Demain, un autre Maroc ?

« J’aime mon pays, mais je l’aimerais encore plus s’il était juste ». Jamais  cette phrase d’Albert Camus, écrite à (son) ami allemand, ne m’a autant interpellé. Le mouvement du 20 février au Maroc, persistant, pacifique et vigilant (les manifestations du 20 mars dans une centaine de localités le confirment), y fait magnifiquement écho.

Enseignements majeurs

L’esprit du 20 février, revu sous cet angle, nous dit que l’amour du pays n’est pas inconditionnel –l’acceptation de l’autocratie et l’injustice au nom de l’appartenance nationale est une aberration. Il nous dit que naître, vivre mal ou végéter dans un pays n’est pas une fatalité, mais faire renaître un pays pour mieux y vivre demande tout juste de la volonté. Il nous dit qu’un contrat social équitable et fiable s’impose, et qu’il ne saurait voir le jour avec des constantes inhibitrices qui assurent le statu quo politique : sacralité, soumission, exception. Il nous dit, enfin, qu’un peuple libre et souverain naît de l’exigence d’un meilleur vivre ensemble, du choix volontaire de rester dans son pays en acteur qui proteste et pèse dans l’arène, non en spectateur qui consomme et se la boucle.

Ayant moi-même choisi, depuis longtemps, de rêver d’un autre Maroc, au lieu de me contenter de celui qu’on veut bien nous servir, au rabais, je me propose dans ce papier de comprendre l’enjeu réel qui rend l’esprit du 20 février porteur des germes d’un changement profond et des conditions pouvant transformer ce vœu en réalité politique.

Partons de la marche du 20 mars, survenue suite au discours royal du 9 mars et annonçant une réforme de la constitution. On y observe que de très larges franges du peuple marocain cessent d’être dans la réception passive du monologue royal et entament avec lui un dialogue civilisé, mature et inédit. Leur réplique est claire : en 2011, on ne saurait se satisfaire d’un rafistolage de forme ou des réformettes, comme pourraient l’entendre certains serviteurs du régime et autres partisans d’une lente et interminable transition. Pour la plupart, il ne s’agit pas uniquement de changer les textes (c’est fondamental et la base proposée par le roi est discutable) mais aussi le rapport éthique des acteurs avec les textes (ce qui est plus compliqué et pas gagné d’avance). D’autant que cela nécessite des remue-ménages douloureux.

C’est donc sur cette double voie, périlleuse et excitante, que nous engage l’esprit du 20 février. Car si la plupart des manifestants veulent bien reconnaître à la monarchie une capacité d’écoute, d’adaptation voire même d’anticipation, plus personne n’est dupe sur la capacité du Makhzen, de ses clients et autres obligés, à vider les plus belles réformes de leur sève novatrice. Aussi, le but de la réforme voulue, par la voie citoyenne, n’est pas tant de rééquilibrer sensiblement le pré-carré du pouvoir sur une base formelle (constitutionnelle), mais de refonder le fonctionnement de l’Etat-nation sur un nouveau triptyque libérateur d’énergies : Justice, Liberté, Pluralité.

Le triptyque de rechange

Décortiquons ces trois termes, récurrents dans les slogans, et voyons voir les enjeux qui se nichent derrière les vocables. Il serait erroné de réduire le mot « justice » à son acception judiciaire. Ce « pays juste », dont parle Albert Camus, englobe « justesse » dans l’appréciation de chacun, « équité »  dans le traitement de tous et « justice » pour départager les uns et les autres. Par ailleurs, si la plupart des marocains indignés s’en prennent à l’autocratie et au clientélisme du régime, c’est d’abord parce qu’il génère de l’injustice sociale qui les accable quotidiennement dans leur accès au savoir, à la santé, à l’information, ou à une infime part de richesse et de dignité.

Faire de la justice un pilier du système, c’est en somme repenser de fond en comble l’école publique pour qu’elle serve réellement d’ascenseur social ; c’est démocratiser l’accès aux marchés, aux crédits, aux postes et autres droits, pour qu’en amont, ni l’appartenance familiale, ni la notabilité ni la proximité du pouvoir ne servent de facteur qualifiant ; c’est aussi rétablir le devoir de vertu de l’Etat, contrôlable par tous, comme garant d’une police au service de la cité et d’une justice impartiale, indépendante rendue au nom de la suprématie de la loi mais pas n’importe quelles lois. Celles-ci devront être, entre temps, toilettées des scories moyenâgeuses qui favorisent l’arbitraire ou les interprétations oiseuses. Tout comme la cour de justice devra être revalorisée pour ne plus servir de théâtre d’ombres à des règlements de compte inavoués.

