Le printemps marocain n’a pas eu lie

20.06.2011 |   Aboudrar  B. |  eplume.wordpress.com

   

Dès le début, on savait que cette révolution n’aurait pas lieu. Après les révolutions douces (Tunisie, Egypte), après les révolutions amères (Libye, Yémen, Syrie), voici venue la révolution morte : décongélation de la révolution douce, qui nous laisse aux prises avec le cadavre de la révolution, et la nécessité de gérer ce cadavre en décomposition, que personne aux confins du plus beau pays du monde ne parvient à ressusciter.

Ce que le Roi, Les jeunes févrietistes et les puissances occultes du Makhzen se disputent, c’est le cadavre de la révolution. La révolution est entrée dans une crise définitive. Il est trop tard pour le printemps marocain (chaud et productif), il a déjà eu lieu, distillé au fil des dimanches dans le simulacre de révolution (froide et stérile), il n’y en aura pas d’autre.

La non-révolution se caractérise par cette forme dégénérée de la révolution qu’est lamanipulation et la négociation des réformettes. Les aspirations d’une jeunesse prises en otage (le 9 mars) et mal servie dans une constitution octroyée et le chantage à l’instabilité économique et à l’insécurité sont les produits les plus purs de la dissuasion.

Le pique-niqueur du dimanche a pris la place du révolutionnaire. Il est devenu l’acteur principal, le protagoniste du simulacre, ou plutôt, dans son inaction pure, et son refus, par tactique ou par nécessité existentielle, du seul mot d’ordre qui vaille : « dégage », le protagonisant de la non-révolution. Le reste de la semaine, le pique-niqueur vaque à ses occupations quotidiennes, seule l’idée d’un changement tranquille, prise en otage, occupe la scène (otage comme nous tous de la propagande et de la contre-propagande et de l’information manipulée sur la scène des médias de service).

On a parlé de deuxième « Révolution tranquille du Roi et du peuple », et il est vrai qu’il y a quelque chose de commun entre cette destruction in vitro de la révolution et la fécondation in vitro ; celle-ci aussi produit un être vivant, mais elle ne suffit pas à faire un enfant.

Un enfant, sauf dans le Nouvel Ordre génétique, est issu d’une copulation sexuée. La révolution, sauf justement dans le plus beau pays du monde, naît d’un rapport antagonique, destructeur, mais duel, entre deux adversaires ennemis, un dominant et un dominé. Cette révolution-ci est une révolution asexuée (dont l’ennemi ne figure que comme cible sur Facebook, tout comme le partenaire sexuel ne figure que comme pseudo sur MSN ou sur l’écran du Minitel rose. Si on peut parler de sexe dans ce cas-là, alors le printemps marocain, lui aussi, peut passer pour une révolution.

Si nous n’avons pas l’intelligence pratique de cette révolution _ nul ne peut l’avoir_ , ayons en du moins l’intelligence sceptique, celle de résister à la probabilité de quelque information, de quelque image que ce soit. Etre plus virtuels que les événements eux-mêmes, non pas rétablir la vérité, nous n’en avons pas les moyens, mais ne pas être dupes, et, pour cela, replonger toute l’information et la révolution dans la virtualité dont elles procèdent. Retourner la dissuasion contre elle-même. Etre météorologiquement sensible à la bêtise.

En fait ni la gesticulation grotesque des forces de l’ordre (Rodéos à moto à Sebata), ni la déploration écœurée des syndics de la bonne cause ne sauraient avoir d’effet réel, parce qu’on n’a pas franchi le pas décisif, le pas ultime dans l’analyse de la situation, et que ce pas, personne n’ose ni ne veut le franchir. Ce pas ultime serait de reconnaître que le Roi est non seulement un despote éclairé, ce qui enfonce une porte ouverte, mais qu’il est notre allié objectif dans cette opération de nettoyage d’un Maroc délivré de son arabité et de son histoire récente gênants et d’un futur régime pseudo démocratique délivré de toute contestation radicale de ses propres valeurs ¬celle de la dictature de l’islam et de la commanderie des croyants et de la transparence des marchés.

Le mouvement du 20 février a cependant constitué une rupture radicale. Il est devenu évident avec l’avènement des mini batailles dominicales et des contre-batailles généralisées ¬ que toutes les grandes mythologies du plus beau pays du monde, celles du Progrès, de la Technocratie, de la stabilité économique et sécuritaire, qui avaient constitué jusque-là, vaille que vaille, l’imaginaire de toute la culture politique marocaine, de la modernité, avaient fait long feu.

A défaut de se projeter dans un avenir radieux, il va nous falloir produire une autre forme de cohésion symbolique. A défaut d’une finalité du Bien désormais introuvable, on va trouver une référence absolue dans le Mal et la finalité du Mal. Notre mal absolu : les 20 févriétistes « phagocytés » par les Adlistes, les anciens gauchistes et les nouveaux nihilistes, athés et autres déviants sexuels à l’ombre du Commandeur des croyants dont le despotisme éclairé et bien dissimulé est à l’image exacte de son pouvoir étendu désormais constitutionnalisé.

La supériorité du régime ne se maintient que du désir de chacun de nous d’y décrocher sa petite place. Quand apparaît le moindre signe de refus, le moindre retrait de désir, non seulement le régime perd toute supériorité, mais il perd toute séduction à ses propres yeux. Or, c’est précisément tout ce qu’il a à offrir de « mieux », les voitures, les boutiques de luxe, les centres commerciaux, que les 20 févriétistes refusent d’incendier et de mettre à sac. Ils feraient mieux de revoir leur psychologie pacifiste. Arrêter de conforter le makhzen dans sa présentation des événements de ce printemps comme des incidents de parcours sur la voie d’une réconciliation démocratique et en faire au contraire les phases successives d’une révolte qui n’est pas près de prendre fin et dont l’unique mot d’ordre serait «Dégage».

J’aurais bien aimé une conclusion un peu plus joyeuse, mais laquelle ?

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