Et si le Maroc basculait à son tour ?

Plusieurs groupes appellent à manifester dans le royaume le 20 février. Nombre des éléments déclencheurs des révolutions tunisienne et égyptienne sont aussi présents dans le pays, rappelle le politologue espagnol José Ignacio Torreblanca. Et les Européens feraient bien de s’en soucier.

Un homme brandit une pancarte pendant une manifestation de soutien aux Égyptiens à Rabat, 12 février 2011. AFP

La France n’a rien vu venir en Tunisie, et les Etats-Unis ne soupçonnaient pas non plus ce qui allait se produire en Egypte. Arrivera-t-il la même chose à l’Espagne avec le Maroc ? Devra-t-elle regretter a posteriori d’avoir ignoré les signaux qui annonçaient ce qui allait se passer ? Honnêtement, nous n’en savons rien. Ce que nous savons en revanche, c’est que le cocktail températures élevées, air très sec et vent violent accroît sensiblement les risques d’incendie. Dans le cas du Maroc, nous ignorons si l’appel à la mobilisation populaire, le 20 février prochain, lancé sur les réseaux sociaux, atteindra ses objectifs. Nous savons en revanche que nombre des éléments déclenchants des révolutions tunisienne et égyptienne sont présents, et que les revendications des jeunes Marocains sont très semblables.

D’abord, la température. La population marocaine est tout aussi jeune (les 15-29 ans en représentent près d’un tiers) et le taux de chômage y est tout aussi élevé. De fait, au Maroc, 82 % des chômeurs sont des jeunes (contre 56 % en Tunisie et 73 % en Egypte). Et, comme dans les deux autres pays, le chômage frappe particulièrement les jeunes diplômés du secondaire (plus de la moitié – 58 % – sont sans emploi).

Aux données objectives, qui illustrent le coût élevé de la vie au Maroc, viennent s’ajouter des impressions subjectives : dans le dernier sondage Gallup en date, 80 % des Marocains se disaient frustrés par les difficultés qu’ils rencontrent au quotidien pour s’en sortir, ce qui place le royaume chérifien à la 119e place, derrière l’Algérie (86e), la Tunisie (97e) et l’Egypte (116e). Il semble donc que la croissance de ces dernières années ne se soit pas répercutée sur les jeunes : le secteur public ne crée plus d’emplois et le secteur n’est pas en mesure d’offrir des débouchés aux jeunes instruits qui arrivent sur le marché du travail. Et, selon les données disponibles, ces jeunes ont le même niveau d’accès à Internet que leurs homologues tunisiens et égyptiens. L’air est très sec, donc.

A cette absence de perspectives s’ajoute la corruption, qui attise le mécontentement. Si tous les indicateurs situent le Maroc à des places préoccupantes dans les classements internationaux (derrière la Tunisie, même), les télégrammes de l’ambassade des Etats-Unis à Rabat, révélés par WikiLeaks, mettent en lumière l’ampleur de la corruption et l’impunité dans laquelle elle se pratique, et ce parce que le roi, la maison royale et leur entourage en sont les premiers agents. Selon le magazine Forbes, les actifs que possède Mohammed VI dans la banque, l’assurance, l’immobilier, les télécommunications, les mines et l’agriculture ont fait de lui, à seulement 45 ans, le septième souverain le plus riche de la planète, avec un patrimoine personnel estimé à 2,5 milliards de dollars. Que celui qui s’est autoproclamé « roi des pauvres » soit parvenu à doubler son patrimoine en pleine crise économique mondiale constitue un honneur douteux. Mais quand cela se produit dans un pays qui affiche un PIB par habitant de 4 773 dollars (sensiblement inférieur à celui de l’Egypte ou de la Tunisie), qui compte 40 % d’analphabètes et dont un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, un tel degré d’avarice est une ineptie qui ne peut que saper la légitimité et la stabilité du régime. Il est vrai qu’au Maroc des élections sont organisées régulièrement, l’alternance politique existe mais, une fois de plus, tous les indicateurs sur la liberté de la presse et l’indépendance de la justice soulignent que les Marocains ne jouissent que d’une liberté extrêmement limitée et sous étroite surveillance. La récente création du parti Authenticité et modernité, sur une initiative royale, montre que le monarque envisage moins la réforme politique que l’institutionnalisation du pouvoir politique et économique entre les mains d’une petite élite.

Les événements en Tunisie et en Egypte sont une excellente occasion pour l’Union européenne d’encourager des réformes au Maroc. « La meilleure protection pour notre sécurité est un monde fait d’Etats démocratiques bien gouvernés. Propager la bonne gouvernance, soutenir les réformes sociales et politiques, lutter contre la corruption et l’abus de pouvoir, instaurer l’Etat de droit et protéger les droits de l’homme : ce sont là les meilleurs moyens de renforcer l’ordre international. » Cette phrase est extraite de la « Stratégie européenne de sécurité » de 2003 rédigée par Javier Solana [à l’époque haut représentant de l’UE pour la Politique étrangère et de sécurité commune] et que les Vingt-Sept ont signée, visiblement sans l’avoir lue.

16.02.2011 | José Ignacio Torreblanca | El País

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