Au plus beau pays au monde

09.06.2011 | Nawfel Chana |  eplume.wordpress.com

Abdelkader a 55 ans, il est analphabète. Père de 7 fillettes, rongé par le diabète. « Butagaz » au dos de sa blouse et « FBI » sur la casquette. Abdelkader est gardien de voitures, malgré son arthrose qui lui interdit les filatures, il collectionne les insolations et les courbatures. Musulman pratiquant, il ne connait que la droiture et dans son parcours rares sont les ratures. Sur les recommandations de l’Imam, Abdelkader a fait 7 gosses à ses 2 femmes.  Ce serait une prescription prophétique que de multiplier les handicaps, mais la fertilité dans ce milieu est une soupape : avoir des garçons est un retour d’investissement d’une certaine façon. Les grossesses se suivent mais toujours pas de petit maçon qui annoncerait la saison des moissons; ce n’est qu’au bout de la septième qu’il retiendra la leçon : la méiose ne cède pas aux caprices. La famille ne comptera aucun fils.  Tous les midis il se rend au café du coin pour échanger sa petite monnaie, les billets étant moins lourds à transporter. Il passe devant le cyber d’à coté et ce qu’il y voit ne semble plus l’alerter.  En face d’un poste, une de ses filles est assise; maquillage et décolleté, la panoplie requise. Sa fille se vend comme une marchandise sur le marché saoudien. Il est loin d’apprécier, mais ne dit rien. C’est cette webcam qui paye ses séances de dialyse. La discrétion est donc de mise. Il baisse la tête avant de sortir, ravale sa fierté et demande le repentir. Depuis des décennies, feue sa dignité est morte, il n’a plus que sa foi pour continuer à trainer cette carcasse qui le porte. Son épaule heurte celle d’un jeune homme pressé à la porte.

Khalil a 35 ans, handicapé depuis sa tendre enfance suite à des crises convulsives. Devant les récidives successives, ses parents voyant leur enfant s’étouffer dans sa salive, l’emmenèrent aux urgences. Ne voulant pas perdre leur fils par négligence, ils durent soudoyer chacun du personnel de l’hôpital malgré leur indigence. Mais petit bémol, dans l’hôpital il y a que des ampoules de calcium et du paracétamol. Une injection plus tard il fut gardé en surveillance, et depuis Khalil ne pourra apprendre aucun pas de dance. En plus de l’usage de ses pieds, il a perdu tous ses cheveux malgré son jeune âge, Khalil a le cancer du chômage. La beauté intérieure pour seul charme, le courage et la foi pour seule arme, contre une vie au gout mortuaire : le paraplégique habite dans un cimetière. Il ne s’appelle pas Michael, mais vit chaque soir son Thriller. Maintes fois tabassé devant le parlement alors qu’il ne faisait que présenter ses doléances vaillamment; Khalil le militant est désormais vendeur ambulant. Dans son fauteuil à roulettes, derrière sa petite charrette, il prépare des bols d’escargots et du thé à la menthe dont il tient la recette. Fatigué de devoir se contenter des miettes, il ne rêve que de quitter son pays qui l’a condamné aux oubliettes. Ses recettes médiocres, l’empêchent hélas de quitter la ville ocre. Aujourd’hui, garé sous un réverbère à coté d’un café, il est interpellé par deux gendarmes faisant leur ronde dans le quartier qu’ils ont l’habitude de parapher. Ils réclament un billet vert pour ne pas lui confisquer sa cocotte, ses bols et sa théière.

