Trente ans de terreur

De 1970 à l’an 2000, date de son décès, le dictateur Hafez El-Assad, père de l’actuel président, a sévi sans la moindre pitié contre ses opposants.

© AFP

Peu avant le décès de Hafez El-Assad, en 2000, Ahmed Hariri avait prédit ce qui se passerait lorsque serait annoncée la nouvelle de la mort du président. Hariri, un de mes vieux amis syriens qui travaillait au ministère de l’Information, était originaire de la ville de Tadmor, à l’est de Damas. Appelée Palmyre par les Romains et les touristes actuels, Tadmor abritait, masquée par un rideau d’arbres le long de la route qui traverse le désert vers Bagdad, l’une des sinistres prisons du régime. Elle fut en 1980 le théâtre d’un massacre de détenus islamistes – peut-être un millier en tout – perpétré par Rifaat, le frère de Hafez El-Assad. On dit que les cadavres furent jetés de nuit dans une fosse commune au pied d’une colline proche et qu’ils y reposent depuis, sans que rien n’en marque l’emplacement.

Tandis que nous roulions vers Palmyre, Hariri fumait cigarette sur cigarette à l’arrière de ma voiture. “Quand notre président bien-aimé mourra, dit-il, tous les habitants de Palmyre se rendront à cette colline. Ils savent où ont été enterrés les morts – et pas seulement ceux que Rifaat a fait tuer. Et, quand ils seront sûrs que le président sera parti pour de bon, ils porteront des roses sur le site à la mémoire de ceux qui reposent sous la terre.”

Pourtant, lorsque Assad mourut d’une crise cardiaque et que le parti Baas parvint à lui faire succéder sans heurt son fils Bachar, aucun habitant de Palmyre ne se rendit sur les fosses communes. Il n’y eut ni parent éploré, ni rose, ni la moindre reconnaissance de la violence qui avait sévi dans cette terrible prison au cours des trente années durant lesquelles Assad était resté au pouvoir, de 1970 à 2000.

Les Syriens furent tellement soulagés de voir que c’était le jeune optométriste Bachar, éduqué en Angleterre, un personnage plus sympathique que son féroce père, qui prenait les choses en main que personne ne voulut remuer le passé. Pourquoi mettre au jour une fosse commune à moins de vouloir y verser un peu plus de sang encore ?

Pourtant, comme le démontre clairement un rapport publié en juin 2010 à Washington par le Transitional Justice in the Arab World Project, le régime que Bachar mit alors en place fut loin de faire éclore en Syrie ce “printemps” démocratique que beaucoup d’intellectuels arabes attendaient de leurs vœux. Ce rapport intituléYears of Fear [Les années de terreur] estime que jusqu’à 17 000 Syriens auront “disparu” au cours du règne de Hafez El-Assad ; le document de 117 pages contient des récits poignants de disparitions et d’exécutions sans procès, et explique comment des fils, femmes ou parents auront attendu en vain durant trente ans le retour d’hommes qui furent presque certainement tués dès le début des années 1980.

L’auteur du rapport, Radwan Ziadeh, est un exilé syrien établi depuis de longues années aux Etats-Unis. Il dirige le Centre de Damas pour les études sur les droits de l’homme. Years of Fear couvre les trente années de pouvoir de Hafez El-Assad, ancien commandant en chef des forces aériennes syriennes, dont le long combat pour maintenir la domination des Alaouites et la lutte féroce qu’il mena contre des adversaires islamistes peuplèrent les immondes prisons du pays de milliers de prisonniers politiques. Utilisant des forces de sécurité souvent corrompues, il combattit un mouvement religieux de guérilla urbaine de plus en plus violent.

En 1980, le régime et ses opposants étaient engagés dans une guerre ouverte. La loi 49 du 7 juillet 1980 prévoyait la peine capitale pour ceux qui ne renonçaient pas par écrit à leur appartenance aux Frères musulmans, tandis qu’une campagne d’assassinat à la Kadhafi était lancée contre les opposants installés à l’étranger. Le soulèvement de la ville de Hama en février 1982, au cours duquel l’antique cité tenue par les rebelles fut presque entièrement détruite par les chars et l’artillerie, se solda, selon le rapport de Ziadeh, par la mort de 15 000 personnes – certains avancent le chiffre de 20 000 morts. Ziadeh omet toutefois de mentionner la lutte de résistance menée à Hama, qui vit de jeunes filles kamikazes se faire exploser au milieu des soldats syriens, ainsi que les actes de violence précédemment perpétrés dans la ville par les islamistes, qui y avaient massacré des familles entières de responsables baasistes.

