Lettre d’une blessure infectée, exposée le 15-22 Mai au Maroc

 AFP/Abdelhak Senna, Un policier donne un coup de pied à un manifestant lors d’une manifestation à Rabat.

Chers Marocains,

Je m’adresse à vous tous, à ces pauvres qui ont horreur de moi, qui me vivent tous les jours dans le déni, et à ceux qui m’ont éxposée, ainsi qu’aux riches que je dégoute, et aux autres qui se battent pour me soigner….

… Et à ces autres…qu’on paie (trop peu) pour enfoncer le couteau dans la plaie.

Je suis la plaie, je suis la blessure, et depuis le 15 Mai, je suis une Hémorragie.

Je suis ces pauvres qui dérangent les riches quand ils les regardent alors qu’ils conduisent leurs voitures luxueuses. Je porte alors un bébé qui a le visage plein de morve, je pue, je suis une femme au visage endurci, en général analphabète, en général issue d’un village lointain, ou le rejeton de quelque orphelinat… je ne suis ni gentille ni angélique, mon enfant est le plus probablement un bâtard, peut être comme moi, et comme moi, son futur est plutôt tracé, il ne sera certainement pas sauvé par « les projets de société » proposès par les partis politiques ni par le gouffre qui continue de se creuser entre les classes sociales.

Parfois je suis un homme, handicapé, ou bien mal élévé, je n’ai pas pu aller a l’école, pour une raison ou une autre, pauvreté, infirmité d’un ou deux des parents, ignorance, issu de quelque bidonville… résultat d’une politique qui laisse traîner des gens comme moi, qui les produit. Mon enfance c’est loin d’être le bonheur, violé, ma soeur vendue a une femme en ville comme petite bonne, on a abusé d’elle aussi sans conséquences vous savez… nous n’avons pas de droits. Je suis allé travailler en tant que maçon… je suis tombé malade, et je suis tombé encore plus malade quand je suis allé a l’hopital… nos hopitaux vous savez… allez y faire un tour. Een tant que maçon je n’ai aucun droit, je travaillais à la journée… depuis que je suis tombé malade j’ai acheté un grand couteau et j’aggresse des gens. j’ai des amis qui aggressent sans raisons de santé, ils sont mal élevés et se rebellent contre les alternatives du genre 50 DH la journée à transporter des sacs de ciment. Ils en veulent au monde, et surtout à ces grands riches…

Ces riches que je dérange…car je pue leur culpabilité, leur participation passive…

Ils essaient tout pour me couvrir sans me soigner… ils essaient de mettre du maquillage, du fond de teint pour que je ressemble à de la peau normale… ils dépensent de l’argent pour que je puisse me divertir… alors j’aggresse pendant toute une journée, j’achète de la drogue ou de l’alcool, et je vais au festival écouter cette musique, ce festival qu’on organise au nom de la culture… je me cultive… et je retourne aggresser le jour suivant… avec quelques « beats » et rythmes dans ma tête… toutefois, je ne sais ni lire ni écrire, et on m’a invité à me divertir au nom de la culture…

Je suis une plaie infectée… je ne vais pas mieux quand bien même on me maquille…

On m’a ignoré tellement longtemps vous savez… on a prétendu que je n’existe pas… que j’étais quelque « rumeur »…

Je suis la blessure nauséabonde dans les derrières des torturés qu’on a assi sur les bouteilles du centre de détention de Témara, je suis l’inculpation des innocents d’entre eux, et je me suis infectée encore plus par le mensonge du porte parole de ce gouvernement qui a tout nié, et j’ai saigné le 15 Mai, j’ai saigné … malgré moi… ce n’était pas un choix vous savez…. j’ai saigné par la force des choses, j’ai saigné et c’était inévitable… pourquoi donc m’enfonce-t-on le couteau en réprimant et en tabassant ceux qui sont sorti pacifiquement demander à ce qu’on me soigne…alors que je saigne déja???

Le 22 Mai…je suis devenue encore plus béate, encore plus dégoutante… je suis la blessure du Maroc. Je suis ces agents enragés, mal nourris, mal payés, aussi réprimés que ceux qu’ils tabassent. Je suis leur rage envers ce même système qu’ils défendent par la force des choses, par obligation, certains par pauvreté et manque d’alternative, beaucoup par ignorance.

Je suis leur seule échappatoire, je suis cette violence qu’ils utilisent contre leurs frères et soeurs qu’ils battent avec leurs matraques, je suis leurs coups de pieds… Je fais mal. Je suis mal.

Je suis ce sentiment honteux que certains d’entre eux éprouvent en regardant dans les yeux des manifestants… je suis cet embarras, je suis le non-dit, je suis leur incapacité à faire autrement, je suis le sens interdit, je suis l’impasse mentale.

