La culture des bouffons

12.09.2008 |  Mohammed Ennaji  | Tel Quel

Monter et démonter une scène, installer des projecteurs en long et en large, faire de l’agitation autour, ou dans un style plus “professionnel”, communiquer par monts et par vaux, voilà ce qui se veut aujourd’hui le must de l’action culturelle au Maroc. Et quand on peut se payer des équipements de dernière génération, aux effets sophistiqués, importés à prix d’or pour satisfaire les grandes vedettes, on bombe le torse en guise d’autosatisfaction.

De passage récemment à Anghiari, petit village de montagne en Toscane, un bijou fortifié du Moyen Âge, j’eus la chance d’assister à une représentation de l’opéra “L’elisir d’amore” de Donizetti. De jeunes chanteurs italiens et anglais, un orchestre formé des meilleurs lauréats des écoles européennes de musique, mais une petite scène, toute menue, installée sur une place du village, un décor rudimentaire au sens propre du terme. Et avec ces moyens dérisoires, un enthousiasme, une créativité et une réussite incroyables ! Un spectacle enchanteur.

Il n’y avait pas de projecteurs dernier cri, pas de techniciens haut perchés, pas de vigiles plastronnés, pas de talkies-walkies, pas de badges ! Il n’y avait pas d’espace bleu, pas d’espace VIP – malgré la présence de personnalités artistiques de tout premier plan ! Aucun signe de la frime prisée sous nos cieux, je rêvais debout ! Mais non, car il y avait l’essentiel, l’oiseau rare, le talent et la créativité.

Je me posai alors la question : pourquoi chez nous, lors des événements “culturels”, il y  immanquablement l’autorité, les VIP, la grande scène avec son et lumière, les feux d’artifice, la fantasia et tout le tralala, mais pas forcément le talent et la création ? Je m’interrogeais, à toute fin utile, s’il ne s’agissait pas de choses antinomiques.

Du culturel au politique

Un premier élément de réponse saute aux yeux : la plupart des manifestations culturelles sont organisées chez nous d’autorité. C’est-à-dire qu’elles ne naissent pas d’une nécessité impérieuse dictée par l’expression créatrice, elles sont plutôt le fruit d’une volonté autoritaire qui veut consolider ses bases, conforter sa position par l’élargissement de son réseau relationnel et soigner son image de marque grâce à la présence providentielle des médias ! La manifestation tire alors son importance du rang de son parrain, et le degré de générosité des sponsors se mesure à l’aune de la puissance de celui-ci et de sa proximité du chef de l’Etat. Autrement dit, l’opportunité, la géographie et le calendrier de tels événements sont dictés, en première et dernière instances, par le politique.

L’objectif n’est donc pas culturel. Aussi, le superficiel l’emporte, faisant la part belle au spectaculaire et aux paillettes. L’investissement relationnel et promotionnel explique l’hypertrophie de la couche VIP. La manifestation prend sa place dans le cycle des mondanités avec le rang qui lui revient. La “com” est reine dans cet univers, parce qu’elle est in fine le but majeur de l’entreprise. Il suffit de suivre les comptes-rendus donnés d’un événement pour s’en rendre compte. On s’y préoccupe, en premier, de l’effectif drainé de spectateurs, des personnalités présentes, les people bien entendu, qui sont plus photogéniques que les autres, des médias… Et rarement il est question de contenu et d’originalité. Le hardware prend le pas naturellement sur le software dans ces conditions, comme pour de nombreux aspects de notre vie quotidienne. C’est un des indicateurs du sous-développement : une technologie mal digérée.

La création, au second plan

La création n’est pas du tout un objectif et son absence ne doit pas nous étonner. La logique même de l’événementiel au Maroc l’ignore dans sa démarche. Les “promoteurs culturels” dominant présentement le paysage événementiel ne connaissent pas un traître mot de ce qu’est la culture et sont loin de soupçonner son importance cruciale dans le processus de changement social et économique. Dans les faits, nous sommes plus en présence de bouffons, tant par leur ignorance, dont ils n’ont pas conscience, que par la finalité de leur action visant plus le divertissement qu’autre chose et dont ils ont l’air de se régaler. Bouffons plus encore, au vu des enjeux vitaux qu’affronte le pays et des perspectives guère enchanteresses, quand leurs perspectives à eux ne dépassent pas l’horizon du bilan financier de l’événement et la bienveillance de leur bienfaiteur.

Il y a indiscutablement un décalage entre la dynamique d’évolution sociale et de telles interventions prétendument culturelles. Et aussi surprenant que cela paraisse, le recul est certain par rapport au passé. Qu’on le veuille ou non, que ça plaise ou que ça déplaise, le Maroc culturel a perdu beaucoup en qualité, même par rapport à la période du protectorat. Et encore plus, sur un plan différent, par rapport à notre société traditionnelle.

