Débat sur la nouvelle constitution: Karim Tazi & Zouhair El Mansouri

19.06.2011  |    Karim Tazi  |   eplume.wordpress.com

Réponses aux questions d’un ami Facebookeur, par Karim Tazi.

Que pensez-vous du discours d’hier ? En dehors du fait qu’il ne consacre pas une monarchie parlementaire, répond-il à vos attentes ?

Tout d’abord tu as raison de dire qu’il ne consacre pas une Monarchie Parlementaire. Les prérogatives très étendues du Conseil des Ministres ajoutées à Imarat Al Mouminine , la qualité de commandant en  chef des armées et des services de sécurité font que nous nous retrouvons avec une monarchie constitutionnelle dans laquelle l’autonomie du Gouvernement  a été un peur renforcée , mais rien de plus. Est-ce pour cela que je me suis battu pendant 4 mois ? Non. Est-ce la faute du roi ? Non. C’est la faute d’une classe politique frileuse et émasculée qui a peur d’assumer de véritables responsabilités, qui n’a pas le courage de mener les très difficiles réformes dont le pays a besoin (éducation, justice , santé) et qui de façon générale préfère rester confortablement installée avec honneurs et privilèges,  sous la tutelle du palais que de chercher la légitimité du peuple. Le peuple a le droit de les mépriser et le palais est dans son rôle lorsqu’ils les traite en mineurs sous tutelle.

Mais il y a deux volets dans ce discours , celui consacré à l’architecture institutionnelle du pays et que je viens de décrire plus haut et celui consacrée aux droits et libertés fondamentales.

En matière de droits  les acquis sont indéniables. La reconnaissance de l’Amazigh comme langue officielle , même si elle nécessitera des années pour être déployée, vient mettre fin à des années de mépris et d’humiliation pour les habitants originaux de ce pays et qui constituent encore la majorité de sa population. La reconnaissance de l’égalité civile homme/femme est aussi une victoire pour tout le camp moderniste et progressiste marocain.

Par contre la disparition de la liberté de conscience qui existait dans la mouture de la CCRC est une immense déception. La volonté d’obtenir un consensus a amené à sacrifier cette liberté fondamentale pour faire taire un PJD qui s’est montré sous son visage le plus inquiétant.

Même déception mais puissance 10 pour la reconnaissance de la suprematie des lois et traités internationaux qu’on a restreint à leur compatibilité avec les « constantes du pays » ce qui risque de les vider de leur sens et de continuer de faire de nous à l’échelle de la planète des citoyens du monde de seconde zone. Est-ce la faute du Palais ? Là encore pas vraiment, ou plutôt pas totalement. La société marocaine est une société conservatrice et même carrément réactionnaire comme l’a si bien illustré Si Benkirane , cette néfaste semaine.

Pour ce qui est de l’attitude du 20 Fevrier , si tu avais été un lecteur de longue date de cette page tu saurais que dans un article que j’avais publié début Avril le jour de la libération des prisonniers politiques, j’avais fait l’analyse que le mouvement avait atteint son apogée et qu’il ne lui restait plus que des batailles très dangereuses et difficiles à gagner.

https://eplume.wordpress.com/2011/04/15/les-victoires-historiques-du-mouvement-du-20-fevrier-by-karim-tazi/

Le défi posé aujourd’hui par référendum du 1er Juillet , s’il est mal compris, a le potentiel d’être un piège mortel pour le mouvement, parce que s’il est bien sûr important d’aller voter, il est plus important encore de soumettre les propositions à la discussion, à la critique.

Se contenter de le rejeter en bloc sans reconnaître ces éventuelles avancées et sans explorer les espaces de progression qu’elles peuvent receler, reviendrait à apporter de l’eau au moulin de ceux qui veulent discréditer le mouvement en le décrivant comme un ramassis de gamins immatures manipulés par des organisations dont l’objectif n’est pas la réforme mais la confrontation avec le régime.

Il faut donc espérer que les coordinations locales du 20 Février saisissent l’occasion de la campagne référendaire pour organiser des débats citoyens dont l’objectif sera de discuter le texte plutôt que de le démolir systématiquement. C’est bien parce qu’il apparaîtra tout à la fois constructif et sans concession, que le mouvement sera pris au sérieux. Le plus important maintenant n’est pas la constitution, mais son exploitation et le profil des acteurs appelés à traduire les avancées dont elle peut être porteuse en avancées au quotidien.

Il serait plus intelligent de dénoncer la façon dont le pouvoir orchestre la campagne pour le OUI et qui est en totale contradiction avec un régime démocratique que de d’aller s’empaler sur l’appel à voter NON.

Quant à continuer à appeler à manifester avec les mêmes slogans le lendemain du référendum s’il est massivement approuvé ce serait le plus beau cadeau que le M20 puisse faire au pouvoir puisqu’il confirmerait les accusations de nihilisme qu’il fait pleuvoir sur le mouvement.

Honnêtement , je perçois aujourd’hui la situation comme un match ou il n’y a que des perdants. Le pouvoir en baclant réforme constitutionnelle et élections legislatives cherche à tourner une page difficile mais n’a pas mis en place les moyens de soigner les maux profonds dont souffre la société marocaine et qui sont la faillite des services publics d’éducation, de santé , de justice ou de la débarasser des cancers qui la tuent à petit feu à savoir la corruption, le népotisme, le pouvoir des notables etc.. On gagne du temps et on navigue à vue.

