Libérons-nous !

09.06.2011 | Sonia Terrab |  eplume.wordpress.com

La liberté n’est ni louche, ni coupable. Elle est pour tous. Merci

Quand Ben Ali a dégagé, puis Moubarak à sa suite, j’ai été heureuse. Heureuse pendant des jours, face à la rue, enfin, qui se réveille, se soulève, se rachète à mes yeux, aux yeux de tous, tous les détracteurs du monde arabe, les accusateurs à raison de sa paralysie, ses handicaps, son obscurantisme complaisant envers la dictature et la répression, le silence et la soumission.

Il est rare qu’un bonheur vienne se poser précisément sur le désir qui l’avait appelé. Proust. Il est rare, ce bonheur là, qu’on n’appelle plus car on n’y croit plus. Je n’y croyais plus. Et même, je n’y ai jamais cru. Nous étions au Moyen âge et la renaissance me paraissait un mythe rêvé par les plus anciens, hors de notre portée, notre temps, notre condition. J’étais blasée et désabusée, d’un cynisme indolent, un fatalisme que je jugeais plus intelligent. Jusqu’au 14 janvier, j’étais dégoutée. Puis c’est venu. Et c’est comme si ca avait toujours existé. C’est tombé et soudain, l’évidence, la détonation, forte, la voix de la masse, la voie claire. La révolution.

Que ça touche le Maroc était une question de temps. Je l’attendais. Je l’espérais. C’est finalement arrivé, plus vite encore que je ne le pensais. J’ai été surprise, troublée, émue, interpellée, appelée. Très vite, le temps d’une vidéo, d’un message, d’un sursaut, j’ai su.  Que j’allais sortir le 20. Qu’il fallait soutenir le 20. Que le Maroc avait son chiffre et ce serait 20, pas vain. Depuis, je me suis enflammée. J’ai basculé dans le camp des idéalistes béats mais acharnés. J’ai classé mes fréquentations, dépoussiéré mes vieilles impressions. A l’échelle individuelle, c’est aussi ça, le 20 février, l’occasion de dévoiler qui l’on est. Une forme de nudité imposée.

De déception en surprise, peu nombreux sont ceux qu’on croit les plus ouverts. Mais on apprend. On se dispute. On désespère. On crie. On se tait. On fuit. On revient. Je suis là, et encore une fois, je répète ce que je dis haut et fort depuis des mois. Ce qui me révulse, ce qui me consterne, ce qui me déçoit. Et ce n’est pas tant les retournements de veste ou les fabulations des uns ou des autres, mais bien le peu d’initiative. Le manque d’alternative. Et l’auto censure. D’un 20 février fortement dénigré est ressorti un discours royal historique. Un discours haletant peut être mais héroïque. Un discours de héros. Moderne. Dans le mouvement. Avec son temps. Mais depuis, j’ai l’impression que le pays est à la traine, poussif. Qu’il faut obliger les marocains à changer, non, à croire au changement. Puisque le roi l’a dit, c’est fait. Et bien non. Le roi propose qu’on y travaille. Tous. Ensemble. Il n’y a plus lieu de paresse. Ou de faux semblants. Il a donné l’autorisation, c’est bon. Et pourtant. Montrés du doigt encore ceux qui doutent et prônent un vrai remaniement, pointés du nez ceux qui critiquent les trois piliers, accusés de nihilisme, de traitrise ou encore mieux, de bêtise, ceux qui disent s’expriment pour les autres : personne ne leur a demandé, à ces bonhommes là, de parler ? De quoi ils se mêlent ?

Ce qui me fait peur, c’est que ceux qui se battent ne sont pas ceux qui souffrent le plus, ceux qui souffrent le plus ont peur de se battre, ou n’en veulent pas, des batailles. Ce qui me fait peur, c’est que l’idée même de liberté fait peur. Ce n’est pas innocent, la vouloir, la désirer. La liberté est louche. La liberté est coupable. La liberté, c’est pour les autres. Les voisins. Les fous. Les Che Gevara.