Ziadeh estime qu’à partir du début des années 1980 et au cours des années suivantes 25 000 hommes pourraient avoir disparu dans les différents centres d’interrogatoire et les prisons. “La plupart de ces disparitions ont eu lieu avant l’an 2000, note le rapport. De nombreux détenus ont été libérés au cours des dernières années.” Cela est à porter au crédit de Bachar El-Assad. Mais, dans les années antérieures à cette date, une telle compassion était inconnue. Le rapport cite un ancien détenu de Palmyre. “Chaque lundi et jeudi, ils sélectionnaient des groupes de Frères et les pendaient dans les cours de la prison de Palmyre.”

D’autres détenus syriens, pourtant condamnés à de courtes peines, pouvaient rester emprisonnés durant dix ans, tandis qu’on répétait à leurs familles qu’aucun des services de sécurité n’avait jamais entendu parler d’eux. “A présent”, remarque Ziadeh avec un sens impressionnant de la retenue, “les familles sont autorisées à rendre visite au prisonnier après quelques années de détention.” Ziadeh décrit par ailleurs l’abondant dispositif juridique censé protéger les citoyens syriens de l’arrestation arbitraire, de la torture ou de l’exécution. Le paragraphe 3 de l’article 28 de la Constitution syrienne déclare, par exemple, que “nul ne peut être torturé physiquement ni mentalement, ou être traité de manière humiliante”. Une autre loi syrienne édicte que l’Etat doit“prendre les mesures législatives, administratives et judiciaires nécessaires pour empêcher et faire cesser les actes de disparition forcée”.

Ziadeh reprend le témoignage connu d’Abdullah Al-Naji pour affirmer à nouveau que les impitoyables “tribunaux de campagne” institués par le régime – et prévus à l’origine pour être utilisés contre l’“ennemi” israélien, et non les “ennemis” syriens du parti Baas – étaient dirigés par Ghazi Kanaan, qui, après avoir été le chef des services de renseignements militaires syriens au Liban, est devenu plus tard ministre de l’Intérieur. C’est alors qu’il occupait ce poste que Kanaan se suicida, après avoir, semble-t-il, comploté contre Bachar El-Assad.

Il y a plus d’une quinzaine d’années, dans un hôtel de Boston, un autre Syrien qui avait été détenu à Palmyre m’a confié que tout le monde savait quand allait avoir lieu une nouvelle exécution. “Il suffisait de se mettre à la fenêtre de nos cellules. Nous connaissions tous l’après-rasage préféré de Kenaan. Quand nous en sentions l’odeur, nous savions qu’un peloton d’exécution se préparait.” A propos de ces exécutions, le rapport souligne que “personne ne sait où étaient inhumés ceux qui étaient exécutés ou mouraient sous la torture”. Le rapport indique que ces disparitions pourraient indirectement affecter jusqu’à un million de Syriens (le pays compte 21 millions d’habitants). Amer, qui avait 8 ans lorsque son père fut arrêté, se souvient : “Je ne pouvais parler de mon père avec personne, car cela suscitait la peur et éveillait les soupçons… J’ai grandi comme un demi-orphelin, même si mon père n’est pas officiellement mort.”

Certains étaient déclarés morts, puis réapparaissaient, comme cet adolescent de 16 ans arrêté à Alep qui passa quatorze ans en prison. Le rapport de Ziadeh affirme avec force que “les victimes et leurs familles […] ont le droit inaliénable de connaître la vérité sur les circonstances dans lesquelles ces violations des droits de la personne ont été commises et sur le sort de la victime dans les cas de décès ou de disparition”. Un militant des droits de l’homme a déclaré à Ziadeh qu’on a parfois édifié des bâtiments sur des cimetières clandestins. On dit qu’à Alep une grande mosquée a été construite sur le site d’une fosse commune.

30.03.2011 | Robert Fisk | The Independent


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