Omniprésente, la corruption exaspère la population

La scène est stupéfiante. Face à la caméra, un jeune homme interpelle le roi en arabe dialectal, comme s’il s’adressait à un copain à qui il ferait un sermon : « Mohammed, descends dans la rue, va voir comment les gens vivent. Vends l’un de tes palais pour leur prêter secours. Le Maroc pourrait dépasser Dubaï si tu rendais l’argent que tu as pris… »

La vidéo, postée sur Facebook, a déjà reçu plus de 500 000 visiteurs. Son auteur ? Un jeune Marocain qui vit à New York. Sans doute n’oserait-il pas ce crime de lèse-majesté s’il habitait dans le royaume. S’il est rare que le roi Mohammed VI soit ainsi pris à partie par l’un de ses compatriotes, le ton s’est durci au Maroc. L’onde de choc créée par les révolutions arabes n’a pas fini de se faire sentir. Parmi les revendications des jeunes manifestants du « Mouvement du 20 février », l’une revient en boucle : la lutte contre la corruption. Avec la justice, la corruption est l’une des principales plaies du royaume. L’exaspération a monté de plusieurs crans ces dernières semaines, en privé, et, ce qui est nouveau, en public.

« Il faut payer pour tout. Ma femme a accouché à l’hôpital il y a quatre mois. Pour qu’on s’occupe d’elle et du bébé, je n’ai pas arrêté de verser des bakchichs, raconte un vendeur de journaux, dents serrées. Nous, les Marocains, sommes régis par des mafieux. L’administration est l’ennemie du peuple. Les Tunisiens ont de la chance… » Depuis la chute du président Ben Ali, en Tunisie, il n’est pas exceptionnel que soient dénoncés « les Trabelsi marocains »(allusion à la famille de l’épouse de M. Ben Ali), pour fustiger certains membres de l’entourage du roi.

Dans la médina de Rabat, un bijoutier fulmine. Pour se fournir en métal semi-précieux, il doit se rendre en Thaïlande plusieurs fois par an. Chaque fois qu’il regagne le Maroc, il verse des pots-de-vin. « Je donne en moyenne 5 000 à 10 000 dirhams [500 à 1 000 euros] aux douaniersC’est ça ou bien ils appliquent la loi et me taxent à 30 % », dit-il, entre colère et résignation.

Au classement de l’ONG Transparency International (TI), Le Maroc arrive 85e sur une liste de 180 pays. Un classement qui signifie que la corruption est endémique dans le royaume, sous ses deux formes traditionnelles : la grande corruption – délits d’initiés, voies de faits, appels d’offres manipulés, qui sont ici monnaie courante… – et la petite corruption, subie par la population au quotidien, sous forme de racket.

Pour éviter de s’entendre dire chaque fois « reviens demain », le citoyen lambda s’incline devant le représentant de l’autorité – caïd, gendarme, mokkadem (vigile) ou autre petit fonctionnaire – et verse de l’argent, devançant même parfois la demande. C’est cette deuxième forme de corruption que les Marocains supportent de moins en moins. Témoins : les « snipers » qui, ces dernières années, filment sur le vif, à l’aide de leur téléphone portable, les policiers et gendarmes en train de rançonner les automobilistes, puis mettent leurs vidéos sur Internet.

Pour Rachid Filali Meknassi, le secrétaire général de l’ONG Transparency Maroc, les informations qui circulent, sur WikiLeaks, notamment, sur la pratique de la corruption dans l’entourage immédiat du roi ajoutent à la « banalisation » de ce fléau. « C’est tout le système politique qu’il faudrait revoir, car combattre la corruption implique de disposer d’une justice propre et indépendante. Chacun devrait être susceptible de rendre des comptes, y compris au sommet de l’Etat. Or tout le monde part du principe que le roi ne peut mal faire. Il ne peut donc y avoir de reddition de comptes à son niveau à lui », regrette-t-il.

La gestion de la holding ONA/SNI, dans laquelle Mohammed VI détient des parts importantes, n’échappe pas à ce statut. Ceux qui sont chargés de faire fructifier les intérêts royaux se prévalent du monarque « pour éliminer les résistances et fausser la concurrence loyale ». Le mélange des intérêts privés et de l’exercice du pouvoir politique « rompt les règles du jeu », dit encore ce professeur de droit, pour qui le royaume s’est jusque-là consacré davantage à« arranger la vitrine de la lutte contre la corruption » qu’à combattre véritablement ce fléau.

Plan d’action, catalogue de mesures, rapports, commissions : les autorités marocaines ont multiplié les initiatives dans ce domaine, ces dernières années, sans jamais les coordonner. L’Instance centrale de prévention de la corruption (ICPC), née en 2008, en est le meilleur exemple. L’ICPC est installée dans de superbes bureaux à Rabat, mais pour quoi faire ? Poser la question à son président, Abdesselam Aboudrar, un ancien prisonnier politique sous Hassan II, est presque cruel. Voilà bientôt un an que le président de l’ICPC, un homme respecté, a remis son premier rapport et ses propositions d’actions au premier ministre et au ministre de la justice. Depuis ? Rien.

« Beaucoup de choses sont lancées, mais on ne se donne pas les moyens d’aboutir, admet M. Aboudrar, presque à contrecoeur. Nous ne gagnerons pas ce combat en étant velléitaire, mais en mettant en oeuvre une véritable stratégie d’ensemble. »

15.03.2011 |  Florence Beaugé |   Le Monde

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Un commentaire pour Omniprésente, la corruption exaspère la population

  1. marokino dit :

    C’est quand même bien d’avoir signalé que votre bonhomme vit à New-York!

    Les marocains qui vivent au Maroc savent que Mohamed VI descend dans la rue, qu’il connait les marocaines et les marocains!

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