai pas pu réaliser ce beau rêve de mise en place de réseau de prise en charge des mamans depuis leur domicile familiale jusqu’au centre de santé ou l’hôpital. D’autres le feront peut-être, puisque personne n’est indispensable !!

Depuis la situation n’a pas beaucoup changé, alors l’amélioration des statistiques ne satisfont que les décideurs, non les familles qui paniquent dès que la femme trouve des difficultés à accoucher à son domicile. Il faut alors chercher une voiture ‘’khattaf’’, trouver l’argent pour le payer (au prix d’or), ensuite arriver au centre de santé, la peur au ventre ne sachant comment ils vont être reçus.  S’il y a une indication de césarienne alors il faudra un transfert vers l’hôpital provincial. Là encore, ils prient pour que l’ambulance puisse fonctionner qu’il y ait du carburant et que le chauffeur veuille bien se réveiller pour emmener la femme sur le point d’accoucher. Arrivés à l’hôpital, la famille a peur pour son enfant et appréhende souvent l’accueil par une équipe souvent non prévenue, surchargée de travail et souvent excédés

Le système fait l’Homme. Quand le système est défaillant comme c’est le cas dans la prise en charge des urgences maternelles, le déroulement des évènements et la prise en charge dépendent souvent des aléas des moyens humains et matériels et contribuent à alimenter cette défiance de la femme en couches et sa famille. Souvent très pauvres et déconnectés des dures réalités des villes, ils ne pensent pas à corrompre pour accélérer la procédure, comme les citadins. Ce qui les défavorise plus encore.

Et toutes les régions rurales vivent le même calvaire, qui devient plus redoutable quand les routes sont défectueuses et la météo non clémente. J’ai appris que dans la région d’Asni au sud de Marrakech, la population faisait en sorte qu’il n’y ait plus d’accouchement entre les mois de décembre et février. L’expérience leur a montré que durant ces mois les routes et les sentiers sont coupés par la neige et les intempéries et quand les femmes n’arrivent pas à accoucher chez elles  ou se compliquent par une hémorragie ou infection, elles mouraient sous leurs yeux impuissants. Après plusieurs visites et enquêtes, je me suis rendu compte des difficultés de monter un projet de formation d’assistantes maternelles qui relieront les bourgades au chef-lieu. L’habitude de la charité des ONG occidentales qui sévissent dans le Moyen Atlas et la méfiance héritée de l’époque colonial entre les tribus proches du centre de santé et celles au sommet de la montagne sont des freins à toute vision de santé communautaire dans cet endroit. Le commencement passera peut être par une décolonisation des esprits et une recherche d’un intérêt commun qui est celui de la femme et son nouveau-né.

L’association de lutte contre l’avortement clandestin estime que 13% des mortalités maternelles sont dues aux avortements tardifs. Si le débat pour légaliser l’avortement occupe la place publique pour 13%, il est également souhaitable de lancer un débat pour les 87% restants. Sans prise en charge globale de toute la société ce marqueur même maquillé trainera toujours le pays vers le bas. Un jour, peut être les ‘responsables’ seront obligés de regarder leur reflet sans maquillage !!

 

Dr Zouhair Lahna
Médecin, Acteur associatif. 

Ancien Chef de Clinique des Universités, Paris VII & Ancien Vice-Président d’Aide Médicale Internationale

 

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