Les enjeux de l’après-9 mars par Karim Tazi

Le 2O mars dernier, soit onze jours après le discours historique du monarque, des milliers de  Marocains sont de  nouveau sortis dans la rue pour réclamer le changement.  Beaucoup  s’interrogent : « Pourquoi  protestent-ils encore ? Le roi nous a déjà tout accordé ! Qu’ils  laissent maintenant la commission travailler, au lieu de faire le jeu des extrémistes de tous  bords ! » A priori, ces interrogations peuvent sembler légitimes.      Rappelons cependant une évidence : quand la parole se libère, cela prouve que, juste avant,  elle n’était pas encore  libre. Quand tombe  le mur de la peur, c’est que, juste avant, il était  encore debout ! Le  roi a posé le 9 mars les bases d’un Maroc démocratique : voilà bien  la  preuve éclatante que, contrairement aux assertions martelées jusque-là, le Maroc…  n’était  pas démocratique ! Or, beaucoup des avancées du discours royal, c’est au mouvement du 20  février que la nation les doit, et  cela  justifie qu’elle  lui fasse  confiance, lorsqu’il décide de  maintenir la pression.  Est-il  besoin de le rappeler ?  L’Histoire, récente ou pas,  le démontre amplement : la  démocratie ne s’octroie pas, elle se conquiert. Or, depuis le 9 mars, ce n’est plus au roi qu’il  faut l’arracher, mais à une hydre multicéphale, honteusement enrichie par le clientélisme et  la corruption,  et qui n’a aucunement l’intention de laisser des réformes ambitieuses mettre  en péril ses  colossaux  intérêts.  A  cette  nomenklatura  aussi influente dans les rouages de  l’état que dans les milieux d’affaire et au sein des partis politiques,  le discours du 9 mars  n’annonce rien de moins que la fin de l’impunité.  Quand les promesses ne suffisent plus…  Pourquoi le mouvement du 20 février n’est-il pas encore totalement convaincu ? Parce que,  dans  le passé,    le  souverain a consacré plusieurs  discours à la nécessaire  réforme de la  Justice et à la  lutte contre  la corruption,  le tout,  en vain !  Bien plus, on peut citer de  nombreux éléments permettant de douter de la volonté réelle de l’Etat, gouvernements et  partis politiques compris, de combattre le mal à sa racine. Ainsi, après avoir retardé pendant  des années la création de l’Instance centrale pour la prévention de la corruption (ICPC),  après  l’avoir réduite à un pathétique rôle consultatif, on lui  refuse encore  les moyens  matériels et humains de s’acquitter de sa titanesque mission : c’est comme si Jupiter avait  cyniquement demandé à Hercule de nettoyer les écuries d’Augias  …avec une lingette  démaquillante.     Parallèlement, tous les héros populaires de la lutte contre la corruption ont été réprimés  sans pitié. Qui se souvient du sniper de Targuist, ce Robin des bois précurseur qui avait posté  sur YouTube les images du racket opéré par certains gendarmes sur les automobilistes ? Il a  fait l’objet d’une véritable chasse à l’homme, de la part de ceux-là même qu’il dénonçait. Qui  se souvient des avocats de Tétouan qui ont dénoncé la corruption au sein de la magistrature  de leur ville  ? Ils ont été rayés du barreau et empêchés d’exercer leur métier.  Et très  récemment, le juge Jaafar Hassoun, mis au chômage pour avoir voulu une justice intègre…   Dis-moi qui tu protèges, dis-moi qui tu pourchasses, et je te dirai alors qui tu es. En matière de lutte contre la corruption, les actes comptent plus que les discours. Or, les  réseaux  mafieux sont  toujours en place,  à différents postes de responsabilité. C’est  à eux que  s’adressaient les manifestants, le 20 mars.    Pour convaincre  les porteurs de la contestation de l’imminence du changement, il faut  maintenant multiplier les signaux  qui  le prouvent  et, notamment,  rompre avec  les  pratiques douteuses du passé. Il faut cesser d’alimenter une presse aux ordres qui attaque et  diffame à longueur de colonnes,  car le choix des cibles,  ainsi que celui des méthodes  utilisées, en dit long sur les valeurs de ceux qui attaquent.  Il faut laisser la place à une presse  libre, assujettie aux seules règles de la déontologie et à un financement transparent,  et  surtout déverrouiller l’information sur les chaînes publiques.    Parmi les réformes qui ont été le sujet de discours par le passé et n’ont pas été   réalisées,  citons  aussi  la  constitutionnalisation des recommandations de l’IER, pourtant réclamée à  d’innombrables reprises par les organisations de défense des droits humains. Là encore, les  actes n’ont pas suivi  les paroles et il a fallu le rapport de forces du 20 février, pour que la  promesse  en  soit réitérée.  Enfin,  je citerai l’incident du tabassage de manifestants  pacifiques,  le dimanche 13 mars à Casablanca, dont l’extrême gravité a tellement nui  à la  crédibilité  du  discours du 9,  qu’on  est en droit de  s’interroger sur les intentions de ses  commanditaires.  