Obama préfère l’ombre à la lumière

Plus à l’aise dans le rôle du rhéteur que dans celui de la brute, le président américain préfère laisser à d’autres pays le soin de prendre la direction des opérations.



Une crise suffit à redéfinir une présidence, tout comme un séisme peut bouleverser un paysage. Dans le cas du président Obama, ses réactions aux crises de ces derniers mois — en Tunisie, en Egypte, en Libye, à Bahreïn et au Japon — ont révélé un homme prudent allant à contre courant de certaines idées bien ancrées sur ce que le monde peut attendre des Etats-Unis et de leur commandant en chef.

Pendant une bonne partie de l’histoire du pays, les présidents n’ont joué qu’un rôle de second plan dans les affaires internationales. Jusqu’à Teddy Roosevelt (1901-1909), aucun n’avait même jamais quitté le territoire américain. Woodrow Wilson (1913-1921) fut le premier à se rendre en Europe, préparant le terrain à Franklin Roosevelt (1933-1945), qui allait endosser le rôle dès lors dévolu à tous les présidents américains de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la fin de la guerre froide : celui de chef de file du monde libre.

Puis, au cours des vingt dernières années, l’attitude américaine a davantage dépendu de chaque président. Porté par la victoire dans la guerre froide et la prospérité économique, Bill Clinton a fini par se positionner comme une sorte de “président du monde”, tirant parti du statut de superpuissance incontestée du pays pour trouver des terrains d’entente et défendre des objectifs communs. Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, George W. Bush est devenu “le décideur”, l’unilatéraliste, le président du “avec nous ou contre nous”.

Aujourd’hui, le monde est confronté à un dirigeant américain qui semble moins enclin ou moins en mesure d’imposer son pays et lui-même en tant qu’acteur dominant dans les affaires planétaires. Il est apparemment plus à l’aise dans le rôle du rhéteur que dans celui de la brute et préfère travailler au sein de coalitions, voire laisser d’autres pays prendre la direction des opérations, là où, autrefois, Washington aurait eu une présence écrasante.

Reste à savoir si ses discours enflammés et son attitude plus modeste suffiront à garantir les objectifs américains, qu’il s’agisse de répandre la démocratie ou d’endiguer la prolifération nucléaire. Une chose est claire : le président, du fait des circonstances et de son propre tempérament, se comporte moins en tant que prétendu “homme le plus puissant du monde”, et davantage comme le maître de cérémonie du globe — il pousse les gens du coude, les exhorte et les charme, mais semble moins à l’aise quand il faut jouer des muscles que nombre de ses prédécesseurs.

On ne saurait nier qu’Obama fait face à une succession de redoutables défis. L’idée qu’il pourrait imposer son ordre du jour à la communauté internationale n’a pas seulement été rattrapée, mais carrément dépassée par les événements. De la crise financière aux troubles de la zone euro, des guerres en Irak et en Afghanistan à l’agitation du printemps arabe, des violences à la frontière mexicaine aux menaces nucléaires iranienne et nord-coréenne, Obama a été ballotté par les éléments au fil de son mandat.

La semaine passée l’incarne à la perfection. Alors qu’il était aux prises avec la crise au Japon, le débat sur le recours à la force contre Mouammar Kadhafi en Libye, l’intervention militaire saoudienne à Bahreïn et la décision israélienne de poursuivre les implantations de colonies, le président a dû en même temps préparer sa tournée en Amérique Latine et poursuivre la bataille budgétaire avec les républicains au Congrès.

Même si des alliés proches de la présidence, comme John Kerry, sénateur démocrate du Massachusetts et président de la commission sur les affaires étrangères du Sénat, ont appelé à ce que les Etats-Unis mettent rapidement en place une zone d’exclusion aérienne en Libye, Obama s’en est remis aux Nations unies et à l’Union Européenne. Lesquelles ont tergiversé jusqu’au vote définitif en faveur d’une intervention jeudi 17 mars, donnant ainsi à Kadhafi le temps de consolider ses positions face aux rebelles. Que la zone d’exclusion aérienne soit finalement trop peu et trop tard, ou qu’elle ait été mise en œuvre en temps et en heure, ses conséquences seront pour beaucoup dans la façon dont on jugera l’approche d’Obama en matière de politique étrangère : une approche qui sera considérée soit habile et avisée, soit maladroite et indécise.

Cette nouvelle approche a obtenu des résultats mitigés dans d’autres affaires récentes. Le gouvernement n’a pas caché son exaspération face à l’intervention saoudienne à Bahreïn, mais n’a rien fait de concret pour en empêcher les Saoudiens ou pour convaincre les monarchies du Golfe d’adopter des réformes politiques. Pour ce qui est du Japon, Obama a officiellement exprimé ses condoléances mais s’est avéré incapable de persuader les Japonais en privé de faire preuve de davantage de transparence au sujet de la crise nucléaire.

Pour ceux d’entre nous qui dénoncent depuis des années l’image d’une Amérique à la John Wayne, cette attitude plus modérée est la bienvenue. Mais le recours à la thérapie du discours n’a de sens que si cela limite les risques tout en protégeant les intérêts du pays. Si, pour des raisons politiques, économiques ou de personnalité, les Etats-Unis et leurs dirigeants sont perçus comme moins énergiques dans le monde, alors, il est certain que leurs initiatives n’auront plus le même impact.

La seule exception, mais elle est de taille, le seul dossier sur lequel le président a engagé son prestige personnel et celui de la nation d’une façon qui n’a rien à voir avec un maître de cérémonie, c’est l’Afghanistan. Malheureusement, malgré le rapport optimiste présenté récemment au Congrès par le général David Petraeus, l’éventail des résultats possibles n’est guère encourageant. Si, dans le sillage du prochain départ d’Irak, le gouvernement parvient à proclamer que les objectifs sont atteints en Afghanistan et commence à en retirer également des troupes, Obama se retrouvera à la tête d’un pays moins prompt à projeter ses forces à l’étranger ou à agir unilatéralement qu’au cours des décennies passées.

Sachant ce qu’ont coûté les dernières mésaventures en date des Etats-Unis sur les théâtres d’opérations extérieurs, beaucoup se féliciteront de cette évolution. Et compte tenu des défis nationaux à long terme qui attendent le pays, Obama n’est peut-être que le premier d’une longue série de présidents à adopter une attitude plus retenue.

Mais pour ceux qui avaient l’habitude que Washington prenne fermement les commandes, ce changement risque d’être difficile à accepter. Après tout, le maître de cérémonie peut être applaudi, on peut même parfois croire que c’est lui qui dirige le spectacle, mais ce n’est qu’une illusion, et beaucoup des rôles principaux seront confiés à des pays et des dirigeants qui ne sont pas accoutumés aux feux de la rampe ou qui répugnent à s’exposer. Leurs accomplissements pourraient ne pas plaire au public américain, et peut-être, paralysés par le trac, abandonneront-ils tout simplement la scène mondiale — laissant alors seule la silhouette qui tient le micro, occupée à commenter ce que les Etats-Unis pensent de ce qui est en train de se passer.

21.03.2011 | David J. Rothkopf | The Washington Post


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Un commentaire pour Obama préfère l’ombre à la lumière

  1. dima dit :

    Mitigé comme jugement. Pourtant on n’a pas l’impression de l’extérieur qu’Obama est un maitre de cérémonie. Bien des événements font de lui le catalyseur et s’il y avait un besoin pour justifier : il faut relire le discours du Caire.

    Je pense que l’auteur de l’article est encore dans la phase, dépassée volontairement par l’administration Obama, d’une Amérique Hyperpuissance.

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