Interview Karim Tazi dans TelQuel daté du 26 Fevrier 2011

Vous avez activement participé au mouvement puis à la marche du 20 février. Que faut-il garder de cette initiative finalement ?

Je crois qu’il faut d’abord faire un constat historique. Des dizaines de milliers de Marocains ont répondu présent à un appel à manifester le même jour et la même heure dans 53 villes et provinces différentes. Évidemment, il est impossible de dissocier cet évènement de ce qui se passe dans le monde arabe mais on ne peut pas non plus nier sa spécificité marocaine.  Je constate avec amertume  que ce mouvement a été mal perçu par les pouvoirs publics. Ces derniers ont d’abord fait passer les manifestants pour des mercenaires et des traitres à la solde du Polisario ou de l’Algérie. Puis, la veille, nous avons assisté à une campagne de désinformation, annonçant non sans un certain succès, l’annulation de la marche du 20 février, ce qui constitue, à mon sens, un dévoiement dangereux de l’organe de presse officiel de l’Etat.  Ceci sans oublier les propos enflammés de certains ministres concernant cette marche et qui constituent de véritables actes de « Baltajia ».

Comment expliquer cette « fébrilité officielle » ?

Nos officiels mais aussi nos élites politiques et économiques n’ont pas cru en leur jeunesse. Ils n’ont pas cru en sa maturité et en son sens de la responsabilité. Cela montre, à mon avis, le degré de déconnexion important qui existe aujourd’hui entre les dirigeants et les jeunes de ce pays. Tout en exigeant le changement les jeunes ont été exemplaires en manifestant pacifiquement et en rappelant, dans toutes leurs sorties, leur attachement aux institutions.

Une marche est-elle suffisante pour obtenir cela justement ?

Si la première ne suffit pas alors il faut craindre que d’autres marches suivent, car encore une fois, nous ne pouvons pas détacher ce qui se passe au Maroc du Tsunami qui touche la région et qui est caractérisé par la détermination des manifestants.

La popularité du Souverain est due à son action de réformateur et le maintien de cette popularité est conditionné par la poursuite de ces réformes. Ce que le Mouvement du 20 février, et l’opinion publique en général, demande c’est la reprise de ces réformes.

Pourquoi se sont-elles arrêtées à votre avis ?

Il a fallu un temps avant que le triptyque « régner, gouverner, faire des affaires » ne se mette complètement en place, mais une fois mis en place, les impératifs de sa préservation ont prévalu, le glissement vers l’absolutisme a commencé et les valeurs du règne ont été bouleversées.

A quoi faites-vous référence exactement ?

Au début du règne du roi Mohammed VI, les valeurs dominantes étaient celles de l’audace, de l’intégrité, de la modernité, de la compétence, de la frugalité, de la simplicité et de la liberté. Puis il y a eu une longue régression.  Aujourd’hui, les valeurs dominantes sont celles de l’opportunisme, de l’obéissance servile, du bling de l’ostentation et de l’avidité. Cela, les échelons subalternes et intermédiaires de l’administration  l’ont très bien capté et l’ont interprété comme un feu vert au racket de la population et des investisseurs. C’est ça qui est à l’origine du sentiment de hogra et d’humiliation ressentis par le peuple.

Comment expliquer ce glissement ?

Je ne suis ni politologue ni sociologue, je constate seulement qu’il y a une forte corrélation entre ce glissement et la recomposition de l’entourage royal et des véritables centres de décision. Progressivement, nous avons assisté à une sortie de scène de grands commis de l’Etat et leur remplacement par les courtisans et par des hommes porteurs de ces nouvelles valeurs dominantes.

Quels sont à votre avis les plus grands dérapages qui illustrent cette dérive?

Le dérives qui portent atteinte à l’image de la monarchie ont connu leurs paroxysmes lorsque, sur le plan économique, une loi de finances a comporté un amendement rédigé sur mesure pour rendre l’opération de fusion SNI/ONA moins coûteuse sur le plan fiscal.  Sur le plan politique, et au moment des élections communales, une tentative d’application de l’article 5 de la loi sur les partis a été avortée pour permettre au PAM de profiter de la transhumance. Ce dernier incident était certainement le plus grave de tous puisqu’il s’est accompagné de l’éviction de commis de l’Etat intègres, de l’instrumentalisation de la justice et a consacré le triomphe de l’opportunisme incarné par les notables transhumants.  La farce de la composition des conseils communaux, le  putsch légal au RNI, la montée en puissance de notre actuel ministre de la marchandisation du sport n’ont été que quelques étapes parmi d’autres dans ce pourrissement de notre scène politique qui était déjà bien malade.