Toutes ces raisons et bien d’autres encore rendent le doute  compréhensible…     La fin de la culture du Makhzen et de la Sujetion En  tout cas, le  printemps arabe, comme les revendications  de la jeunesse marocaine,  consacrent une première évidence : basée sur l’allégeance à une personne et non à la loi et  au droit, la féodalité makhzénienne  n’est plus compatible  avec notre époque. La  sacralisation du roi finit  inévitablement  par s’étendre  à ses proches, amis, conseillers,  confidents, serviteurs,  et même aux pierres de son palais,  comme un magistrat  sans  vergogne nous  l’a un jour certifié. Toutes ces personnes se retrouvent au-dessus des règles  et inhibent toute velléité de comportement éthique de l’administration, de la justice et des  citoyens.   Deux d’entre elles ont concentré toute la colère populaire, mais elles ne doivent pas faire  oublier les centaines d’autres qui, en raison du mode de nomination directe, se permettent  souvent de narguer leur autorité de tutelle, quand ce n’est pas la loi elle-même. Le danger  de ce système, c’est que les canaux par lesquels descendent les instructions sont aussi ceux  par lesquels remontent les infections. MM Majidi  et  El Himma ne sont que les  « icônes »  d’un système, la part émergée de l’iceberg. Leur éloignement serait certes un geste fort, de  nature à calmer les esprits, mais  sans signification  tant qu’il  ne sera  pas  complété par le  démantèlement du système  lui-même. Mettre la monarchie à l’abri de toute attaque,  en  l’éloignant du monde des affaires et de  la gestion quotidienne du pays,   voilà qui paraît  la  réponse  intelligente, face à un combat d’arrière-garde pour sauver une sacralité d’un autre  âge.    Seconde évidence, la culture de la sujétion, qui imprègne si fortement notre inconscient, est  ébranlée dans ses fondements.   Quoi  qu’en  puissent penser  certains éminents juristes,  l’article 23 de la constitution a déjà été abrogé de fait par les vidéo-blogueurs, lorsqu’ils ont  exhibé leurs papiers d’identité  en  interpellant  violemment  le chef de l’Etat.   Qu’il  ait été matériellement et politiquement impossible de les arrêter et de les inculper tous,   donne  bien  la preuve  du caractère anachronique et inapplicable  de cet article. Il faut donc  consacrer cette situation de fait dans les textes.   En attendant, il n’y a aucun moyen de réduire au silence les gens qui expriment leur rage sur  FaceBook  et  YouTube.  Les chiffres astronomiques qu’atteignent les vidéos de M Aliouine  alias Moroccan Man   ridiculisent ceux de la presse écrite et rivalisent avec l’audience des JT  des chaînes publiques nationales au discours convenu.    Enfin, les nouvelles générations  refusent d’être traitées en sujets et attendent une rupture  avec un protocole archaïque, mais aussi avec une absence de dialogue  interprétée comme  un signe de condescendance. A cet égard, les décisions de nomination, mais surtout celles  d’éviction prises sans la moindre explication, ont jusqu’à maintenant alimenté  l’impression  d’un mépris des serviteurs de l’Etat, mais aussi de l’opinion publique. Le rétablissement de la  fonction de porte-parole du Palais contribuerait à accréditer l’image d’une monarchie  citoyenne qui n’hésite pas à dialoguer avec le pays, à s’expliquer sur ses choix, rompant ainsi  avec la culture de la sujétion.    Vers une monarchie garante de la morale…  Dans la nouvelle  loi fondamentale, le roi gardera probablement  certaines prérogatives, ne  serait-ce qu’en tant que garde-fou  face aux dérives  éventuelles  auxquelles risque de nous  exposer la période d’apprentissage  des  partis politiques, mais sa future autorité sera avant  tout morale. A  son accession au  trône, et dans les années qui ont suivi,  Mohammed VI a  construit  sa popularité, non grâce aux articles 19 ou 23, mais en incarnant des valeurs de  compassion, de proximité, et de simplicité. Même dépouillé d’une grande partie de ses  prérogatives politiques par une nouvelle constitution, le roi  peut  continuer à exercer un  ascendant considérable sur le pays et  sur  ses forces politiques. Pour cela,  il lui suffira  de  revenir à l’esprit des premières années de son  règne,  de se poser dans tous ses faits et  gestes comme le premier défenseur de l’intégrité, de la transparence et de la justice. Un roi  fort, parce qu’exemplaire et moralement inattaquable est la meilleure garantie de pérennité  pour l’institution monarchique et de stabilité pour notre pays.   En conclusion je dirai que si risque de radicalisation il y a,  il est facile à désamorcer car les  manifestants ont, dans leur ensemble,  prouvé leur civisme, leur maturité  ainsi que  leur  attachement à la stabilité du pays et à ses institutions. La meilleure façon de  les rassurer et  d’empêcher que les extrémistes de  tous  poils  n’augmentent leur influence sur  le  mouvement, consiste  à accomplir des gestes forts pour accompagner le discours du 9 mars  et réduire la tension.     Pour ma part, je suis persuadé que le roi a  tourné la page mais, malgré cette conviction et  pour toutes les raisons évoquées plus haut, le maintien d’une vigilance et d’une mobilisation  -d’autant plus acceptable qu’elle n’a cessé de fournir la preuve de son caractère pacifique et  de sa maturité- me paraît plus nécessaire que jamais.

26.03.2011  |    Karim Tazi  |  Tel Quel

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