S’il revendique la justice, d’abord, le mouvement du 20 février tient à le faire au nom des libertés individuelles. Cette lame de fond qui sous-tend cet acte fondateur répond à un besoin cyclique, depuis le 23 mars 1965, de faire sauter la chape de plomb imposée par une monarchie constitutionnelle, dans les textes, autocratique dans les faits. Jusque là, cette opposition farouche a été matée, réprimée. Aujourd’hui, avec le choix du Maroc d’être visible et reconnu à l’international, elle est tolérée, quand elle n’est pas torpillée par la désinformation et les réflexes sécuritaires récurrents. Aujourd’hui, il s’agit de l’accepter comme une donnée fondatrice, un droit inaliénable, non une licence provisoire pouvant être retirée au gré du contexte.

Et qu’est-ce qui justifierait un tel saut en avant ? Deux choses incontournables pour une société qui s’ouvre et que le conformisme ambiant inhibe sans cesse. Culturellement, le respect scrupuleux  des libertés, de dire, de faire, de créer, de croire, de critiquer, d’être le plus proche de ses choix sans devoir de conformité de façade aux normes dominantes, est le pendant naturel au choix économique d’ouverture. Politiquement, la valorisation de la liberté et de l’audace dans les media et l’espace public, sans entrave, est le seul moyen qui permettrait à des élites nouvelles, engagées, courageuses d’émerger et éjecter les caciques et autres politicards frileux qui se nourrissent de la complaisance ambiante. Comme le dit la chanson, « la liberté, ce n’est pas la porte à côté ». Mais si on ne cherche pas à la défoncer, personne de l’autre côté ne daignera l’ouvrir.

Le « on » utilisé ici ne renvoie pas à une masse informe mais à une pluralité de tendances et d’individus. L’esprit du 20 février prêche par l’exemple que sans projets de société divergents, en concurrence, débarrassés de lignes rouges qui en délimiteraient le périmètre, la pluralité serait une façade trompeuse et la représentation politique un jeu de pacotille. Autant dire que la pluralité, en plus d’être identitaire, religieuse et ethnique, elle est aussi de convictions et d’opinions, et c’est cette nuance qui rend la notion même de sacralité nulle et non avenue.

Quels mécanismes de gouvernance alternative ?

Dans ce dialogue entamé entre le chef de l’Etat et les citoyens, il s’avère d’emblée que les structures d’intermédiation (les partis et syndicats) n’ont pas tous encore fait leur mue pour passer du statut d’exécutants dociles ou boudeurs des orientations royales à celui de faiseurs de politiques qui s’en inspirent et s’en démarquent à la fois, et plus important encore, en initient d’autres qui ouvrent de nouvelles voies. Pour que ce cap décisif soit franchi, il va falloir des révolutions internes douloureuses et tranchantes qui mettent au ban des acteurs corrompus, usés ou faussement calculateurs et mettre en avant des leaders plus visionnaires ou du moins plus à l’écoute de leur temps et leur conscience, et pas seulement de leurs carrières au plus proche des courtisans.

En attendant, il est clair que, malgré tout, le roi table sur une appropriation du code génétique du système par le parlement et le gouvernement. Or, en face, le 20 février révèle, par sa (dé)structuration volontaire, une conscience aigüe de la crise de démocratie représentative et de la nécessité d’innover dans la prise en compte de la pluralité sociétale. Non que la société civile puisse remplacer les partis politiques –ceci est une vue de l’esprit- mais son autonomie, sérieusement entamée par la volonté du pouvoir central de tout contrôler, s’avère plus que jamais vitale pour permettre à des garde-fous de veiller au grain.

Comment monter le guet, justement ? Le monarque est en train d’opérer une série de changements institutionnels pour que les structures de régulation cessent d’être des boîtes de conseil au Palais et deviennent des outils de gouvernance entre les mains des structures représentatives de l’Etat. Aux citoyens, donc, d’exiger et faire en sorte qu’une liberté totale de presse et d’investigation leur garantisse un accès équitable à l’information, à l’essentiel des rapports censés leur être révélés et au droit d’ester en justice pour que l’impunité et les passe-droits ne soient plus la règle et l’équité, l’exception.

C’est en somme un long voyage qui commence. Un long dialogue fondateur. Un autre Maroc, réellement libre, juste et pluriel, pourra voir le jour à l’arrivée. Mais la partie risque d’être longue et les résistances plus tenaces que prévu. C’est pour tout cela que le jeu en vaut la chandelle.

26.03.2011  |     Driss Ksikes

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