Je suis le concept de l’horreur dans les esprits de la moyenne classe, le monstre de l’instabilité, qui menace leurs petites vies rongées par la routine sécurisante, sans conséquences, consommateurs de tout ce qui leur est jeté, je suis leur silence pendant des décennies, je suis leur parole enfin qui maintenant s’exprime contre le changement.

je leur fais peur, je leur fais horreur, je suis leur égoisme, leur ignorance, je suis leur ennemi, ils me combattent, ils me maquillent, ils empirent mon état… je saigne…

Je suis une Hémorragie maintenant… je suis exposée… maintenant au moins on me voit. On ne m’ignore plus autant…

Je vais tuer dans mon passage… je tue de toutes façons vous savez… je suis une blessure fatale et je l’ai toujours été… c’est juste qu’on me maquillait tant bien que mal.

J’ai tué dans les hopitaux nauséabonds et le manque de ceux ci. J’ai tué tant qui auraient pu survivre…

J’ai condamné a une vie de chien ceux qui ont pu jouir d’une vie meilleure… dans cette logique bizarre de répartition (ou plutot non répartition) des richesses.

J’ai condamné tant à ne pas se marier, à ne pas pouvoir avoir une famille, j’ai condamné par l’ignorance des dizaines de milliers à des actes inadmissibles… et par mon existance maquillée j’ai condamné le Maroc à la corruption et au clientélisme institutionnalisés.

J’ai tué des gens, des principes, des idéaux. J’ai crée des criminels, des aggresseurs, des victimes d’abus de toutes sortes… d’injustice, d’abus de pouvoir…

Je suis la blessure du Maroc, et aujourd’hui je ne saigne plus, je suis une Hémorragie. Et c’était inévitable, cessez de me maquiller, de faire taire ceux qui parlent de moi, je saignerai encore plus… qu’on le veuille ou pas.

Mon sang a longtemps inondé ce pays…de toutes façons, mêlé au sang, à la peine, à l’injustice, à la souffrance, aux  larmes silencieuses de tant. Ouvrons cette plaie pour la nettoyer et la refermer enfin…éventuellement, convenablement. Enfoncer le couteau dedans ne fera que couler plus de sang dans les rues… Et je m’approfondirais alors…

OUVRONS, Laissons les gens s’exprimer… ils se sont tus tellement longtemps…

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[youtube:http://www.youtube.com/watch?v=1Lq5W4NhmKg%5D

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24.05.2011 | Zineb Belmkaddem  |  eplume.wordpress.com

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5 commentaires pour Lettre d’une blessure infectée, exposée le 15-22 Mai au Maroc

  1. FEI dit :

    Magnifique billet ! En toute sincérité je n’avais pas lu un tel article depuis l’étude des textes des Lumières ! Chapeau et respect face à la grandeur et à la justesse de ta prose camarade… Des comme toi, il en faudrait des milliers dans mon pays martyrisé.
    Merci !

  2. med dit :

    Notre pays n’est pas martyrisé.
    Je ne suis pas une plaie. Je suis un arriviste. Qui voudrait préparer une omelette sans casser d’œufs. Je suis un hchaichi, qui cherche une liberté importée. Je suis un skairi, qui vendrait sa mère pour boire un verre de moghraby ou de khotaby. Je suis mgoued dans tout ce que je fais. Un 7mar comme dit le slogan qu’ils ont affiché il n’y a pas longtemps. Ceux qui me dictent ce que je dois faire, aimeraient dormir avec ma sœur ou se marier avec mes quatre cousines. Je n’en suis pas conscient, tellement je suis bourré. Ces importateurs, rêvent d’une vie, qu’il n’ont pas eu ailleurs. Rabaissés là bas, il veulent s’affranchir ici. Et m’utilise comme un arriéré. Je ne le saisi pas. Je suis berné et enrhumé. Lorsque sa chauffera, il prendront l’avion et me laisseront dans le désarroi. Face à mon destin. Il retourneront là bas, pour déguster une coupe de wisky et diront, le pauvre, le meskine… Lorsque je me réveillerai, je leur demanderais peut être, d’aller en Lybie ou au Yemen, s’il veulent s’entrainer. Quand je me dessoulerais enfin, je ferais alors plus attention, à mon pays, à son progrès, à ce que je suis, à ce qu’ils sont….
    A+

    • Nidal dit :

      Tu es bel et bien ce que tu dis. C’est dommage pour toi, moi je suis ce qui a été décrit, et mon éspoir est plus noble.

  3. Youssef EL HASSNAOUI dit :

    Merci pour cette belle prose factuelle. Réalités et même images, de la barbarie, de la Hogra.

    Laissons les chiens aboyer .. traçant notre chemin, celui de la démocratie, de la liberté et de la dignité.

  4. med dit :

    OUIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII pour la nouvelle constitution proposée par SM laynasro. Layghallabna 3la lkhawana.
    Aaaamiiiine.

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