Khadafi et les petits hommes verts

La semaine dernière, je citais les textes de Carl Schmitt (1885-1985), ancien compagnon de route  du IIIéme Reich et célèbre théoricien du droit, pour éclairer un enjeu des expéditions militaires menées aujourd’hui par l’Occident, en Lybie ou ailleurs : le triomphe de la force aérienne, dont  schmitt fut l’un des premiers à souligner qu’elle fait imploser les cadres traditionnels de la guerre  et du droit, ancrés depuis toujours dans la terre ferme (Le Monde Magazine du 26 Mars). Qui veut décrypter le nouvel ordre géopolitique doit donc saisir cette dimension essentielle: vues du ciel, les frontières territoriales comme la distinction ami/ennemi deviennent de plus en plus floues, et tout  l’espace du politique est à repenser.

Bien avant Carl Schmitt, et selon une logique très différente, un autre penseur allemand avait inscrit sa théorie des relations internationales dans un va-et-vient entre ciel et terre, entre citoyenneté au  sol et conflit à vol d’oiseau. Emmanuel Kant était à la recherche du point de vue idéal, celui qui permettrait de poser un juste regard sur les hommes, ces « etres terrestres raisonnables » condamnés à coexister. Or, ce point de vue, le philosophe le trouva lui aussi dans les régions célestes : auteur  d’une Théorie du ciel (1755), Kant poussa sa réflexion encore plus loin, toujours plus haut, autrement dit dans les étoiles. C’est ce que rappelle le savoureux essai de Peter Szendy paru récemment sous
le titre Kant chez les Extraterrestres (Les Editions de Minuit, collection « Paradoxe »).

Szendy rapproche d’emblée Schmitt et Kant en les présentant, par delà leurs divergences, comme deux penseurs de la limite, qui ont voulu méditer sur l’espèce humaine, la guerre et la paix, en élevant le débat jusqu’au cosmos. A les lire, tout se passe come si les Terriens que nous sommes ne pouvaient se comprendre eux-memes qu’en se transportant dans un univers absolument étranger, en imaginant un point de vue radicalement autre: chez Kant, note Szendy, « l’etre raisonnable non terrestre, l’alien,  apparaît comme la frontière, la tangente vers laquelle l’humanité tend, asymptotiquement, pour se trouver. C’est dans ou depuis l’Extraterrestre qu’elle pouvait prendre corps, se définir comme telle, arriver au terme du voyage qui l’emporte sur ce vaisseau spatial qu’est sa planète Terre, selon le mot de Carl  Schmitt« .

De fait, Kant recourt à des récits qui ont toutes les apparences de la science-fiction, ou plutot de ce que Peter Szendy nomme une « philosofiction« . Comparant tel texte de Kant à des films contemporains comme Men In Black (1997), il donne le vertige à son lecteur en dessinant les contours d’une politique à l’échelle intergalactique, qui permettrait aux hommes, en retour, de reprendre pied sur terre. Ce faisant, Szendy fournit également une grille de lecture pour éclairer les aspects les plus étranges des évènements  récents, à commencer par les déclarations des dirigeants arabes confrontés à la révolte populaire.

Quand le Lybien Mouammar Kadhafi fustige un complot de drogués téléguidés par Al-Qaida, quand le  yéménite Ali Abdllah Saleh dénonce « une tempete orchestrée depuis Tel Aviv« , quand le Syrien Bachar Al-Assad réduit les rébellions à une attaque de « microbes » ourdie par des puissances occultes, ils  laissent libre cours à leur puissante imagination, ils élaborent des fantasmagories qui entrent en résonnance avec plus d’un scénario de science-fiction. Par-là meme, ils disent quelque chose de la vérité de l’époque: plus de vingt ans après la fin de guerre froide, alors que le vieil ordre géostratégique n’est plus, le monde se cherche de nouveaux ennemis, des « envahisseurs » indédits. Or « l’humanité  comme telle, prise dans sa totalité, n’a pas d’ennemi sur cette planète« , disait Carl Schmitt. D’où la tentation d’un discours de plus en plus extraordinaire: lorsque la Terre se dérobe, la politique est dans la Lune ; lorsque la géopolitique perd pied, la guerre plane à deux mille.

Par Jean Birnbaum – Rubrique Pop’Philosophie
Le Monde Magazine du 2 Avril 2011 N° 81

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2 commentaires pour Khadafi et les petits hommes verts

  1. bien au contraire tout cela est bien terre à terre:
    les complots existent bel et bien
    al-qaïda existe bel et bien,
    la coalition anti-gaddafi existe bel et bien,
    l’odeur du pétrole et du gaz existe bel et bien,
    l’entité sioniste et ses perfidies existent bel et bien,
    la PALESTINE spoliée existe bel et bien,
    la dislocation programmée et ourdie existe bel et bien
    alors revenons sur terre, et laissons les étoiles briller, encore avant que le ciel ne s’assombrisse définitivement derrière les armes de destruction massives concoctées, par l’espèce humaine la plus inhumaine: l’impérialisme des puissances voraces et dévoreuses des richesses naturelles de ce monde…et il n’y a là rien de surnaturel…

  2. med dit :

    Le mouvement brownien. On croyait au début que c’était aléatoire. Au vu des particules cogiter dans toute direction, on disait qu’il n’y avait pas de loi régissant ces gesticulations. Einstein et d’autres ont montré le contraire. Rien n’est fortuit dans ce bas monde (Cf:coran). La recherche de l’équilibre est une loi physique très connue par les spécialistes et même par les néophytes. Même les équilibres dits instables basculent à un moment pour chercher cet équilibre stable.
    Les mouvements qu’on observent actuellement obéissent aussi à cette loi qui est d’ailleurs universelle. Les oscillations ne peuvent durer indéfiniment car dans le monde réel, la friction est là. Je rejoints donc ce qu’à dit le stratège prussien Clausewitz concernant la guerre dont ont ne peut prévoir l’issue à cause de paramètres non quantifiable tels cette friction, le brouillard et j’en passe. Je généralise donc sa théorie, dont l’essence existe dans le coran, pour dire que la vie est une perpétuelle lutte (guerre, affrontement de volonté ou ce qu’on veut). Cette lutte n’est propres aux Hommes mais les dépasse à l’univers tout entiers. C’est ce qui s’apparente à la théorie de la sélection naturelle…..

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