Le pays qui ne s’aimait pas

01.04.2011 | Eric Le Braz | Actuel Maroc

Les raisons de s’indigner ne manquent pas. Chaque semaine, actuel propose un motif d’indignation. Avant de recenser les solutions.

« Au Maroc, on est toujours le Fassi d’un autre. »


Ce n’est pas la Constitution qu’il faut changer, c’est le peuple ! » On croirait un slogan surréaliste ou un trait d’humour noir. Mais c’est juste une réplique sincère, lancée par une bourgeoise casablancaise exaspérée par le Mouvement du 20 février. Une formule lapidaire qui résume la haine d’une classe sociale pour une autre.

Il y a d’innombrables raisons de s’indigner au Maroc, à commencer par la faible propension des Marocains à l’indignation ! Mais le trait le plus stupéfiant quand on est né ailleurs, c’est la détestation d’une partie du pays pour son propre peuple.

Un mépris ostentatoire qui affleure dans les discours comme dans les comportements et qu’on n’a aucune pudeur à afficher, surtout face à un nasrani.

Morceaux choisis, « récoltés » entre Anfa supérieur et Chez Paul : « Ah, c’était tellement mieux au temps des Français. Il n’y avait pas tous ces arroubi à Casa. Regardez-les conduire : ils se croient encore dans leurs douars ! » ; « Vous les Français, vous ne savez pas vous y prendre avec vos bougnoules » ; « On ne peut pas travailler avec ces sous-développés »…

On se pince et on se dit qu’on a affaire à de vieux schnocks, puisque les bourgeois, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux…

Il est facile de railler l’incivisme des pauvres

Mais non, la jeunesse dorée de Lyautey ou de Descartes reproduit à l’envi ce discours de colon : « Au Maroc, j’ai l’impression de vivre dans un zoo », dit l’un. « Pourquoi j’apprendrais l’arabe, à quoi ça va me servir ? », argumente un autre.

Et ces étrangers dans leur propre pays n’envisagent pas un instant de vivre ici le reste de leur vie. Ils ont beaucoup pris du Maroc. Mais ils ne redonneront rien.

Enfin, jusqu’à ce qu’ils réalisent que la vie sans boniche, sans cuisinière, ni chauffeur dans un Occident où ils sont parfois traités comme des bougnoules, ce n’est pas la dolce vita espérée.

Alors on revient jouer les aristos en professant une modernité hédoniste mais en agissant comme un féodal.

Le peuple n’est bien sûr pas exempt de défauts. Il est facile de railler l’incivisme des pauvres. Alors que le premier acte civique serait de partager une partie de ses richesses, et surtout de son savoir, avec ceux qui n’ont rien.

Ceux qui dédaignent le peuple ont beau jeu de brocarder son ignorance. Mais qui maintient les pauvres en ce tiers état si ce n’est ceux qui en profitent ? Le Maroc peut-il prétendre devenir une nation développée si la caste qui le dirige a tout intérêt à maintenir un système inégalitaire ?

Heureusement qu’il reste les chiens !

Cette guerre des classes ne se limite d’ailleurs pas à la caricature facile du Fassi qui écrase de sa suffisance les ould derb qu’il croise.

Au Maroc, on est toujours le Fassi d’un autre plus mal loti et qu’on traite avec condescendance : le cadre moyen, qui se courbe sous le joug d’un roitelet de bureau, tyrannise à son tour sa bonne qui ira humilier le gardien…

C’est sans fin. Heureusement qu’il reste les chiens pour ceux qui n’ont rien.

La conséquence de cette césure, c’est une grande peur. Les bien-nés vivent dans la crainte perpétuelle de tout perdre. On se réfugie dans un bunker « sécurisé ». On n’ose plus téléphoner dans la rue.

On se calfeutre dans un 4 x 4 qui vaut dix vies de l’éclopé qui tend la main au feu rouge. On circule dans une ville sans jamais mettre les pieds dans les trois quarts de ses quartiers. On vit barricadé dans son propre pays comme dans ses certitudes.