Adam a 38 ans, défiguré depuis l’explosion dans l’usine chimique où il était chargé des manipulations. Soucieux de ses thésaurisations, le patron faisait fi des normes de sécurité pour ses installations. Adam n’a pas fait ce métier par vocation, encore moins pour sa rémunération. Il n’avait simplement pas le choix, au chômage depuis des années après sa licence en droit. Mécano, chauffeur de taxi, garçon de café.. il n’y a pas un petit métier qu’il n’a pas fait. Le visage déformé, aucun employeur ne veut de lui. Banni, à la marge de la société depuis une décennie, Adam est regardé comme un ovni. Il en a marre, quand on le voit de loin on change de trottoir, modifie son itinéraire ou au mieux on psalmodie des prières. Il aurait pu devenir parano, son affaire traine depuis des années dans les tribunaux. Mais même Quasimodo a son Esméralda. Adam est marié à Houda. Elle ne l’a pas quitté malgré son accident. Il l’aime d’un amour sans précédent. Elle est restée à ses cotés sans qu’il n’en saisisse les raisons, et c’est maintenant elle qui ramène l’argent à la maison. Et comme dans notre société rongée par le matériel, où le bien n’a de valeur qu’au pluriel; dans la chambre conjugale, Adam et Houda, citoyens sans moyens, ne conjuguent plus rien. Mais Adam est toujours resté lucide, il n’a jamais pensé au suicide. Brulées à l’acide, ses glandes lacrymales ne secrètent plus de fluide. Mais Dieu sait combien ce cœur écœuré a versé de pleurs apeurés. Dans la gorge d’Adam, un héritage plus lourd et plus dur à avaler qu’une pomme, le jour il tend la main aux hommes, et la nuit multiplie les verres de rhum en espérant que le énième l’assomme. Chaque jour Kamal récolte quelques sous et des vêtements propres, mais Il se sent sale parce que la Justice de son pays se torche avec son amour-propre. Chaque jour il est assis en cerbère, à faire la manche devant un cyber. De la pitié, il est devenu mendiant et apôtre; le jour remercier le Ciel pour la charité des autres et le soir remercier sa femme qui sent la sueur d’un autre.

Hafida a 25 ans. Elle a du arrêter ses études au secondaire pour aider sa mère, qui avec ses problèmes vasculaires, n’arrivait plus à être embauchée comme femme-mulet à la frontière. Son père les a quittés après des années de lutte contre le cancer. A force de fumer pour supporter son calvaire, il a fini par boucher une artère. Elle est sans nouvelles de son frère, depuis qu’il a décidé de rejoindre la pépinière frontalière en se jetant, désespéré, dans les bras de la mer. Renvoyée de son poste de caissière, généreusement offert à une parente du propriétaire, elle décide de placer son corps aux enchères. Le revenu dans la poche est convenable, mais dans sa tête et son corps les dégâts ne sont pas chiffrables. Blâmable, difficilement condamnable. Clando, ados, chômeurs ou bourgeois, elle accueille en elle tous ceux qui veulent enterrer leur triste vie de garçon dans les profondeurs d’une fille de joie. Hors la loi, pointée du doigt, accusée dans sa foi, Hafida ne croit plus qu’en la justice de Robin des bois. Réduite à un morceau de viande, une paire de jambes qui s’écartent sur commande. Prise dans le tourbillon, dans le ventre finis les papillons, son corps pullule de ganglions. Elle couche pour du pognon avec des bâtards qui prennent sa bouche pour un taille-crayon. Les humiliations, elle en connait un rayon. Chaque midi, pour rejoindre le café où elle a l’habitude d’attendre les clients, elle passe devant une mosquée où elle doit croiser le regard des « croyants ». Comme chaque jour certains « fidèles » à leurs préjugés crachent en la voyant.  Mais parmi toute cette foule de juges autoproclamés, elle reste tout de même la seule à jeter chaque jour une pièce de monnaie au mendiant défiguré, accroupi à longueur de journées devant la porte du café. Il est 11heures, son mac arrive pour l’humilier à son tour, lui colle une claque en guise de bonjour. Il n’a toujours pas reçu la cagnotte d’hier. Elle lui remet la bourse de son effort de guerre, quand retentit, de l’intérieur du café, le bruit singulier de fracas de verres.