Eu égard à celle-ci, le recul est net en termes de cohérence et de portée. L’acte “culturel” a perdu du sens par rapport au passé. Le moussem d’antan n’est pas une simple création de notables. Moment de rencontre de la tribu ou du groupe de tribus, de la ville et de la campagne dont il est un des rares moments de côtoiement pacifique, espace de commerce et d’échange après les moissons et l’arrivée des caravanes, il est aussi un moment de fédération, de paix et de résolution des conflits. Le choix du lieu n’y est pas dû au hasard ou au caprice d’un puissant comme aujourd’hui ; la géographie de la sainteté, les courants commerciaux, les contraintes liées au peuplement, les carrefours où se rejoignent les uns et les autres de ces déterminants, en décident.

Au-delà du culturel, nous sommes en présence de nœuds essentiels, de relais majeurs dans la régulation de l’économique et du social. Nous sommes au cœur du système social et de sa logique profonde. Les moussems s’inscrivaient dans cette logique et remplissaient une fonction vitale dans un pays où la culture est infrastructure.

Non-sens et vacuité

Je n’entends pas attendre d’un festival de nos jours ou d’une autre manifestation d’envergure qu’ils suivent peu ou prou un tel exemple. Je suis préoccupé simplement par leur non-sens, par leur vacuité et le peu d’intérêt qu’ils représentent pour l’avenir du Maroc. C’est pour cela qu’il est important de comprendre leurs fondements afin qu’on en prenne conscience et qu’on ne nous raconte plus d’histoires.

La culture est au centre de notre vécu et de notre avenir jusqu’à l’heure problématique. Je ne traite pas ici de culture au sens du domaine du département ministériel portant ce nom, ce serait trop réducteur. Il est question de la culture au sens lourd qui traverse l’ensemble des départements ministériels, de celle qui imprime un contenu à nos représentations et à nos ambitions. Et c’est précisément l’ambition de se situer à ce niveau-là qui doit habiter les gens se préoccupant de culture. Autrement dit, nous nous devons de militer pour une culture du changement en lieu et place de la culture des bouffons.

Mohammed Ennaji
Chercheur, historien et écrivain

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7 commentaires pour La culture des bouffons

  1. atlass maroc dit :

    mawazine ramener des stars internationales dont les Marocains n’ont jamais pu rêver

    Le succès du festival est lié aux choix à la fois des thèmes, des programmes et des musiciens ce qui l’inscrit dans la cour des grands.
    Nous avons, depuis quelques années, hissé l’exigence, en termes de qualité à un niveau très supérieur. Mawazine est actuellement un festival international digne de ce nom, fédérateur des peuples et de leurs cultures, ouvert aux continents et musiques du monde.

    Avec Mawazine, la capitale renforce sa vocation fédératrice de talents, d’hommes et de femmes venus de tous les horizons, elle est l’emblème de la culture, de la liberté, de la tolérance et de la fraternité.

  2. dima dit :

    Quelques instants avec Bziz, le coluche marocain, un artiste local censuré
    sans aucune raison valable seulement par le fait du prince. Chacun de ses
    mots, on retrouve un sens pertinent et le rire est de nouveau partie prenante
    de notre vie. On se sent moins bouffon quand on assiste à un spectacle de Bziz.

  3. dima dit :

    Aux rassasiés de la bouffonerie ambiante, aux vivants par
    procuration satellitaire, une vidéo en guise de dessert
    afin de digérer ce qu’on vient de vous ingurgiter comme
    « culture de bouffons » :

    Mes sincéres pensées vont tout droit à mes petits frères et soeurs, présents
    dans cette photo trop parlante pour la commenter, et oubliés par
    mes compatriotes les plus égoistes d’entre nous habitant l’axe
    casa-rabat (Maroc Utile) :

    via http://allal-cinemagoer.blogspot.com/2011/05/aniti-mawazine-protestors-in-cnn.html

  4. dima dit :

    Morocco’s Mawazine festival stirs controversy

    « “We agreed to participate in Mawazine before the wave of protests,”
    said the politically engaged Moroccan rock group Hoba Hoba Spirit in
    a statement responding to criticism from some of their fans. “We are
    not asking for the cancellation of the festival but we are demanding a
    change in its philosophy. This festival should serve the interests of citizens.
    ” »

    http://www.demainonline.com/?p=5199

  5. dima750 dit :

    Histoire de « saucer  » une dernière fois, encore une fois , et avant de
    « roter » son plaisir de rassasié du déhanchement de cette fausse blonde
    que le cartel de Medellin aurait du garder comme égérie de l’addiction :

    http://www.telquel-online.com/476/images/Mawazine.pdf

  6. jamel dit :

    toujours en train de rager ce dima750, juste pour ça: vive Mawazine et vive le Maroc !

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