On ne manifeste que lorsque l’on n’a rien à perdre ?

Les hirondelles ont à peine volé sous nos cieux, fuyant ce pays où il ne fait pas encore bon d’annoncer le printemps.
Au lendemain des évènements qui ont secoué le monde arabe, nous y croyions pourtant. L’attentisme a fait place à une énergie sereine, mue par la volonté de toucher par la grâce de la réforme les données politiques, économiques et sociales de ce pays.  Aujourd’hui les hirondelles semblent nous avoir abandonné fuyant elles aussi les coups de matraque d’un Makhzen en mal de renouveau, laissant pour orphelins des manifestants courageux, porte-drapeaux de ceux qui se taisent…
Que représentent ceux-là même qui se taisent ? Ceux qui ne se donnent pas droit de citer dans l’échiquier des revendications actuelles ? Une frange conséquente de la population. « J’approuve en silence, c’est rageant, mais je ne peux m’exprimer, tu comprends, je suis sensé faire partie de ceux qui ont tout, je ne suis pas crédible, et je risque surtout de tout perdre ».
Alors qu’hier encore le Ministre de la Communication annonçait au monde que le mouvement du 20 février est détourné par les islamistes et les gauchistes, une jeune bobo réagissait « j’ai envie de me faire prendre en photo en mini-jupe, rolex au poignet et pancarte anti-makhzen, je soutiens les manifestants. Mais je ne manifeste pas, mon père pourrait en payer le prix».
Où sont donc ces autres dont on ne parle pas ? Ceux qui s’émerveillent discrètement dans les alcôves protégées des beaux quartiers du courage des 20 févriétistes. Ceux-là même qui déplorent le cannibalisme d’un Majidi, qui se solidarisent en silence avec un Khalid Oudghiri, mais qui ne peuvent se prononcer par peur de représailles, souvent, économiques.
Et ce jeune fraîchement débarqué d’une prestigieuse école de commerce qui ajoute non sans regarder derrière son épaule « Je suis rentré au Maroc pour lancer un projet ambitieux avec des partenaires, je réalise que pour faire des affaires au Maroc faut oublier certains secteurs. Pour faire de l’argent, faut ouvrir une laiterie ou un café », il ajouta sur un air de confidence non feinte «  C’est frustrant de ne pouvoir créer de la valeur dans son propre pays, d’être cantonné à rêver de projets où on ne touche aux intérêts de personne. Je vais peut-être finir par repartir. »

« Au Maroc, quand une tête dépasse, on la coupe » dit en ricanant un homme d’affaires français installé au Royaume depuis plus de dix ans. « C’est triste pour vous, je vois tellement de gros potentiels susceptibles de tirer par le haut votre économie, mais c’est comme ça. Je me suis imposé ce mot d’ordre pour survivre ici et pour le moment ça fonctionne» ajouta-t-il.

Les témoignages se suivent et se ressemblent. Tous ont pour point commun d’être solidaires avec les mouvements de contestations, mais à des degrés infimes d’engagement. Ils ne s’engagent en rien sauf dans les tréfonds d’un inconscient malmené par des années de propagande, d’un inconscient qui par principe simple de survie applique l’adage « On ne manifeste que lorsque l’on n’a rien à perdre ».

Cette multitude d’inconnus otages de situations économiques qui leur impose aujourd’hui l’omerta allant parfois jusqu’à une certaine paranoïa continuent d’approuver en silence seulement les relents revendicateurs de leurs concitoyens.

C’est de toutes ces voix qui ont des choses à perdre que le manque de soutien résonne aujourd’hui cruellement aux oreilles de ce qui ont le courage d’agir et de dénoncer à leur place.

Les hirondelles menacent de quitter le ciel schizophrène marocain…  Elles reviendront peut-être lorsque l’on se dotera de courage…

24.05.2011 | Freud en stilettos  |  eplume.wordpress.com

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4 commentaires pour On ne manifeste que lorsque l’on n’a rien à perdre ?

  1. med dit :

    C’est ça notre pays AL MAGHRIB. Il a ses propres soucis et ses codes particuliers, comme partout ailleurs. Nous y vivons, nous autres Mgharbas et nous l’aimons quoi qu’il advienne. C’est notre nid, là où nous sommes nais, où nous vivons et là où nous allons mourir. Nous respirons son air, nous buvons son eau et contemplons son ciel. C’est comme un père ou une mère. On les aime malgré leurs défauts. C’est cela notre culture et notre éducation. Nous en sommes fiers et nous l’assumons. Nous ne sommes pas ingrats. Nous le construisons, bon gré mal gré. Avec nos mains et notre sueur. Notre souffrance et notre bonheur. Nous dirons à nos enfants, que nous l’avons fait, avec ses vertus et ses défauts. Mais nous avons fait des efforts contre vents et marées. A vous de continuer ce que nos parents nous ont légué. A+

  2. dima dit :

    Le citoyen marocain Karim Tazi est sorti, alors qu’il n’était pas obligé, le 20
    février 2011 pour manifester et réclamer progrés pour sa patrie et il avait…
    tout à perdre.

    http://www.demainonline.com/?p=4721

  3. De passage dit :

    @Dima : Demande à Karim Tazi ce que ca lui coute en redressement fiscal ces sursauts citoyens. Il assume ces choix et beaucoup l’approuvent en secret mais ne le défendront jamais publiquement.
    Combien de personnes de l’élite économique peuvent se targuer PUBLIQUEMENT d’être pro-changement ? Beaucoup semblent avoir les mêmes reproches que lui, du moins à l’encontre du Makhzen économique, mais peu peuvent assumer la moindre remise en question.

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