Samir a 21 ans. Il est issu d’une famille aisée, mais par peur d’être stigmatisé, il s’est construit un personnage : il traine avec wlad drouba pour façonner son image. Ça fait badboy de fréquenter les quartiers populaires, Samir est un petit bourgeois qui joue au délinquant pour se donner des airs. Fier et vulgaire. Cannetes de bières en perfusion, il est constamment en fermentation. Son estomac est une brasserie et son cerveau n’a d’yeux que pour la lingerie. Il reste tout de même un eternel fils à papa, qui refuse de quitter son confortable placenta, comme quand il condamna un piéton à l’handicap sans faire de constat. Cela permet d’être hors-la-loi d’avoir un père haut responsable d’Etat. Samir passe son temps en soirées, il ne connait pas le labeur mais cherche toujours à « décompresser ». Les narines enfarinées dans les perpétuelles veillées. Il virevolte d’évasion en évasion. et pour clore la dérision, le garçon ne voit le monde qu’à travers les œillères de la télévision. Aujourd’hui, il passe récupérer sa chérie après son cours de tango. Et décide de l’emmener dans un de ses quartiers qu’il affectionne, manger des escargots.  L’après-midi sera au shopping, et la soirée au Theatro. Au volant de son allemande, il n’a pas besoin de descendre pour passer sa commande. Mais voilà qu’un jeune barbu crache sur son capot ! Furieux il jette son mégot et descend de voiture pour redorer son égo devant sa valentine, jeune clubbeuse bousillée à la nicotine, la rage dans les veines après quelques traits de cocaïne, Samir compte bien rentabiliser ses séances de musculation et ses suppléments de protéines.

Hamid a 18 ans, et il ne passera pas le bac cette année. Il a la rage des damnés depuis que sur sa famille le Destin s’est déchainé. Un accident sur la voie publique a fait de son père la femme au foyer. Renversé par un jeune  drogué au volant du 4X4 de son père. Aucune indemnisation reçue et pour le criminel aucune poursuite judiciaire. Dans la presse à scandales, l’histoire a fait beaucoup de grabuges. L’avocat de la victime connaissait pourtant la Loi, mais leurs adversaires connaissaient le Juge. La famille, sans revenu, en a pris un coup. Elle sombre dans la pauvreté vu que plaider l’affaire avait son coût. Depuis, l’innocence se son petit frère s’est mise la corde au cou, à fréquenter ces occidentaux qui font le voyage pour tirer un bon coup. Sa mère fait semblant de ne pas connaitre ses fréquentations, même si elle s’inquiète. Elle nage dans l’humiliation, c’est la chair de son fils qui paye leurs dettes. Il offre sa bouche à enchérir, parce que sa famille compte beaucoup de bouches à nourrir. Jadis il rentrait de l’école à la hâte, pour aller jouer ; maintenant il doit affronter Goliath, qui le paye pour être son jouet. Hamid a du mal à tout encaisser : son petit frère boite. Son père cire les chaussures de toutes ces fiottes en cravates. Et sa mère nettoie les chiottes de ceux qui leur ont tant pris mais qui sont censés être leurs compatriotes. Alors il passe ses nuits à agresser les passants sur la corniche. Il a désormais la haine des riches. Méprise ses parents pour avoir accepté d’être leurs boniches, obligés de nettoyer leur merde. Il veut se venger, et il n’a plus rien à perdre. La colère, suite aux échecs scolaires, n’arrangera pas l’affaire. La proie idéale pour les fous de Dieu. Ils lui expliquent qu’il faut punir sévèrement les infidèles pour plaire au Miséricordieux. Que notre société est perfide et corrompue parce qu’en optant pour la modernité, elle a vendu son âme, et donc que tous les maux de sa famille sont dus à notre éloignement des enseignements de l’Islam. Que Là-Haut l’attendent des blondes platines comme celles qui à la télé se dandinent à longueur de journée devant ses rétines.

