MAROC, Inéluctable démocratie ?

21.06.2011 | Youssef Benkirane | Afrique Magazine

« Qu’il règne mais ne gouverne plus ! » Voilà ce que réclament les militants du Mouvement du 20 février. Portrait d’une génération plus ou moins désenchantée.

Le Mouvement du 20 février est, à bien des égards, un phénomène générationnel. Les jeunes qui ont lancé ce mouvement appartiennent tous, peu ou prou, à la génération de l’alternance. Ils se distinguent nettement de leurs aînés ; ils n’ont pas été politisés pendant les années de plomb, mais à la suite de la succession pleine de promesses du « roi des pauvres », Mohammed VI. Il s’agit donc d’abord et avant tout d’une génération frustrée. Elle a cru ou voulu croire que le Maroc empruntait résolument la voie de la libéralisation politique et du développement économique : elle est aujourd’hui désenchantée. Le Mouvement du 20 février peut également être considéré comme le prolongement du phénomène « Hmar o bikhir » (« imbécile et heureux » ou encore « imbécile et fier de l’être »), mot d’ordre d’une jeunesse qui a du mal à trouver sa place dans la société.

Dévalorisée par la culture des anciens et des aînés, elle a saisi l’occasion du « printemps des peuples arabes » pour se révolter contre la tutelle sociale et son infantilisation. L’autre versant du mouvement est composé par les islamistes, qu’ils appartiennent au Parti de la justice et du développement, à l’association Justice et bienfaisance ou qu’ils en soient proches. Il semble que, à l’image des Frères musulmans égyptiens, les membres du 20 février d’obédience islamiste se révoltent à la fois contre le maghzen et contre leur structure d’affiliation marquée par une très forte hiérarchisation et une culture autoritaire de la discipline. En cela, s’ils ne correspondent pas totalement au modèle « Hmar o bikhir », ils peuvent y être assimilés en raison de leur combat pour une meilleure valorisation des jeunes. Paradoxalement, le jeunisme observable parmi les membres du mouvement pourrait être à terme l’une de ses principales faiblesses. En effet, en refusant de se « compromettre » avec des « vieux », la génération montante réduit ses chances d’imposer son agenda de réformes. Pour pérenniser les idées dont ils sont porteurs, ces jeunes du 20 février ne peuvent se passer de relais dans les générations précédentes, notamment parmi les quadragénaires appelés à participer de manière plus importante au gouvernement dans un proche avenir.

La réhabilitation du politique

Le Mouvement du 20 février n’a fait tomber ni le régime (« nidam »), ni l’absolutisme (« istibdad »), ni la corruption (« fasad »), suivant les slogans scandés par les manifestants.

Néanmoins, il peut d’ores et déjà mettre à son actif la réhabilitation du politique. En effet, il a permis au Maroc de rompre avec plus d’une décennie de consensualisme, d’absence de débat et de mise à l’écart des idéologies. Cette génération se dresse contre la technocratisation et l’« économisation » du politique et réintroduit dissensions et clivages dans ce champ. Exit donc le consensualisme ? Pas totalement, car, pour peser politiquement, le Mouvement du 20 février use à son tour du consensus comme subterfuge pour agrandir ses rangs et maintenir son unité. Une bonne partie de l’échiquier politique marocain y est représentée.

