La révolution tranquille du Maroc

L’opinion a soif de réformes et de démocratie, mais reste attachée au symbole monarchique.

Dix jours après le discours du roi promettant une réforme de la Constitution, ils étaient de nouveau des milliers, ce dimanche 20 mars, à manifester sous un chaud soleil de printemps dans les rues de Rabat et d’autres villes du Maroc pour réclamer « la dignité, la liberté et la justice sociale ». Dans la capitale, certains manifestants s’étaient drapés dans des drapeaux marocains ou berbères. En queue de cortège, les islamistes brandissaient des corans. Banderoles, pancartes et slogans traduisaient le refus unanime d’un changement qui ne déboucherait pas sur une vraie monarchie parlementaire.

La révolution tranquille du Maroc

En promettant une révision des institutions du royaume, Mohammed VI espérait peut-être mettre un terme à la vague contestataire. Il a en réalité ouvert un débat qui bouscule tous les tabous. « Un roi qui règne et ne gouverne pas », pouvait-on lire, ici et là, sur les pancartes. Ou encore: « Article 19, dégage! » en référence à l’article de la Constitution qui proclame le monarque commandeur des croyants.

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Réforme en sept points

La « feuille de route » du roi, telle qu’il l’a présentée dans son discours à la nation du 9 mars, comporte sept points essentiels.
La reconnaissance de la « pluralité de l’identité marocaine », notamment la promotion de la langue et de la culture amazighes (berbères).
Le renforcement des libertés individuelles et des droits de l’homme.
L’indépendance de la justice.
L’équilibre des pouvoirs entre la monarchie et les élus de la nation: renforcement du statut et du rôle du Parlement, renforcement de la légitimité du gouvernement, nomination d’un Premier ministre issu du parti arrivé en tête des élections, responsable de la conduite du programme gouvernemental.
Renforcement du rôle des partis politiques.
Moralisation de la vie publique.
Constitutionnalisation des instances chargées de la bonne gouvernance et des droits de l’homme.
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La commission qui vient d’être nommée par le souverain pour piloter la réforme a promis d’entendre tout le monde. Elle aura du mal à s’en tenir à la « feuille de route » royale (lire l’encadré). Dans les médias comme lors des colloques organisés ici ou là, les discussions les plus passionnées portent non seulement sur l’équilibre des pouvoirs entre le gouvernement issu des urnes et le monarque, mais aussi sur l’agencement entre les pouvoirs spirituels et temporels d’un roi commandeur des croyants, dont la constitution proclame la personne « inviolable et sacrée ».

« On est potentiellement dans une nouvelle ère », affirme Ali Bouabid, l’un des chefs de file de l’aile refondatrice de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), le parti qui est historiquement à l’origine de la revendication institutionnelle. « Il y a dans le discours du roi, ajoute-t-il, tous les signaux nécessaires pour mettre le Maroc sur les rails d’une véritable démocratie qui viendrait rompre avec le cycle de la défiance généralisée dont les institutions sont l’objet. Le roi a donné une feuille de route à la commission, mais il a aussi laissé le débat ouvert, il faut en tirer le meilleur parti. »

Un satisfecit qui n’a pas empêché ce militant socialiste de descendre, le 20 mars, dans la rue pour exprimer sa « vigilance ». « Je ne suis pas opposé, précise-t-il, à ce que le roi conserve, dans la conjoncture politique actuelle, son titre de commandeur des croyants, donc, symboliquement, la sacralité qui s’y rattache. Et qu’à ce titre il se réserve le monopole de la régulation du champ religieux. En revanche, il ne faut pas qu’il puisse exciper de ses pouvoirs spirituels pour prendre des décisions politiques sans rapport avec la gestion du champ religieux. »

Le roi peut garder un rôle religieux, mais cela ne doit pas avoir d’incidence politique

Ce point de vue semble largement partagé, sauf par les laïques les plus militants, ultraminoritaires, et chez les islamistes d’Adl wal Ihsane (Justice et bienfaisance), qui contestent au roi son titre de commandeur des croyants au nom de leur propre vision de l’islam. « Cela ne me gêne pas que le roi garde, comme la reine d’Angleterre, un rôle religieux, mais cela ne doit pas avoir d’incidence politique », estime Najib Chaouki, l’un des animateurs du Mouvement du 20-Février.