Et pourtant, l’ignorer, la rejeter, la critiquer, la repousser, jusqu’à quand ? Elle est déjà là. Dans l’ouverture du débat. La démocratisation de la parole. La dénonciation du plus bas. Dans l’ébullition de la presse indépendante sur le net, les commentaires visqueux, les retours heureux. Dans les combats souterrains, les concessions prévoyantes, les consciences forcées par les mots, les images, les slogans. Puisque le 20 février, ne n’oublions pas, c’est avant tout ce que je suis en train de faire maintenant. Demander aux politiques de se relever. Aux esprits de réfléchir. Aux mentalités de s’ouvrir. C’est cela, l’avancée, le grand pas, c’est cela, la première liberté, celle de pouvoir s’exprimer, justifier, dénoncer, celle de pouvoir tout écrire, et publier. Peu importe la cacophonie et les ratés, peu importe si son air effraie, surprend, si on l’instrumentalise ou on s’en moque. Elle existe, c’est trop tard, et c’est la victoire.

Par Sonia Terrab, journaliste et écrivain ( Roman Shamablanca, éditions Séguier )

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10 commentaires pour Libérons-nous !

  1. Belle plume. Merci d’avoir partagé ton sentiment. Puisse tu être entendue.

  2. Mike HOUILLE dit :

    Would you marry me?

  3. med dit :

    La fin m’a plu. Néanmoins en en ce qui me concerne, le 20 février n’est pas la date clé, mais plutôt le 9 mars. Au nom de la liberté évoquée, laissons nos enfants s’extérioriser. Mais tâchons qu’ils le fassent en bonne et due forme. Par ailleurs, il faudrait un peu de patience. Nous avons attendu des années, pourquoi pas quelques semaines. L’inertie est une vérité physique dans tout mécanisme réel, qui comprend une masse. Mais, il faudrait huiler ce mécanisme pour diminuer les frottements, intrinsèque à tout mouvement, pour ainsi faciliter l’évolution qui devient avec le temps une révolution, faisant référence à des choses révolues.
    Je voudrai enfin enfin évoquer l’adage suivant : »ce n’est pas avec des ânes qu’on fait une course de chevaux ». Ne le prenez as mal, mais essayons SVP de l’analyser.
    Merci

  4. TAHA dit :

    Il y a des êtres qui n’ont pas le bonheur facile, ni le plaisir simple !
    Si pour la satisfaction de madame sonia le monde doit être à feu et à sang pour que sa délectation soit complète, il y a de quoi rester dubitatif.
    Benali était incontestablement un dictateur honni par son peuple et par tout les démocrates du monde. Son départ est sûrement une bonne chose pour le peuple tunisien qui bascule hélas dans une situation incertaine et dangereuse dont pourrait sortir une autre dictature tout aussi malfaisante et liberticide. Idem pour les autres pays arabes dans la tourmente actuellement. Désirer cette tourmente pour le Maroc aussi, m’agresse dans ma citoyénneté. Appeler hystériquement ses aspects destructeurs de tout ses voeux relève d’une haine idéologique, sociale, politique et humaine inaccéptable. Souhaiter une évolution réelle, bénéfique, profonde, sereine, paisible et salutaire pour le pays, voila ce que vous avez oubliée Mme Sonia !

  5. iceman75 dit :

    Très bel article avec une analyse très intéressante sur les sentiments qui peuvent traverser nos voisins de par delà la méditerranée. Espérons qu’au delà des révolutions déjà passées, il y ait un vrai sursaut derrière et une concrétisation de ces rêves de liberté.

  6. Otto 91 dit :

    Je cite « La liberté, c’est pour les autres. Les voisins. Les fous. Les Che Gevara ». Or, « El Magnifico”, livre récemment paru, décrit les années de Che Guevara passées aux côtés du Front Polisario. Au passage, il évoque les rapports tissés avec son allié algérien. Comment faire référence à Che Guevara, allié du Polisario, lorsque l’on aime son pays, et que l’on souhaite qu’il aille de l’avant? C’est bien beau de philosopher, encore ne faut-t-il pas utiliser des références qui vont à l’encontre de l’objet même des idées que l’on défend.