Le corollaire de cette morgue obscène d’une (grande) partie de l’élite, c’est la haine que lui voue ceux qui en sont l’objet. Les hommes et les femmes exclus du système, et sans aucun espoir d’y pénétrer car l’ascenseur social est resté bloqué à l’entresol, rejettent la culture, la langue, le « modernisme » d’une caste qu’ils n’ont même plus envie d’intégrer.

La bourgeoisie a pourtant de la chance : le peuple préfère encore la résignation à l’indignation. Il n’est pas certain que ce fatalisme dure et le jour où il se cabrera, il sera trop tard.

Pour ne pas en arriver à ce point de non-retour, il n’y a pas que des « visions à dix ans », des programmes ambitieux et des plans ronflants. Il faut commencer par changer de paradigme et cesser de se comporter indignement.

Pour que le peuple ne se révolte pas, peut-être faut-il d’abord lui rendre… sa dignité.

 

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12 commentaires pour Le pays qui ne s’aimait pas

  1. med dit :

    La lumière paraît diffuse dans le brouillard, mais elle est là, pour paraphraser un adage Amazighe. Comprendre les Marocains est parfois difficile pour quelqu’un qui ne l’est pas. En lisant « Histoire du Maroc » de B.LUGAN, et on y évitant quelques errements, et quelques intox, on comprend mieux cet esprit Marocain, ou pour être plus précis Amazighe; non pas dans son sens linguistique, mais plutôt comme concept qui traduit la genèse séculaire d’un peuple originel. Nation métamorphosée et soudée par une longue histoire de combat contre les envahisseurs extérieurs, qui veulent en faire un vassal, et/ou contre les mécréants intérieurs et expatriés qui aiment nager dans les eaux troubles. Les Marocains sont ainsi. Ils se chamaillent entre eux, mais à la première alarme, ils agissent spontanément pour défendre leur idéal, qu’est leur liberté (Amazigh=homme libre).
    Notre monarchie est là pour corriger les égarements, nous en sommes convaincus. La masse silencieuse, dont nous faisons partie, est avec son Roi quoiqu’on dise. Cette masse, croit dur comme fer, que son Roi est le garant de sastabilité, le symbole de son unité et le protecteur de ses intérêts. ……. (Par un néophyte de la masses silencieuse).

  2. dima dit :

    B. Lugan est une mauvaise référence et la vidéo de Ghita74 a été supprimée. A part ça, en relisant
    l’écrit véridique d’Eric Le Braz, j’ai envie de dire : goulou baz…

  3. NADINE DOULYASEL dit :

    Il y a de la vérité dans ce récit, mais pas toute la vérité!!! néanmoins le parfait exemple qui peut illustrer ce qui a été dit est la manière avec laquelle les « casseurs » du 20 février ont été traité, ça porte la honte de voir que nous nous donnons pas une chance les uns les autres pour s’expliquer, pour se comprendre ou se justifier. Il y a une grande fracture entre nous et pour la souder il faut commencer par accepter l’autre dans sa différence. Notre peuple n’est pas une racaille mais une victime .

  4. amgar dit :