Le M20 quant à lui me fait penser à un boxeur poids plume qui vient de livrer un match contre un boxeur poids lourd. Le poids lourd a apparemment gagné , mais aux points et de quelques points seulement. Au lieu de considérer ce résultat comme une immense victoire, le poids plume s’entête, trépigne, et continue de croire qu’il peut remporter une victoire par KO. Il rêve . Il est jeune. C’est sa force mais c’est aussi sa faiblesse. Malgré tout nous manquerions singulièrement de vision à long terme et de sagesse en l’abandonnant maintenant, car c’est notre enfant.

Ceci était ma réponse. Maintenant, et pour être à la fois honnête intellectuellement et offrir une vision différente/complémentaire, je te propose aussi les réponses de @zouhair al mansouri , ami de longue de cette page et puissant contributeur et qui a pris la peine de te répondre lui aussi

LA REPONSE DE ZOUHAIR EL MANSOURI:

A mon sens le discours du 17 juin marque a la fois une rupture tout en restant dans la continuité de l’évolution politique du pays depuis 1977. L’essentiel de la rupture a lieu au niveau de la symbolique. Pour la première fois dans notre longue et tumultueuse histoire un souverain se définit comme un Roi citoyen et rejette implicitement cette idée qui faisait de nous des sujets et qui se traduisait dans les discours de feu Hassan II par la fameuse formule: « ra3ayana al awfia ». La continuité se traduit essentiellement par la primauté du souverain en temps qu’arbitre politique, chef des armées (mais il faut reconnaitre que sur ce point aucune voix n’a réclame une réduction de ces pouvoirs) ainsi qu’en tant que source partielle du droit par le biais de décrets ayant force de loi.

Néanmoins ce pouvoir législatif se trouve désormais limite par le contreseing obligatoire du chef du gouvernement a l’exception de ceux concernant les articles41,44,47,51,57,59,130,174 . A la question de savoir si ces reformes répond a nos attentes. La réponse est qu’il y répond partiellement. Le préambule de la constitution (qui représente en fait l’idéal a atteindre pour notre société) de par l’affirmation très forte des valeurs universelles marque une rupture majeure dans la façon notre peuple exprime ce qu’il est. Les constantes de la nation ne sont plus limitée a la monarchie, l’Islam et l’arabite. La reconnaissance de nos racines amazigh, hébraïques, andalouse, africaine et méditerranéenne, l’attachement aux droits de l’homme tels qu’universellement reconnus tempèrent l’attachement restrictif aux valeurs islamiques.

Concernant le pouvoirs du chef du gouvernement. Il aurait été beaucoup plus logique que la nomination et la révocation des ministres soit du ressort exclusif du premier ministre quitte a fixer les postes ministériels nécessitant l’imprimatur du Roi ( notamment les AE, les habous et l’intérieur).

De même le conseil supérieur de sécurité aurait du avoir un rôle exécutif plus affirme et mieux défini. En effet, son rôle consultatif actuel laisse a penser que la participation des représentants du peuple dans la définition des grandes options stratégiques restera limitée.

Par contre la nomination des principaux responsables civils par le conseil des ministres sur proposition du chef du gouvernement traduit un réel progrès démocratique tout en maintenant la neutralité de l’État a l’égard des partis dans l’opposition.En effet, la présidence de ce conseil par le souverain est une garantie de la neutralité partisane des personnes choisies aux postes stratégiques qu’ils relevent de la fonction publique territoriale, securitaire ou financière.

Concernant, la justice je ne sais que penser. le fait que le ministre de la justice ne soit plus membre du CSM est un réel progrès, néanmoins la présence du souverain a sa tête, limite fortement l’indépendance de cette institution même si la pénalisation de l’interférence avec l’institution judiciaire est désormais constitutionnalisée.

La prise de position rapide de certains « ouiouistes » et de certains « nonistes » traduit avant tout une prise de position idéologique plus qu’un choix politique conscient. Ell est a mon sens, l’expression de ce qu’un historien français appelle une hystérie idéologique compulsive. C’est a dire elle est le fait de gens qui s’excitent, s’excitent, s’excitent sur une perception biaisee de la réalité. Il est vrai que chez nous la tradition multiseculaire de la « SYBA » fait que certains individus voient dans le pouvoir la source de tous nos maux, même si certains de ces maux ont pour origine nos « tares » sociologiques voire anthropologiques. De même l’adoration qu’ont certains pour le système monarchique, les empeche de voir que l’État et ces représentants ont une forte part de responsabilité dans notre situation ne serait ce qu’en privilégiant la fidélité a la compétence.

Le M20/02 est aujourd’hui a la croisée des chemins. Si la constitution est adoptée le 1er juillet et que ce dernier continue a contester selon les mêmes approches, ces jours seront contés et il n’aura été qu’un feu de paille. Par contre s’il clarifie ces choix idéologiques (rejet des extrémistes islamistes ou autres) et s’inscrit dans une logique institutionnelle alors il pourra fédérer tout ce que le Maroc compte comme démocrates sincères et pourra aider a renforcer et consolider les choix démocratiques de notre société.

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Un commentaire pour Débat sur la nouvelle constitution: Karim Tazi & Zouhair El Mansouri

  1. Ahmed Benseddik dit :

    Ainsi, nous passons d’une longue ère de transition démocratique entamée en 1998 qui a finalement échoué à une autre ère de transition vers la monarchie parlementaire. Est ce que nous passerons notre vie de transition en transition ?

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