Comment dépasser cela, et renouer avec les valeurs du début de règne ?

Les premiers signaux  doivent venir du chef de l’état lui-même et je n’aurai pas l’outrecuidance de lui donner des conseils. Ceci dit, il faut affirmer clairement que la  personnalisation excessive du pouvoir est responsable de tous ces dérapages, puisqu’elle a permis à des acteurs ne justifiant d’aucun rôle institutionnel d’exercer une influence sur les sphères politiques, économiques et sur les institutions de l’Etat.

La vraie réponse se situe donc dans le renforcement de l’architecture institutionnelle du pays, ce qui peut se faire sans remettre en cause le leadership du souverain à condition que celui-ci soit d’abord moral.  Un transfert de prérogatives vers l’exécutif et vers la Primature est indispensable. Je suis convaincu qu’une Primature responsable devant le roi et devant le peuple est l’institution clé des années à venir.

N’est-ce pas tout simplement une Monarchie parlementaire ?

Dans leur majorité, les Marocains n’iront pas vers un système  parlementaire dans sa définition classique si on ne les convainc pas d’abord de comment on compte débarrasser la vie partisane et l’institution parlementaire de leurs  tares actuelles qui sont l’inefficacité et l’opportunisme.

Les marocains savent ce qu’ils ne veulent pas mais ne savent pas encore ce qu’ils veulent. Le rôle des élites, si elles veulent bien l’assumer avec humilité et modestie, est de les aider à accoucher de leur propre projet plutôt que de chercher à leur imposer des schémas standards. Au moment où la démocratie représentative traverse une crise existentielle dans les pays même ou elle est née, chercher à la plaquer sans nuances chez nous serait une grave erreur. Cela nécessite un très long débat démocratique qui pourrait être celui qui présiderait à une réforme constitutionnelle.

Faut-il, pour cela, attendre l’échéance de 2012 ?

Je crois qu’un remaniement gouvernemental serait un signal bienvenu. Si Abbas el Fassi a passé toute une vie au service de son parti et de son pays, il a été trop souvent l’objet de campagnes de haine qui ne font pas honneur à ce pays. Je crois qu’il mérite aujourd’hui de faire valoir ses droits à une retraite avec les honneurs. Son remplacement par un jeune en charge d’une formation gouvernementale ramassée et débarrassée des symboles de l’opportunisme et de l’amateurisme politique serait bien accueilli par le pays.

Vous avez déjà appelé à une neutralité politique et économique de la monarchie. Qu’entendez-vous par là exactement ?

La neutralité politique suppose que la monarchie n’ait pas de préférences vis-à-vis d’une formation politique donnée. Le roi doit toujours rester le rassembleur, le garant et le protecteur de tous les marocains. Hélas l’institution monarchique a été entachée par plusieurs mésaventures dont la plus calamiteuses est sans aucun doute celle du PAM. En ne proposant aux marocains aucun autre projet que la diabolisation du PJD et  l’excitation de rancœurs régionalistes illustrées par le lynchage des Fassi qu’ils soient Fihri ou non. Ce parti a associé l’image du souverain à une œuvre de dévastation de la vie politique locale et nationale qui est responsable de l’atmosphère délétère qui règne aujourd’hui dans le pays.

Concernant la neutralité économique, je constate que les commentaires déchaînés sur les fortunes  de Ben Ali et de Moubarak ont fait que le tabou est tombé au Maroc. Il faut donc qu’on en parle sereinement.  Je n’ai pas de problème avec la fortune personnelle du roi à condition que la transparence préside à ses modes d’accumulation et de gestion.

Au même titre que la majorité de Marocains je préfère qu’elle reste  investie dans l’économie nationale. La solution à mon avis est d’éviter toutes les situations ou le Roi se retrouverait en position de concurrence avec ces propres citoyens. Je préfère par exemple le savoir actionnaire des trois opérateurs téléphoniques que totalement engagé dans un seul. Cette position d’actionnaire passif aurait l’avantage de le rendre solidaire des épargnants marocains et la vigilance avec laquelle ses managers défendront ses intérêts d’actionnaire passif profitera à tous les épargnants marocains grands ou petits.

Avec le recul, pensez-vous qu’on assiste réellement à un réveil de la jeunesse marocaine ?