Il n’a jamais connu la tendresse, comment ne pas comprendre sa détresse. Commence alors le compte-à-rebours. Il va donner en violence ce qui lui manque en amour. Hamid veut faire table rase, ne croit plus aux débouchés que lui promet l’école et son ardoise. Son cœur était déjà une bonbonne de gaz, aujourd’hui la bombe à retardement humaine s’est ceinturée de nitroglycérine, et a décidé de transformer le café le plus réputé de la ville en bain d’hémoglobine.

En face du café, une Audi est stationnée. Il crache sur son capot quand il voit à son volant un jeune crapaud, accompagné de sa princesse qui s’est faite refaire les seins, avec la fortune que papa s’est faite sur le dos de ceux qui ont voté aux municipales pour son dessin. Devant la porte, un proxénète brutalise une misérable réduite à vendre son corps, et un mendiant défiguré qui fait désormais partie du décor. Derrière sa carriole, un handicapé en chaise à roulettes se fait agresser par deux uniformes qui abusent du titre sur leurs épaulettes. Toutes ces injustices, réveillent et entretiennent ces cicatrices. Il franchit la porte poursuivi par le crapaud en smoking, bouscule de l’épaule un vieux qui malgré son âge continue à surveiller des parkings. Le film de la modernité a assez duré, et comme il regrette l’époque du Moyen-âge, il a décidé que la comédie se terminera en court-métrage. Hamid déboutonne sa chemise, il n’est qu’à quelques secondes de ses 70 promises. Il va bientôt quitter ses chaines, rejoindre les jardins d’Eden. Son pouls s’accélère, mais pas question de faire marche arrière. Ses pupilles trahissent la cadence de son cœur. Hamid a peur. Lorsqu’il croise son regard plein de rancoeur, le plateau tombe de la main du serveur. Silence dans la place au bruit des éclats de verres. Les condamnés ont le temps de discerner leur bourreau à visage découvert. Le temps s’arrête. Plus personne ne tire sur sa cigarette. Il aura suffit de quelques secondes,  pour détruire la propagande sur laquelle le mythe de l’exception se fonde. Le doigt sur le rupteur, Hamid se dirige vers le comptoir, pour que le maximum de personnes prenne part au cauchemar, avant d’hurler « Allahou Akbar ! »

Hamid a décidé de rétablir l’égalité à sa manière, en transformant tout le monde en poussière.

Si on ne peut vivre ensemble dans le plus beau pays au monde ; mourrons ensemble dans ce triste pays du tiers-monde !

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5 commentaires pour Au plus beau pays au monde

  1. dima dit :

    Les personnages et leurs vies « misérables » ne sont pas
    nouveaux. L’Histoire se répéte et la socièté d’aujourd’hui n’est que
    la fille de celle d’Hier.

    Une plume prompte à faire du Aswany mais à charge à elle
    de ne pas de trop se regarder dans le miroir des rimes…

    Merci et pour l’écrit qui ne fait quand meme pas pleurer
    dans les chaumières et pour l’éventuelle correction
    du lien dédié à la « femme-mulet ».

    PS: si mon coeur pleure…c’est le signe que je suis encore
    au fond de mes entrailles un etre humain.

  2. aoubach81 dit :

    Un tableau idyllique bien familier, pour notre plus grand bonheur de sujets royaux désensibilisés ! Pareils aux anges asexués, nous sommes les instruments de la volonté de la Commanderie des croyants et partageons extasiés sa générosité dans la pure félicité.

  3. Bel article, belle plume, beau tableau de la société marocaine dans la complexité des rapports de classes, des rapports de chacun à son pays, sa religion, et l’autre, et surtout sans porter un jugement excessif d’un coté ou de l’autre. Chapeau !

  4. TAHA dit :

    Des textes poignants, une narration saisissante faite dans un style rare et époustouflant, porté par une écriture de rêve.
    Bravo Mr. Nawfel Chana

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