    • Iguan Odon dit :

      Je cite: « Che Guevara passé aux côtés du Front Polisario. » ..?/!!
      C’est clair je vais enfin comprendre pourquoi Poutine arme Assad ..:-)
      Le slogan « DEGAGE » du printemps Arabe repris par la rue au Maroc le jour du « 20 » était clair et visait seuls les 2 sous-mains: MAJIDI & EL-HIMMA .. en clair les 2 piliers préposés, l’un à remplir les royaux coffres de leur majesté dans une predation indigne d’un chacal de brousse et l’autre passé Maître dans la politique de l’intrigue, de l’abus et de l’intimidation digne des sorciers Africains.
      Les années ont passées et le roi ne s’est pas départit ni de l’un ni de l’autre sachant qu’ils ne réussiraient pas le concours de prof du second degre à Benguerir. Basri un zélé inspecteur de police a tenu le pays, place aux Himma & Co .. Quand on en « CHIE » pour seulement avoir la demission d’un secretaire ripoux on peut utiliser ce symbole « CHE » !!

  7. med dit :

    Les jeunes Marocains sont montés au créneau dans un élan de mimétisme, d’influence ou encore pour se sentir solidaire des autres peuples dont nous partageons l’histoire, la culture….. Quoi de normal, surtout lorsqu’on fait référence à cette mémoire collective qui nous unis, consciemment ou non. Même les Espagnol ont commencé à cogiter. Si il n’y pas longtemps, les Turques se sont arrêtés devant notre porte, l’élan communiste s’est fracassé dans nos villes, les révolutions bassistes et autres panarabismes, se sont tus devant notre capitale, on assiste aux même phénomènes aujourd’hui. L’engouement initial ne tardera pas à flancher, car aussi proche de nous qu’il parait, il n’en est pas moins étrange. Nul paradoxe, car l’auscultant, au travers du scanner de l’histoire et du stéthoscope socioculturel, pour faire plaisir à nos toubibs, tout paraît clair, Le diagnostique révèle que le Maroc possède un système immunitaire spécifique qui lui permet de muter avec le moins de dégâts possible, Car les dégâts, il en faut pour pouvoir continuer à mouvoir, à progresser et c’est une règle physique et naturelle, générale par ailleurs; nul mouvement sans perte d’énergie, autrement dit, point évolution tu meurs.
    Le Royaume du Maroc constitue l’un des deux modèles à suivre de plus près. L’autre c’est celui de la Turquie. Laïcité ou non, chacun est libre de choisir le modèle qu’il voudrait, pourvu qu’il soit le sien et non une copie pervertie d’un modus vivendi pernicieux. A voir la laïcité dont s’enorgueillit les descendants de Attaturc, on reste perplexe. Lorsque l’épouse de chef du gouvernement met le « zif » en compagnie de son époux (chef du parti, justice et développement, comme un parti de chez nous), qui a gagné les élections, on se pose des questions. Et pourquoi pas la même chose dans cet antipode du monde musulman (dans le sens géographique SVP). Car l’histoire nous apprend que nous les avons imités dans pas mal de chose. C’est plus légitime et plus logique que cette référence à notre religion se passe chez nous plutôt qu’ailleurs. Nous avons tout à gagner si nous épousons notre idéal, notre culture et notre religion, aussi imparfaite soit-elle. Nous nous dirons toujours, nous sommes libres de choisir et nous l’avons fait, mais c’est nous qui n’avons pas su nous adapter, évoluer et lever le défi de crier Allaho Akbar……………
    NB: je ne suis ni salafiste, ni jihadiste, ni moins takfiriste, car cahque fois qu’on dit Allaho Akbar ou on fait référence à l’Islam, des détracteurs sortent ces descriptifs, à mon sens belliqueux.
    A+

  8. med dit :

    wa ida 3ayari al jahilouna, sa aroddo salamane salam.

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