Le génie est sorti de la bouteille. Les gens ont découvert que le débat politique pouvait s’organiser sur Facebook. Que des leaderships et des mouvements pouvaient naître sur ces réseaux sociaux. Nous sommes aujourd’hui face à l’émergence d’une nouvelle jeunesse citoyenne. Cela peut paraître surréaliste aux dinosaures apparatchiks, mais le Maroc de demain se construira aussi sur Facebook. Nos acteurs politiques ont intérêt à passer par ces nouveaux canaux pour discuter et murir la réflexion autour des réformes à mener.

Et si demain, le pouvoir décidait de rester sourd à toutes ces revendications ?

Le niveau des tensions va augmenter. La cocotte minute est sur le feu et soit on baisse la flamme soit on ouvre des soupapes, mais si on ne ne fait ni l’un ni l’autre elle explosera et fera voler en éclat le mythe de l’exception marocaine.  Pour ma part je refuse d’envisager la thèse de l’autisme face à ce mouvement. Hassan Aourid (ancien historiographe du royaume, ndlr) a récemment affirmé que « la monarchie a toujours su s’adapter aux évolutions de son peuple » et je crois qu’il a raison.

Le mouvement du 20 février a presque autant de supporters que de détracteurs, y compris au sein de l’opinion publique.  Cette division est-elle salutaire ou dangereuse ?

Je crois qu’au fond, tous sont d’accord sur la pertinence et l’urgence de grandes réformes dans des domaines vitaux comme l’éducation, la santé, la justice ou la lutte contre la corruption. L’exercice du pouvoir ressemble à la conduite d’une bicyclette. Si on n’avance pas, on tombe. Ceux qui sont sortis semblaient dire : « attention, notre rythme a ralenti et nous allons  tomber ». Les anti-20 février répondaient presque : « nous avons peut-être ralenti, mais nous avançons quand même ». En plus, le timing de la marche leur faisait peur. Mais l’essentiel est ailleurs. On sait maintenant qu’on peut museler et domestiques tous les contrepouvoirs le peuple trouvera toujours un moyen d’exprimer ses frustrations sur You Tube sur FaceBook et si ça ne suffit pas  à descendre dans la rue.

Dernière question, plus personnelle : ne prenez-vous pas trop de risques en vous exposant sur des thématiques aussi glissantes ?

Je ne parle pas en tant que patron, mais en tant que militant démocratique. De plus j’ose espérer que certaines pratiques d’intimidation et de représailles sont aujourd’hui révolues.

26.02.2011  |    Karim Tazi   |    TelQuel

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2 commentaires pour Interview Karim Tazi dans TelQuel daté du 26 Fevrier 2011

  1. dima dit :

    « Maintenant pourquoi j’ai soutenu le 20 Fevrier? Pour les mêmes raisons
    qu’il y a 12 ans j’ai soutenu la création d’un réseau d’associations
    de quartiers à Casablanca, pour les mêmes raisons qu’il y a 10 j’ai financé
    la création et les débuts de la Banque Alimentaire, pour les mêmes raisons
    que j’ai financièrement soutenu Transparency Maroc à des moments de
    difficulté financière, pour les mêmes raisons que j’ai soutenu le mouvement
    du Printemps de l’égalité au moment de son combat pour la réforme de la
    Moudawana, pour les mêmes raisons que j’ai soutenu le Boulevard des jeunes
    musiciens à un moment ou ils n’avaient plus que des dettes, pour les mêmes
    raisons que je soutiens aujourd’hui le Forum citoyen pour le changement
    démocratique
     »

    http://www.goud.ma/Lettre-a-ceux-qui-s-interrogent-sur-les-buts-inavoues-de-mon-soutien-au-20-Fevrier_a2167.html

  2. dima dit :

    Maroc: la nouvelle Constitution soumise au vote

    « Homme d’affaires et militant associatif, Karim Tazi est lui aussi
    de ceux qui, dès le début, ont pris publiquement fait et cause pour
    le Mouvement du 20 février. Aujourd’hui, s’il reconnaît que le texte
    proposé contient des « avancées », il confie son « extrême scepticisme »
    pour une démocratisation « octroyée » après un débat « bâclé ».
    « La réforme, souligne-t-il, consacre un rapport de forces entre une
    monarchie populaire et des partis à la fois déconsidérés et timorés.
    Elle est timide sur la séparation des pouvoirs, décevante sur d’autres
    points tels que l’indépendance de la justice et de la Cour constitutionnelle.
    Mais le plus inquiétant, c’est le contexte. Le comportement des autorités
    vis-à-vis des animateurs du Mouvement du 20 février fait douter de la
    sincérité de leurs intentions.
    « 

    http://www.lexpress.fr/actualite/monde/maroc-la-nouvelle-constitution-soumise-au-vote_1007974.html

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