A Londres, manif historique mais pas unifiée contre l’austérité

Vitrines brisées, poubelles en feu, scènes d’émeutes. Diffusées en boucle sur les télévisions du monde entier, les images spectaculaires des débordements de la première grande manifestation contre les coupes budgétaires, samedi soir à Londres, donnent l’impression d’un pays livré au chaos.

Les vandales avaient soigneusement choisi leurs cibles : la très chic épicerie fineFortnum & Mason, un magasin Porsche, le palace Ritz, plusieurs banques. La police, attaquée à coups de bouteilles vides, de pots de peinture et même de bombes artisanales à l’ammoniac, s’est largement laissée dépasser par quelques centaines manifestants radicaux encagoulés.

Les violences ont pris fin à 2 heures du matin et se sont soldées par 200 arrestations, plusieurs dizaines de blessés et des milliers de livres de dégâts matériels. Elles ont presque réussi à éclipser la manifestation géante, pacifique et bon enfant qui, quelques heures plus tôt, avait réuni entre 250 000 et un demi-million de personnes.

La plus grande manifestation depuis la guerre en Irak

Depuis le retour au pouvoir des conservateurs en mai 2010, les Britanniques subissaient sans broncher le plan d’austérité le plus drastique de l’histoire du Royaume-Uni depuis la Seconde Guerre mondiale.

Samedi 26 mars, ils sont descendus en masse dans les rues de Londres pour réclamer une pause. Trois jours après la présentation du budget 2011, qui promet encore plus de coupes dans les dépenses publiques, ils étaient venus des quatre coins du pays pour défiler le long de la Tamise.

Même les syndicats, à l’origine du mouvement, ont été surpris par l’affluence. On n’avait plus vu une telle mobilisation à Londres depuis les manifestations contre la guerre en Irak, en 2003.

Dans la foule bigarrée, on trouvait tous ceux qui, de près ou de loin, commencent à sentir les effets de l’amère potion gouvernementale :

  • les fonctionnaires menacés par la disparition annoncée de 500 000 emplois publics ;
  • les étudiants indignés par le triplement des frais d’inscription à l’université – ils ont été à l’avant-garde de la mobilisation en étant les premiers (et à l’époque les seuls) à manifester dès l’automne ;
  • les mères de famille inquiètes de la baisse des allocations familiales, venues avec leurs enfants ;
  • le personnel médical perturbé par la réorganisation du NHS, le système de santé ;
  • les retraités qui voient leur pension diminuer ;
  • les classes moyennes visées par des augmentations d’impôts ;
  • les usagers des bibliothèques municipales qui ferment les unes après les autres, faute de subventions ;
  • tous ceux qui, avec la hausse de la TVA, la baisse des aides publiques et uneinflation galopante (4,4% en février), n’arrivent plus à joindre les deux bouts.

Le spectre des années Thatcher

« Ça me rappelle les années 80 », commente un syndicaliste, presque nostalgique des manifestations anti-Thatcher. Sauf qu’il y a trente ans, les syndicats étaient encore puissants. Cette année, ce sont eux qui ont lancé le mot d’ordre, mais les foules qui se sont déplacées vont bien au-delà de leur clientèle habituelle.

C’est ce qui fait la force du mouvement : sa diversité. Mais c’est aussi sa faiblesse. Dans le défilé, il y avait presque autant de mots d’ordre que de manifestants. La majorité de la population est affectée par les coupes budgétaires, mais chacun à sa manière.

Difficile, dans ce contexte, de définir un message unifié. Il est encore plus ardu, voir impossible, de proposer une « alternative » – c’était le slogan officiel du défilé – à la rigueur proposée par la coalition au pouvoir.

Les casseurs, seule alternative à David Cameron ?

Ed Miliband, le terne leader travailliste, espérait trouver sa voix en s’invitant à la manif. Mais sa tentative de récupération a fait flop lorsqu’il a, dans un élan lyrique fort déplacé, comparé l’actuelle mobilisation des Britanniques contre l’austérité aux revendications des suffragettes pour le droit de vote des femmes au début du XXe siècle, au mouvement des droits civiques aux Etats-Unis dans les années 1960 et même à la lutte anti-apartheid.

La forte mobilisation de samedi est certainement un avertissement pour le gouvernement. Les syndicats, qui ont mis presque un an à appeler à manifester contre les coupes budgétaires, veulent y voir le début d’un mouvement durable.

Mais si la seule alternative clairement identifiée à David Cameron et à son chancelier de l’Echiquier George Osborne est celle offerte par les casseurs, qui saccagent les signes extérieurs de richesse, elle risque de dissuader une grande partie de ceux qui ont défilé samedi après-midi.

28.03.2011 | Sylvain Biville | RUE 89

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