Rached Ghannouchi et l’évolution de l’islam politique

Le Tunisien Rached Ghannouchi expose sa conception de l’islam politique

Impossible de prendre en défaut Rached Ghannouchi. Le fondateur du parti islamiste tunisien Ennahda, interdit pendant les années Ben Ali, avance méthodiquement les arguments qui font mouche : « démocratie »« égalité des sexes »« liberté de conscience et d’expression »« justice pour tous »« préservation de l’environnement »… A ceux qui doutent, il assène avec un large sourire, laissant pantois ses interlocuteurs : « Celui qui n’évolue pas disparaît, c’est la loi de Darwin. »

Pour la première fois depuis plus de vingt ans, Rached Ghannouchi, 69 ans, était en France pour assister à la 28e rencontre annuelle des musulmans de France, organisée du 22 au 25 avril au Bourget, dans la banlieue de Paris, par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Heureux de faire entendre sa voix dans le contexte d’un « printemps arabe » où la Tunisie tient la première place. « Il n’y a pas un pays arabe qui ne sera pas touché par le vent de la révolution, assure-t-il ce lundi 25 avril, parce que les situations se ressemblent : absence d’Etat de droit, transformation de l’Etat en mafia, chômage, grand écart entre l’Etat et la société. »Mais sa visite a aussi un sens : toucher une partie des 500 000 Tunisiens qui résident en France, à l’aube d’une campagne électorale majeure en Tunisie destinée à élire, le 24 juillet, l’Assemblée constituante. Ennhada s’y prépare.

Hier banni, ses membres dirigeants en prison ou en exil, comme M. Ghannouchi réfugié pendant dix-huit ans à Londres, le parti islamiste refait ses forces : une nouvelle direction a pris les commandes, son journal, interdit pendant vingt-trois ans reparaît en Tunisie et plus de 170 locaux ont été ouverts à travers tout le pays depuis la chute de l’ancien régime.

En quête de reconnaissance, il accueille avec satisfaction l’offre de dialogue avec les « courants islamiques  » lancée récemment par le ministre des affaires étrangères Français, Alain Juppé« C’est une bonne nouvelle, venue un peu tard, mais c’est très bien, juge-t-il. La France est un pays important pour nous et cela aura des conséquences positives sur les relations franco-tunisiennes, c’est pour cela que nous valorisons ces déclarations. » « Les problèmes d’immigration trouveront dans ce cadre une solution », ajoute M. Ghannouchi. Des contacts, bientôt, seront noués. « J’ai un visa pour cinq ans, glisse-t-il, et nous pouvons multiplier les visites. » Prudent, il élude cependant la question de l’intervention de la France et de ses alliés en Libye : « C’est aux Libyens de décider. »

La violence du début des années 1990 en Tunisie, où des attentats avaient été commis par des militants d’Ennahda, est pour lui du « passé ». « Ces actions se sont déroulées en réaction à la violence du pouvoir alors que la direction de notre mouvement était en prison, et nous les avons condamnées », affirme-t-il.

Aujourd’hui, Ennhada tient un discours aux antipodes des courants salafistes dont il se distingue – notamment du parti Hizb ut-Tahrir présent en Tunisie – approuvant la parité pour les listes lors du vote de la future Assemblée constituante tunisienne et promettant même des « femmes têtes de liste ». La charia ? « L’Etat tunisien est un Etat islamique selon l’actuelle Constitution, sa législation est inspirée de la charia, elle-même influencée par les lois françaises de Napoléon, elles-mêmes influencées par le malékisme, répond M. Ghannouchi. Quand Napoléon est revenu d’Egypte, il a ramené deux choses : l’obélisque et le livre de Khalil, l’un des grands livres de jurisprudence malékite. Vous voyez, il y a des points communs entre la législation française et tunisienne. »

Intervenant, lundi, devant une salle bondée sur le thème « Le musulman face à ses défis », le chef d’Ennahda a longuement plaidé contre « l’extrémisme qu’il faut combattre ». « Ce n’est pas une conviction de l’islam mais une maladie qui a traversé toutes les civilisations, a déclaré M. Ghannouchi. Il a été produit dans les prisons d’Egypte, il prend racine dans un environnement qui est malade. » « L’image de l’islam, a-t-il poursuivi, a été profondément dénaturée, l’islam est devenu le symbole de l’anti-démocratie, de la violence et du terrorisme, il serait contre l’art, la beauté, le droit des femmes, aujourd’hui, on le présente comme un fléau. »

Prônant un monde « qui prend en compte la diversité religieuse », il cite en exemple les révoltes arabes contemporaines où l’action conjuguée de laïcs et d’islamistes ont permis « de faire partir les tyrans ». « Ces mouvements, a-t-il conclu, appellent à la cohésion nationale et sociale. » Une leçon apprise en Tunisie, où le soulèvement, conduit d’abord par des jeunes et les régions défavorisées, a été soigneusement analysé par le parti qui a rejoint, bien plus tard, le mouvement.

26.04.2011 | Isabelle Mandraud | Le Monde 

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2 commentaires pour Rached Ghannouchi et l’évolution de l’islam politique

  1. Ping : 13/27. Sayyedena IMAM MAHDI / MEHDI (Alaihissalam) Arrival – Dr. Tahir Qadri | Best of Tennis

  2. dima dit :

    Nadia El Fani: « Mon film fait peur »

    « La cinéaste tunisienne Nadia El Fani, auteur du documentaire
    « Ni Allah, ni maître » sur la place de la laïcité dans son pays, « fait peur »
    aux intégristes qui l’ont menacée, dit-elle. Mon film fait peur, le titre fait
    peur », a-t-elle déclaré à Cannes, avant la présentation de son long-métrage
    sur la Croisette demain dans le cadre du Marché du film.

    (…)
    Depuis une projection de son film le fin avril à la clôture du festival de
    Tunis et surtout la diffusion d’un reportage sur elle sur une télévision
    tunisienne, Nadia El Fani est la cible des islamistes qui appellent sur
    Facebook à la couvrir de « dix millions de crachats
    « . »

    http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2011/05/17/97001-20110517FILWWW00675-nadia-el-fani-mon-film-fait-peur.php

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