Maroc : retour sur le discours de Mohammed VI

Après les réformes institutionnelles promises par Mohammed VI, le cyberactiviste Najib Chaouki et le président fondateur de la Banque alimentaire Karim Tazi débattent des moyens d’instaurer une démocratie au Maroc.

 

Dans son discours, Mohammed VI a évoqué de nombreux changements. A-t-il répondu à vos revendications ?

Karim Tazi : Le Roi a accepté le principe de l’indépendance de la justice et il a dit que le gouvernement devait être issu de l’expression du peuple. Il a reconnu la mouvance berbère, bien que les conservateurs y soient fortement opposés. Beaucoup de choses, dont on disait il y a peu qu’elles étaient inenvisageables sont aujourd’hui discutées.

Najib Chaouki : Il a répondu à certaines revendications, mais il n’a pas abordé l’article 19 de la Constitution qui dit que tous les pouvoirs au Maroc viennent de la main du Roi. Il n’a pas parlé de la séparation des pouvoirs.

 

Vous ne croyez pas au discours du Roi ?

Najib Chaouki : Ce qui a été dit sur les changements dans le système de nomination des ministres, ce sont des grandes lignes. La façon dont les choses vont s’appliquer ne sont pas claires.

Karim Tazi : Le Roi a répondu à des questions de principe car il ne peut pas dans le même discours acter l’autonomisation des institutions et dicter les modalités de cette autonomisation. Le diable étant dans les détails, l’exécution de ces principes peut se retrouver loin des espoirs des Marocains. Si la réforme des mécanismes de gouvernance ne fait pas preuve d’audace suffisante, il est possible qu’on rate une occasion historique. Si la réforme est ambitieuse, il est possible que l’on rentre dans une phase nouvelle qui aide à l’instauration de la démocratie dans le pays.

 

Vous demandez l’instauration d’une monarchie parlementaire ?

Najib Chaouki : Oui, mais pas seulement. Nous réclamons aussi une séparation dans l’exercice du pouvoir politique et du pouvoir économique. Nous voulons la fin du « Makhzen ».

Karim Tazi : Le « Makhzen » est un mode féodal de commandement basé sur l’allégeance au roi et à ses représentants. Il n’a pas d’existence légale, c’est un système de commandement qui vient se plaquer sur les institutions. Il y a donc aujourd’hui deux systèmes en place.

 

Le Roi a déclaré qu’il voulait renforcer le pouvoir des élus…

Najib Chaouki : Dans le système actuel, des proches du Roi sont nommés dans l’administration et prennent la place des élites : au ministère de l’Intérieur, à tous les échelons… Ainsi le président de la commune ne peut exercer pleinement son pouvoir, car il y a un caïd, qui a plus de pouvoir. C’est pareil au niveau régional. Le gouvernement actuel règle les affaires techniques de l’Etat, mais ce sont d’autres hommes proches du Roi, que l’on ne connaît pas, qui détiennent le pouvoir politique.

Karim Tazi : Le démantèlement du système est possible à condition que les partis aient l’audace de le réclamer. Ceux qui ont manifesté le 20 février ne reconnaissent pas de légitimité aux partis politiques. Je pense qu’il faut un « 20 février » à l’intérieur des partis. Sinon (en admettant que l’on parvienne à mettre en place les mécanismes d’une monarchie parlementaire) on aura une abstention forte aux prochaines élections, car les candidats ne seront pas plus crédibles qu’aujourd’hui. Actuellement, les élus sont des notables régionaux, qui achètent leur immunité parlementaire par une politique clientéliste. Les Marocains ne peuvent voir les élections que comme une grande vente aux enchères. Si les partis politiques ne changent pas, et présentent les mêmes candidats, de l’étranger, on pourra croire à des élections classiques, mais pour les Marocains, rien n’aura changé. Il faut accréditer des gens qui portent les valeurs de leur parti… et que les partis aient des valeurs à défendre.

 

Vous ne croyez pas que les propositions du Roi vont apaiser le mouvement de contestation ?

Najib Chaouki : Non, il y a une manifestation organisée le 20 mars. Le mouvement reste mobilisé pour veiller à ce que, d’une part, les revendications qui n’ont pas été abordées le soient, et d’autre part, que ce qui a été promis soit appliqué. Il y a eu la libération du colonel Terzhaz, mais il reste de nombreux prisonniers politiques : les étudiants du groupe Marrakech, ou des personnalités comme Chakib Al-Khayari, etc. Ce mouvement est un appel au changement, un appel à la démocratisation. Nous ne négocions pas. Il ne s’arrêtera pas tant qu’une monarchie parlementaire ne sera pas mise en place.

Karim Tazi : Aujourd’hui les gens sont dans la rue, la parole est libérée et le mur de la peur est tombé. J’appelle aussi à une marche le 20 mars, pour maintenir la pression. Mais ne nous trompons pas de slogan. Plutôt que d’être obsédé par la monarchie, il faut se concentrer désormais sur les partis politiques.

 

Souhaitez-vous que le Roi abandonne son pouvoir religieux ?

Najib Chaouki : Je pense qu’il peut garder la gestion des affaires religieuses et garantir la liberté de culte, car il y a plusieurs religions au Maroc. Mais il faut abandonner l’idée que son pouvoir est un droit divin.

Karim Tazi : Je suis réticent au discours du Roi, mais je suis lucide sur la réalité. La majorité des Marocains considère le Maroc comme étant musulman. Le peuple marocain n’est pas prêt à parler de laïcité. Pour certaines questions, comme celle des droits de la femme, le peuple est plus conservateur que le Roi.

 

Les islamistes sont-ils un soutien ou une menace ?

Karim Tazi : Bien qu’étant pour la laïcité, je suis aussi pour la légalisation des partis islamiques. Aujourd’hui, les islamistes se font plus modestes qu’avant. Ils ont vu que des jeunes les ont pris de vitesse et qu’ils ont su faire des révolutions (en Tunisie ou en Egypte) qu’eux n’ont pas fait pendant des dizaines d’années. Ils sont obligés de réfléchir à leur place dans la société, car ils savent qu’ils ne sont pas une référence pour ces jeunes. Ils ne peuvent plus être arrogants, en prétendant être la seule opposition. Les interdire ne sert à rien.

Najib Chaouki : Le PJD [Parti de la justice et du développement, islamique: ndlr] n’a pas soutenu le mouvement du 20 février. Ni même le syndicat qui lui est très proche. Le parti de la justice et de la spiritualité est dans la rue avec nous, mais il est illégal. Ce qu’il se passe en Egypte, en Tunisie, c’est l’aspiration de la liberté. Des jeunes disent à des régimes autocratiques que c’est fini. Fini avec les dictateurs. Un autre monde arabe est à venir.

 

Karim Tazi est un industriel marocain. Il est le président fondateur de la Banque alimentaire. Il fait partie du mouvement du 20 février.

Najib Chaouki a 32 ans. Il est cyberactiviste, et fait partie du mouvement du 20 février.

11.03.2011 |   Le Nouvel Observateur

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