    juste un petit point de vue d’une bourgeoise berbère de casa qui va à paul et voyage a l’étranger pour ses congés : il y a 19 ans, ma carrière a commencé au plus bas de l’échelle dans une société de confection ou le « Fassi » qui était en fait un berbère nous traiter « d’ânes »; puis chez des « fassis » fassis très respectueux dans leur comportement et petit à petit à force de perséverance et d’ambition j’ai gravi les échelons et devenue ce qu’aujourd »hui tout le monde nous reproche « une fassi bourgeoise ». Ma petite histoire résumée, pour vous dire qu’au Maroc, quand on veut on peut, mais encore faut il être correctement éduquée, par des parents qui ont préféré nous éduquer à nous gâter, comme ce qu’on voit actuellement ces enfants de toute catégorie ouvrir leur bouche pour manger ou gueuler et leur parents accourir. Même dans les classes les plus défaorisées, on ne leur inculque pas l’idée que pour obtenir quelque chose il faut la mériter ou qu’il faut comprendre d’abord une situation avant de réclamer. Dans ma situation actuelle, ou je vois des gens qui sont arrivés aussi à ces résultats avec les mêmes moyens, je suis aussi malheureusement confrontés à des jeunes (quelque soit leur milieu) qui ne veulent donc pas trimer pour avancer, il veulent seulement gueuler et continuer à recevoir leur cuiller jusque dans leur bouche. Les « pti » jeunes de Paul sont des gâtés pourris mais ce ne sont pas eux qui doivent parler au nom de la bourgeoisie comme aussi les « pôv » diplômés chomeurs sont aussi gâtés pourris qu’eux ! Pourquoi n’ont ils pas été cherché leur pain ailleurs? Parce qu’ils attendent que papa (le gouvernement) leur donne à manger : remontez donc vos manches, faites comme nous, réorientez vous, et croyez nous on vous trouvera du boulot! nous, employeurs, n’arrivons plus à recruter! ah mais me répondra t-on : c’est la faute à papa : il les a mal orienté, ils ont eu leur diplôme dans des branches où il n’y a pas de débouchés! Et alors? puisque vous êtes capables d’autant de patience (grèves devant un parlement pendant des années) et d’organisation (groupes)ADAPTEZ VOUS! ALLEZ CHERCHER DU BOULOT Là Où IL Y EN A ! et surtout montrez nous que votre salaire vous allez le mérité ! ! MURISSEZ DEVENEZ DES ADULTES ! NE RESTEZ PLUS DES ENFANTS !
    J’ai toujous été marquée par une lecture et un film :
    Candide dont la conclusion : cultivons notre jardin
    Un film dont je ne me rappelle plus le titre : où un serviteur avait démontré à son chef que pour avancer il fallait bosser : perdus en plein toundra, leur seul moyen était défricher devant eux pour avancer e son mot d’ordre était : trravaille (rouler le r) capitaine.
    VOILA MOI BOURGEOISE DE ANFA je ne suis d’accord ni avec le mouvement du 20 février ni avec les « spopo » de PAUL . (avons nous visité, analysé et comparé ces pays que nous voulons imité? Moi, oui)

    Il est temps de me préparer pour « trravaille capitaine »
    A+

  5. amgar dit :

    excusez les erreurs d’orthographe ou faute de frappe j’écris dans le noir pour ne pas réveiller mes chouchous pourris gâtés qui dorment😉

  6. dima dit :

    « les « casseurs » du 20 février ont été traité »

    A moins que des preuves existent, si c’est pour
    faire de la diffamation et dans le mensonge
    le lieu est mal choisi…

  7. NADINE DOULYASEL dit :

    à dima, je crois que tu as mal compris ce que je voulais dire!!! quand j’ai utilisé le terme casseur, j’ai repris fidèlement le noms qu’on leur a donné, je parlé des personnes et non du mouvement ; le « On » sont des personnes que je connaisse et d’autre pas . je ne suis personne pour juger qui que se soit je porte juste un avis sur l’acte est non la personne. Et pour être plus claire je pense de fond de mon coeur que ces personnes qui ont été arrêté pour vandalisme ne méritaient pas d’être arrêtées car à mon sens leur actes étaient une expression de colère d’abandon et d’injustice on a pas besoin d’être un fin psychanalyste pour remarquer à quoi ils se sont attaquées et l’analyser pour en déduire un SOS.

  8. dima dit :

    « Et pour être plus claire je pense de fond de mon coeur que ces personnes qui ont été arrêté pour vandalisme ne méritaient pas d’être arrêtées car à mon sens leur actes étaient une expression de colère d’abandon et d’injustice »

    Quels actes ? De quelles personnes emprisonnées tu parles ? des sources ?

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