Développement – L’Indonésie devant la Russie ?

Comparées à celles du pays de Poutine, les performances du nouveau dragon asiatique sont telles que certains sont tentés de substituer les Biic (Brésil, Inde, Indonésie, Chine) aux désormais fameux Bric.

Jakarta intra-muros compte 9,6 millions d’habitants la nuit mais 12,6 millions le jour, quand les commerces, les usines et les bureaux sont en activité. Cette énorme migration quotidienne de 3 millions d’individus, dans la seule ville de cette taille dépourvue de métro, entraîne d’immenses embouteillages automobiles – on peut mettre parfois jusqu’à quatre heures à atteindre le centre-ville. À tel point qu’on songe très sérieusement – le président Susilo Bambang Yudhoyono a encore évoqué ce projet fin novembre – à déplacer la capitale de l’île de Java vers celle de Bornéo, à plus de 1 000 kilomètres au nord-est de son emplacement actuel.

Tous ceux qui scrutent l’évolution de l’Indonésie soulignent l’urgence de résoudre la question des transports en commun par la construction – prévue, mais pour quand ? – d’un système moderne de métro en souterrain et de monorail en surface. Mais ils s’accordent aussi à préciser que les embouteillages sont en grande partie un effet pervers de la croissance économique de l’archipel. Celui-ci, par référence aux pays comme Singapour ou Taïwan dans les années 1970 et 1980, est de plus en plus souvent perçu comme un nouveau « dragon », que la presse anglo-saxonne a surnommé « Komodo » – en référence au varan local, communément appelé « dragon de Komodo ».

L’enthousiasme pour vanter les mérites de ce nouveau bon élève asiatique du développement est tel que plusieurs institutions ou experts de réputation mondiale, à commencer par la banque Morgan Stanley, l’hebdomadaire BusinessWeek ou l’économiste Nouriel Roubini, réclament que l’on change la composition du quarteron des pays émergents les plus dynamiques, les fameux Bric (Brésil, Russie, Inde, Chine), en remplaçant la Russie par l’Indonésie – les Bric devenant ainsi les Biic.

Ce souhait, qui manifeste certes autant une déception envers l’évolution du pays de Poutine et de Medvedev qu’une confiance affichée dans celle de l’État dirigé par l’ex-général Yudhoyono, doit-il être pris au sérieux ? Un simple regard sur les performances de l’archipel et une comparaison rapide avec la Russie montrent qu’il n’est pas du tout farfelu.

L’effet de contraste entre l’Indonésie d’hier et celle d’aujourd’hui est pour le moins saisissant. Il y a à peine plus d’une décennie, l’archipel était dirigé par un autocrate, le général Suharto, venu au pouvoir en 1967 après avoir fait massacrer un demi-million de communistes ou supposés tels qui soutenaient le « père » de l’indépendance, Sukarno. Le style de gouvernement de ce régime impopulaire et très fortement corrompu ne laissait guère envisager un essor économique important du pays, d’autant que sa principale ressource, le pétrole, était en voie de disparaître.

Depuis lors, l’Indonésie, dont les réserves d’or noir ne permettent plus guère que de couvrir ses besoins intérieurs, a quitté l’Opep, mais sans en souffrir, bien au contraire. Devenue une démocratie exemplaire après la chute de Suharto, renversé par la rue en mai 1998, elle a reconduit triomphalement Yudhoyono en juillet 2009 (61 % des suffrages au premier tour), après trois élections qui avaient provoqué autant d’alternances au sommet de l’État. Forts de leur légitimité, les dirigeants qui se sont succédé ont pu résoudre la plupart des conflits menaçant depuis longtemps la stabilité ou même l’unité de l’archipel – comme les revendications indépendantistes de la presqu’île d’Aceh. Malgré quelques attentats revendiqués par des islamistes ultra-minoritaires dans une population acquise à un islam modéré, le pouvoir a pu ainsi se concentrer sur la gestion du pays. Ce qui a permis à l’économie nationale, durement touchée par la crise asiatique de fin 1997 (plus de 13 % de chute du PIB en 1998 !), de retrouver les conditions d’un développement aussi vif que permanent.

Premier pays musulman, et le quatrième au monde, en termes de population avec 240 millions d’habitants, l’archipel n’a plus connu de récession depuis la fin de la décennie 1990, avec une croissance retrouvée de 4,9 % dès l’année 2000. Par la suite, l’essor sera permanent : une hausse annuelle du PIB proche de 5 % jusqu’en 2004 et flirtant depuis lors (sauf en 2009) avec les 6 %.

Ce résultat global est d’autant plus satisfaisant qu’il traduit un développement assis sur une base solide et vertueuse. Certes, le pays possède quelques matières premières dont l’exportation assure des revenus importants, comme l’huile de palme et le bois. Mais les ventes à l’extérieur correspondent à moins du quart du PIB. Pour l’essentiel, c’est donc le marché intérieur qui dope la croissance. Grâce à des mesures de soutien au pouvoir d’achat des défavorisés et à une politique déterminée d’élargissement des classes moyennes, le gouvernement a créé un mode de développement fondé pour une large part sur la consommation privée, qui représente plus des deux tiers du PIB, sans pour autant mettre en danger les finances publiques ou l’équilibre des comptes extérieurs. La dette publique est tombée de 100 % du PIB en 2000 à 29,4 % en 2009, le déficit budgétaire est très modéré (1,6 % du PIB) malgré le plan de relance adopté pour faire face à la crise, le commerce extérieur est en léger excédent, le chômage contenu à un niveau « raisonnable » (7 % de la population active), tout comme l’inflation. Sans surprise, la monnaie est solide (17 % de hausse de la ruphia par rapport au dollar en 2009).