Souhaitée de longue date par la gauche, même si la vieille garde socialiste avait préféré la mettre sous le boisseau depuis son entrée au gouvernement, à la fin des années Hassan II, la révision des institutions n’est que l’une des revendications des jeunes manifestants. Le 20 mars, à Rabat comme ailleurs, pancartes et slogans dénonçaient aussi la corruption, y compris dans l’entourage du roi, le clientélisme, les privilèges et autres passe-droits.

Comme le 20 février, les noms de deux proches du souverain ont été fustigés par les manifestants: Fouad Ali El Himma, son « ami », accusé de mainmise sur le champ politique depuis qu’il a parrainé la naissance du Parti authenticité et modernité (PAM), et Mounir Majidi, secrétaire particulier du souverain, accusé de profiter de sa position pour faire des affaires en s’assurant des positions monopolistiques dans divers secteurs. Là aussi, le message a été entendu. Depuis les premières pancartes, Majidi a été discrètement recadré par le Palais. Et prié d’abandonner certains de ses intérêts.

« Le Mouvement du 20-Février souligne Driss Ksikes, directeur de la revue Economia et observateur attentif de la scène marocaine, est né des frustrations accumulées ces dernières années: la démocratie promise et inachevée, le poids des courtisans et des élites cooptées, les passe-droits… Autant d’éléments qui ont contribué à renforcer chez les jeunes le sentiment d’injustice. » Lui voit dans cette vague contestataire une « bataille pour le renouvellement des élites ». Un constat qu’il n’est pas le seul à faire. Et c’est probablement l’un des éléments qui ont pesé dans la décision du roi.

Si hétéroclite soit-il, le Mouvement du 20-Février est d’abord un mouvement de jeunes issus des classes moyennes pour la plupart, dotés d’une formation universitaire, qui se passionnaient jusqu’ici pour de nouvelles expressions culturelles et se découvrent une conscience politique. Certes, la gauche radicale y est très investie, mais on y trouve aussi des « facebookeurs » non encartés et de nombreux militants appartenant aux organisations de jeunesse de certains partis politiques, notamment l’USFP et le Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste). Ils sont descendus dans la rue non pour exiger la fin de la monarchie, mais pour demander des réformes, plus de démocratie, de transparence et de justice.

C’est ce qui explique aussi la sympathie ou l’indulgence exprimée de personnalités proches du souverain comme le publicitaire Noureddine Ayouch, très impliqué au moment des dernières élections dans une campagne de lutte contre l’abstention, ou Driss el-Yazami, président du tout nouveau Conseil national des droits de l’homme, qui voit dans cette contestation de la jeunesse, malgré les risques de surenchères gauchistes ou extrémistes, l' »émergence d’un mouvement citoyen » susceptible de « relancer le débat politique ».

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Lakome.com, en première ligne

C’est un média qui monte au Maroc. Le site d’information électronique Lakome.com a été créé, dans sa version arabe, le 1er décembre 2010, par Ali Anouzla, l’ex-directeur d’Al-Jaridad al-Aoula, un quotidien arabophone contraint de mettre la clef sous la porte l’an dernier après avoir évoqué la santé du roi. La version en langue française a été lancée le 14 mars. Avec à sa tête Aboubakr Jamaï, l’ex-patron du Journal, l’hebdomadaire emblématique de l’effervescence médiatique du début du règne, lui aussi disparu l’an dernier. Les deux rédactions comptent chacune une petite demi-douzaine de journalistes, venus pour la plupart de ces deux publications. Le caricaturiste de l’équipe est Khalid Gueddar. Et ce provocateur n’aime de rien moins que les tabous… D. L.
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21.03.2011 | Dominique Lagarde | L’Express
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Un commentaire pour La révolution tranquille du Maroc

  1. Masmoudi dit :

    Curieux que des démocrates puissent accepter le monopole idéologico/spirituel. Croient-ils ainsi pouvoir mieux défendre leur propre « idéologie » ou « spiritualité » laïque?

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