Un consensualisme stérile

Le consensus est dès lors la seule issue pour faire travailler ensemble des sensibilités qui vont de l’extrême gauche (ex. : La Voie démocratique) à l’islamisme messianique (Justice et bienfaisance) en passant par la gauche modérée (ex. : Union socialiste des forces populaires), voire des libéraux indépendants. Conjugué à une peur obsessionnelle de la division, héritée des expériences passées des mouvements d’opposition, le consensus se transforme dès lors en un consensualisme stérile. Pourtant, en l’absence de structuration et de leadership, voire de création de courants, l’unité du mouvement ne tient qu’à un fil. L’enthousiasme des manifestations hebdomadaires est maintenant retombé, et la répression a repris le dessus. Alors que le schéma classique voudrait que ce « retour de bâton » alimente le militantisme par un processus de solidarité engagement, au Maroc, la dynamique semble le lier à l’isolement et à la radicalisation. Plus le Mouvement du 20 février subit les foudres du pouvoir, plus il s’isole et se radicalise, plus la répression est justifiée aux yeux de la population. C’est en tout état de cause le constat qui semble s’imposer au lendemain de la marche du 22 mai. Passants et riverains ont assisté au mieux sans réagir, au pire en témoignant leur soutien aux forces de l’ordre. Ce constat devrait amener le mouvement à conduire une réflexion sur sa communication et son image dans la société. Il semble en effet que ce soit là une de ses principales lacunes. Les détracteurs du Mouvement du 20 février ne s’opposent que très rarement aux revendications dont il est porteur, mais discréditent le plus souvent les personnes qui le composent, les islamistes « trop extrémistes » d’une part et les jeunes aux « moeurs trop libérales » de l’autre.

PARADOXALEMENT, LEUR JEUNISME POURRAIT BIEN DEVENIR L’UNE DE LEURS PRINCIPALES FAIBLESSES.
L’inéluctabilité de la démocratie, le véritable acquis du 20 février

Quelle que soit désormais l’évolution de la situation, le fait politique au Maroc aura irréversiblement changé de visage. Le Mouvement du 20 février a profondément bouleversé la pensée politique dominante (bien que le plus souvent implicite) héritée du Moyen Âge musulman. Jusqu’alors, et comme on peut le lire dans un ouvrage d’Abdellah Laroui consacré à la question (L’État dans le monde arabe contemporain, éléments d’une problématique, 1980), l’État hobbesien [l’État tout-puissant, NDLR] était jugé acceptable tant que l’utopie d’un État islamique était formellement maintenue. Aujourd’hui, les Marocains, qu’ils soient laïcs ou religieux, réclament l’instauration d’un État de droit et le strict respect des droits de l’homme. La « commanderie des croyants » qui perpétuait formellement l’aspect originel de l’État islamique est contestée, précisément parce qu’elle est jugée incompatible, dans sa mouture actuelle, avec un État de droit. Le Mouvement du 20 février demande que le roi règne, mais ne gouverne plus. Ce positionnement n’est certes pas partagé par tous les Marocains, mais il témoigne d’un changement important dans la mesure où la quasi-totalité des acteurs politiques rejoint le mouvement dans sa volonté d’encadrer le pouvoir royal et de le soumettre aux principes du bon gouvernement. Il s’agit là d’une révolution dans le rapport des Marocains à la monarchie. Celle-ci n’est plus jugée eu égard à sa légitimité historique ou religieuse, mais par rapport à son efficacité et à son mode de gouvernance. Comme l’a récemment déclaré Mohamed Tozy dans un entretien accordé à La Revue (no 11), il s’agit d’une « demande de légitimation rationnelle ». Les dominations traditionnelle et charismatique toujours en usage s’en trouvent ébranlées et les pourtours futurs d’une domination rationnelle légale dessinés. Cette évolution est importante et riche en conséquences, elle implique qu’à terme, la démocratie est non seulement souhaitable, elle est devenue inéluctable. Concilier la démocratie et la monarchie implique nécessairement le passage à une monarchie parlementaire. Tout est désormais une question de rythme et de temps, le roi a son avenir et celui du trône en main et peut encore jouer la bonne carte. « Tgad wella khwi el bled » (« amende-toi ou quitte le pays »), lui assènent aujourd’hui les jeunes et moins jeunes dans les rues du royaume.

LE ROI A SON AVENIR ET CELUI DU TRÔNE EN MAIN ET PEUT ENCORE JOUER LA BONNE CARTE.

Par Youssef BENKIRANE Doctorant en sciences politiques à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris.


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