A l’ombre des champs de pavot en fleur

04.04.2011 | Tom Fawthrop | The Diplomat

Malgré la politique d’éradication des champs de pavot voulue par les Nations unies et l’administration américaine, la production d’opium reprend de plus belle dans le Triangle d’or. Les explications de The Diplomat.

 

Depuis des générations, les tribus des collines – essentiellement des Hmongs, des Akhas et des Yaos – se félicitent des récoltes abondantes de pavot et la vue des champs en fleur enchante touristes et photographes. Mais cette beauté naturelle est le dernier souci des unités antinarcotiques américaines. Si certains habitants des collines considèrent cette plante comme une bénédiction, les responsables occidentaux n’y voient rien d’autre que la source de l’addiction à l’héroïne qui sévit dans leurs villes.

Il y a un peu moins de dix ans, la production d’opium du Triangle d’or – région frontière entre le Myanmar, le Laos et la Thaïlande – était en perte de vitesse. Pendant des décennies, la Thaïlande avait tenté d’éradiquer l’opium et, en 2002, sous la pression du gouvernement américain et de l’agence de l’ONU contre la drogue et le crime (ONUDC), le gouvernement laotien avait lancé une campagne dans le même sens. En 2005, le Laos a proclamé qu’il ne produisait plus d’opium et les Nations unies ont annoncé que les récoltes du Myanmar avaient été réduites de moitié. L’année suivante, le directeur de l’ONUDC, Antonio Maria Costa, a déclaré que les jours du Triangle d’or étaient comptés. Mais, apparemment, cet optimisme n’était pas fondé. Selon une enquête annuelle de l’ONU, en 2010, la culture du pavot en Asie du Sud-Est a augmenté de 22 % par rapport à l’année précédente et elle a fait un bond de 55 % au Laos.

L’échec des campagnes d’éradication de l’opium du Myanmar et du Laos s’explique par des raisons à la fois politiques et économiques. Au Laos, les tribus des collines bravent de plus en plus l’interdit pour pouvoir joindre les deux bouts. Les prix des denrées ayant chuté, le taux de pauvreté parmi les populations agricoles est en hausse. Et comme le prix de l’opium flambe, un nombre croissant de paysans sont tout naturellement tentés par la culture du pavot.

Des pressions économiques similaires s’exercent sur l’Etat Shan, au Myanmar. Comme l’ont signalé les Nations unies, le pavot est de loin la culture la plus lucrative pour les paysans, un seul hectare pouvant rapporter 4 600 dollars, soit 13 fois plus qu’un hectare de riz. A cette incitation économique se greffe la politique complexe de l’Etat Shan, où les tentatives de la junte militaire pour soumettre les armées rebelles des groupes ethniques ont contribué à encourager les parties impliquées dans le conflit à recourir au commerce de l’opium et au trafic d’héroïne pour se procurer des fonds.

Pour les détracteurs de la politique menée par les Etats-Unis et l’ONU, la principale raison de l’échec de la lutte contre la drogue en Asie du Sud-Est est le fait qu’elle est axée sur des mesures de coercition et de sanction. Au Laos, les tribus des collines sont mécontentes du traitement draconien qui leur est infligé. Alors que beaucoup de paysans ont du mal à vivre des récoltes de denrées ordinaires, la culture du pavot leur permet de troquer celui-ci contre le riz d’autres villages et de fournir des antalgiques aux localités isolées ayant un accès restreint aux hôpitaux.

Paradoxalement, malgré l’augmentation de la production d’opium dans le Triangle d’or, de nombreux hôpitaux et cliniques du Myanmar et du Laos ont encore des difficultés à s’approvisionner en morphine. Dans les hôpitaux de Rangoon, certains médecins conseilleraient même aux familles de patients en grande souffrance de se procurer de l’opium sur le marché noir.

Tant que le Myanmar sera aux mains de la junte militaire, il sera impossible de reconnaître le pays comme un producteur légal d’opium soumis à un contrôle international. Le Laos, en revanche, étant un pays en paix, il est plus facile d’y réglementer la culture du pavot.

Tout cela pour dire que, si l’opium est détruit dans certaines régions du Laos, d’autres secteurs souffrent d’une pénurie d’antalgiques. Le problème ne se limite pas à la consommation interne : si le Laos pouvait cultiver de l’opium légalement, il représenterait un marché florissant d’antalgiques au sein de l’Association des nations du Sud-Est (ASEAN).

D’ici là, de nombreux Laotiens continueront à se demander pourquoi l’Occident accepte la culture de l’opium dans un groupe restreint de pays riches en ressources pendant que le leur, pauvre et enclavé, est censé vivre des exportations de café et de Beerlao, la bière nationale.

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REPÈRES

Le dernier rapport de l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), en mars 2010, dresse le bilan de la consommation de stupéfiants dans le monde. Les pays européens consomment près de la moitié de l’héroïne mondiale, Europe occidentale en tête. Le Royaume-Uni, l’Italie, la France et l’Allemagne représentent 60 % de la consommation régionale. La Fédération de Russie consomme 20 % de l’héroïne produite en Afghanistan. En Asie, l’héroïne continue d’être la principale drogue

consommée – en Chine, en Malaisie, au Myanmar, à Singapour et au Vietnam : 25 % des consommateurs de drogue par injection à l’échelle du monde vivent en Asie de l’Est et du Sud-Est. Autre sujet de préoccupation majeur dans la région : l’OICS souligne la progression de la fabrication, du trafic et de l’usage de drogues synthétiques de type amphétamine. Coût de fabrication modique, facilité d’approvisionnement et fort potentiel addictif font de ces substances un danger majeur.

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