Maroc: après le discours du Roi, le peuple attend des actes

Epargné par la révolution arabe, le Maroc n’en a pas moins connu de nombreuses manifestations. Longtemps silencieux, le Roi a prononcé un long discours à la nation le 9 mars, annonçant une profonde réforme constitutionnelle. Significatif mais pas suffisant pour satisfaire les « leaders du 20 février » qui attendent plus de garanties sur ces réformes et leurs préoccupations sociales.

On disait le Maroc épargné par la révolution arabe. Le diagnostic est un peu rapide. Derrière la tranquillité de façade, le Maroc a aussi connu ses tragédies.
Les immolations par le feu se sont succédées dans le pays au cours des mois de janvier et février. Un jeune marocain licencié de l’armée y a laissé sa vie. De nombreuses manifestations, sit-in et rassemblements ont également eu lieu pour réclamer « réformes politiques et une amélioration des conditions de vie ».

Les manifestations du 20 février avaient réuni plus de 100.000 personnes dans tout le pays :« Les corps calcinés de cinq personnes ont été retrouvés à l’intérieur de l’une des agences bancaires incendiées par les fauteurs de troubles dans la ville d’Al Hoceima dans le nord du pays », soulignait alors le Ministre de l’Intérieur Taleb Cherqaoui, lors d’une conférence de presse à Rabat. Il a également ajouté que 33 édifices publics, 24 agences bancaires, 50 commerces et édifices privés, ainsi que 66 véhicules avaient été incendiés ou endommagés. Des heurts mais pas de remise en cause du pouvoir comme en Tunisie, Egypte et Libye.

« De droit divin, la monarchie est très légitime. Il y a eu des sondages de popularité effectués. Ils ne sont pas publiés mais sont très bons pour le Roi. Il n’y a pas de contestation du régime monarchique. Le régime, le Roi incarnent l’unité de la nation et disposent d’une très forte légitimité y compris sur le plan religieux» explique Jean Yves Moisseron, rédacteur en chef adjoint de la revue Maghreb-Machrek.
Premier magazine du pays Telquel s’était lancé, en 2009, dans l’aventure risquée d’un sondage national sur le Roi. Pour une première, ce fut un plébiscite. Seule son action sur la réduction de la pauvreté était critiquée…
Les exemplaires de ce journal furent interdits, mis au pilon par le Ministre de l’Intérieur : « la monarchie ne peut être mise en équation ».

Le monarque avait exprimé, une première fois, après les manifestations du 20 février, son attachement à des réformes «structurantes» tout en refusant de «céder à la démagogie et à l’improvisation». 

Silencieux depuis, le discours du roi se faisait attendre. Il a fallu attendre le 9 mars pour que « M6 » donne le coup d’envoi du débat sur la révision constitutionnelle prenant tout le monde de court dans un long discours à la nation. « Au vu des progrès qu’il a réalisés en matière de démocratie, le Maroc est apte à entamer la consécration constitutionnelle de la régionalisation avancée, afin qu’elle soit l’émanation de la volonté populaire directe, a souligné le Souverain en réponse à la proposition de la CCR prônant l’instauration de la régionalisation avancée au moyen d’une loi, dans le cadre institutionnel actuel » écrit le journal Le Matin.

Le Roi n’a pas annoncé de révolution mais une évolution politique majeure. Il n’empêche, beaucoup d’inconnues. Le débat sur la réforme constitutionnelle avait déjà  marqué le début du règne de « M6 » avant de réapparaître il y a deux ans. Jusqu’ici, malgré les discours et les quelques réformes constitutionnelles déjà adoptées, le Roi gouvernait seul, disposant de toute latitude pour promulguer les lois.  Enclenché, le processus de démocratisation semble irréversible. La question du rééquilibrage des pouvoirs suffira-t-elle, pour autant, à satisfaire les nouvelles générations beaucoup plus portées sur les questions sociales, les inégalités, le chômage massif qui les touche, la corruption etc.

Les critiques fusent déjà, dénonçant les « oublis » du Roi. Oussama El-Khlifi, un des animateurs du mouvement « Jeunes du 20 février » initiateur des manifestations pour des réformes politiques en profondeur, interrogé par Algérie Presse Service a déclaré que le roi « n’évoquait pas dans quel cadre allaient s’effectuer ces changements annoncés » en se demandant « est-ce que le projet s’inscrit dans une monarchie parlementaire que nous revendiquons? ».

LES MAROCAINS NE SONT PAS DES SUJETS MAIS DES CITOYENS

Dans un royaume où tout est symbole, Karim Boukhari, éditorialiste à Telquelen appelle à une révolution symbolique, la suppression du baisemain« il est impératif de supprimer un anachronisme aussi “coûteux” que le baisemain. C’est aussi important que de lutter contre le chômage ou l’analphabétisme. En 2011, le lien d’autorité qui relie le roi à ses « sujets » a besoin d’être redéfini. Ça urge. Pourquoi ? Parce que les Marocains ne sont pas des sujets mais des citoyens. Ils n’appartiennent à personne mais à eux-mêmes. Et ils ressemblent, en cela, à tous les citoyens du monde, libres et affranchis ».

Au delà des questions politiques et symboliques, si « M6 » a semé le doute au sein du mouvement qui s’interroge sur les suites, il a fait l’impasse sur la mainmise du royaume sur les médias privés et l’économie « Au travers d’une holding qu’il contrôle, l’Omnium nord africain (ONA), le roi, et plus largementt la famille royale, contrôle de nombreuses entreprises (Wana, troisième opérateur téléphonique du pays, Attijariwafa Bank, première banque du Maroc et septième d’Afrique, etc.). L’ONA intervient par ailleurs dans d’autres secteurs (agroalimentaire, assurance, immobilier, distribution : les voitures Peugeot et Citroën sont commercialisées via une société contrôlée par l’ONA qui est par ailleurs actionnaire de Lafarge Maroc). Ainsi, avec l’ONA, Attijariwafa Bank et la Caisse des dépôts (dont le directeur général est nommé par le roi), une partie importante de l’économie est contrôlée par le palais » écrivait récemment le juriste Jad Siri sur le blog de l’Observatoire de la Transition Démocratique au Maroc. 

Une confiscation de l’économie du pays par le monarque qui, pour le coup, rappelle les exemples des autocrates multi-milliardaires Ben Ali, Moubarak et Kadhafi…

11.03.2011 |  Régis Soubrouillard |  Marianne

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