Certes, le pays doit encore surmonter de nombreux handicaps pour tenir l’objectif – considéré en général comme crédible – de maintenir un taux de croissance au moins égal à 7 %. Il devra continuer à contenir les inégalités et renforcer les classes moyennes et, à cette fin, réduire l’extrême pauvreté, 15 % de la population vivant encore avec moins de 1 dollar par jour. Il devra aussi moderniser les infrastructures, qui ne sont pas, loin de là, à la hauteur des ambitions du pays. Sans doute faudra-t-il faire appel massivement aux investissements étrangers, lesquels sont encore insuffisants, même si, grâce aux résultats récents, qui inspirent confiance, ils devraient continuer à augmenter rapidement (triplement depuis 2004).

Le gouvernement sera également obligé de s’attaquer résolument à la corruption : son rang, 110e sur 178 pays dans le dernier classement établi par Transparency International, prouve que les efforts déployés dans ce domaine par Yudhoyono sont encore très insuffisants. Enfin, d’une manière générale, l’efficacité de l’administration laisse à désirer et ses carences n’encouragent pas les investisseurs encore dubitatifs. Mais aucune de ces faiblesses n’est considérée aujourd’hui comme insurmontable si, comme tout semble l’indiquer, les autorités persistent à se montrer responsables. À tel point qu’on prédit à l’archipel un développement de type chinois dans les décennies à venir.

La situation de la Russie est fort différente. Au moment où l’Indonésie ne suscitait aucun intérêt, à la fin des années 1990, le pays d’ex-URSS inspirait de grands espoirs. Il les a en grande partie déçus, ne réussissant pas à corriger nombre des tares héritées de l’ère soviétique. La situation démographique est très inquiétante, se traduisant par une forte proportion dans la population (140 millions d’habitants) de retraités aux revenus très bas (20 % de la population a plus de 60 ans, contre moins de 9 % en Indonésie) et par un faible pourcentage de jeunes (15 % de moins de 15 ans, contre 27 % en Indonésie). L’activité économique est encore très largement étatisée, le secteur public représentant plus de 50 % du PIB.

S’agissant des faiblesses de l’administration et, surtout, de l’ampleur de la corruption, la Russie est encore plus mal notée par les institutions extérieures que l’Indonésie (154e, dans le classement de Transparency International). Quant à la structure globale du PIB, elle est caractérisée par l’importance prise par les exportations énergétiques. Seuls l’aéronautique, le nucléaire et l’armement restent des branches relativement dynamiques dans un pays qu’on imaginait être une grande puissance industrielle à l’époque de la guerre froide.

Alors que l’Indonésie a réussi à sortir de la fameuse « malédiction pétrolière », la Russie est devenue de plus en plus dépendante des hydrocarbures (40 % du PIB et la grande majorité des exportations). Du coup, si les performances macroéconomiques ont été très honorables sur la durée (7 % en moyenne entre 2000 et 2008), elles étaient très liées à la seule évolution des cours du pétrole. Moscou est donc très sensible aux effets des crises internationales, comme l’a montré l’effondrement momentané de la croissance en 2009, avec une baisse de 8 % du PNB.

Ce déséquilibre de l’économie, s’ajoutant aux handicaps évoqués ci-dessus, décourage bien des investisseurs potentiels. Les dirigeants russes actuels en sont conscients et semblent enfin vouloir infléchir sérieusement leur politique en privatisant des pans importants de l’économie et en cherchant à reconstruire un secteur industriel digne de ce nom. Reste à passer des déclarations du tandem Medvedev- Poutine – il y en a eu beaucoup à ce sujet en 2010 – aux actes pour améliorer le climat des affaires, promouvoir la culture de l’entreprise et, ce qui doit aller de pair, réformer l’administration et le système judiciaire.

Il n’en reste pas moins que la Russie est toujours un poids lourd en comparaison de l’Indonésie, avec un PIB global encore presque trois fois supérieur, une audience internationale incomparable même si elle a considérablement décru, et un niveau de formation de la population très supérieur. Sans compter, bien sûr, l’atout énorme que pourrait représenter, si elle était bien gérée, la manne pétrolière. Cependant, si on parle de pays « émergents », le qualificatif s’applique bien à l’archipel mais, pour l’instant en tout cas, guère à la Russie. D’où la tentation de passer des Bric aux Biic ou, à tout le moins, aux « Briic » si l’on ne veut pas éliminer trop vite la Russie du club des pays prometteurs pour demain. Le Komodo, quoi qu’il en soit, va devenir un animal économique de plus en plus familier.

Depuis 2005, la croissance du produit intérieur brut avoisine les 6 %. La petite inflexion à la baisse en 2009, où la croissance n’a atteint « que » 4,5 %, a surtout démontré que l’Indonésie a mieux supporté la crise mondiale que ses voisins de l’Asean (le « marché commun » de l’Asie du Sud-Est), qui ont alors péniblement dépassé en moyenne 1 %. Dès 2010, les 6 % ont de nouveau été atteints.

25.02.2011 |    Renaud de Rochebrune | La revue

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