POURQUOI JE REVENDIQUE UN OUI DISTINCTIF !

30.06.2011 |  Ali Bouabid |  eplume.wordpress.com

Il fut un temps, pas si lointain et au plus fort de la guerre froide, où pour traduire le trouble de la conscience de gauche, l’on disait mezzo voce « préférer avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ». Aujourd’hui je dirai, au sujet du projet de constitution soumis à référendum, qu’aucune réponse ne s’impose d’elle même dés lors que l’on veut maintenir la possibilité d’un jugement à la hauteur de l’évènement. Mon jugement, que je m’efforce d’étayer plus bas, m’amène à préférer avoir tort avec les partisans du OUI que raison avec le camp du boycott.

Demain je voterai donc OUI. Je revendique un vote positif, lucide et vigilant, dans le rejet des lectures binaires et manichéennes, car je crois que c’est là que se joue notre avenir démocratique à distance des logiques excommuniantes que véhiculent les partisans d’un OUI grégaire, mais aussi certains partisans du boycott. J’ai quelques bonnes raisons de penser que le camp du boycott n’est pas plus homogène que le camp du OUI. Il est clair que la campagne référendaire pathétique par bien des aspects tend à assimiler au OUI grégaire, innocent ou intéressé celles et ceux qui n’ont pas attendu le discours du Roi pour appeler à une réforme constitutionnelle. Mais prenons garde aux ravages d’une lecture binaire et manichéenne qui assignerait indistinctement le vote oui au « camp du mal » quand les « combattants du bien » seraient forcément du coté du boycott ! Je partage pour l’essentiel le diagnostic de la situation politique régressive que défendent certains de mes amis socialistes ainsi que les tenants du boycott. J’ai eu l’occasion de le faire savoir à plus d’une reprise depuis au moins 2001. En revanche, je diverge quant aux réponses à y apporter. Certes la réforme de la constitution est la porte d’entrée incontournable à la démocratisation de nos institutions. Mais elle n’est que la porte d’entrée !

Les partisans sincères du boycott commettent une erreur d’appréciation : Ils fondent leur jugement sur une approche textuelle souvent partielle et partiale, et dans tous les cas insuffisante. En effet, Ils pointent les écarts entre le projet constitutionnel et l’idéal d’une monarchie parlementaire. Ce faisant, ils présupposent que le peuple veut la monarchie parlementaire, que cette dernière peut être instaurée « ici et maintenant » par la grâce d’un texte. Or nous savons tous qu’une constitution se juge d’abord et avant tout à la pratique institutionnelle et politique qu’elle engendre. Or curieusement leur raisonnement fait l’impasse sur cette dimension, de même qu’il évacue la notion de temporalité des réformes indissociable de tout processus de changement. Le temps des institutions ne sera jamais le temps de l’opinion !

J’ai conscience de la difficulté à faire valoir une voie discordante et distinctive parmi l’océan unanimiste autour du OUI grégaire. Pourtant je revendique un OUI de conviction à la fois lucide et vigilant.

Mes convictions sont les suivantes :

  1. Je vote oui car je pense le projet de constitution comporte des avancées substantielles en matière de droits et de libertés qui autorisent l’émergence d’une citoyenneté pleine et active. Au Maroc on ne nait pas citoyen, mais avec cette constitution on peut réellement le devenir.
  2. Je vote oui car l’option démocratique est consacrée parmi les constantes irréversibles de la nation. Cette orientation fut elle incantatoire, et en contradiction avec certaines dispositions relatives à l’équilibre et à la séparation des pouvoirs, n’en oblige pas moins tous les acteurs sur le moyen terme. Elle a de surcroit une vertu pédagogique essentielle car la démocratie est autant un régime qu’une forme de société.
  3. Je vote oui car si la constitution n’instaure pas un régime de la responsabilité politique digne d’une monarchie parlementaire, elle en jette les fondements et marque des progrès non négligeables dans l’autonomisation de l’exécutif gouvernemental et dans le renforcement des moyens de contrôle du parlement sur le gouvernement.
  4. Je vote oui car je crois, que par la grâce du printemps arabe et du mouvement du 20 février et du discours du 9 mars, nous sommes en présence d’une réalité politique nouvelle qui d’une part interpelle TOUS les acteurs, et d’autre part les oblige, au regard de l’option démocratique qui désormais fait partie des constantes de la nation.

Elles sont mues par une part de lucidité :

  1. Je vote oui car je ne crois pas qu’on ne peut faire l’économie d’une transition vers une monarchie parlementaire, et que cette constitution l’autorise pour peu que TOUS les acteurs se mettent à niveau pour y parvenir. Constater que la transition politique des années 90 n’a pas conduit à la démocratie ne doit pas nous conduire à rejeter l’idée de transition, mais à en envisager autrement le déroulement. Bien plus que le texte constitutionnel, c’est la pratique politique qu’il engendre qui est ici déterminante.
  2. Je vote oui car je pense qu’avec le projet de constitution rien n’est encore joué s’agissant de la réalité du fonctionnement du régime de gouvernance publique à venir. Trois aspects fondamentaux vont en déterminer les contours : le calendrier électoral, les lois organiques et la mise en branle des mécanismes participatifs contenus dans le projet de constitution. Ces trois chantiers auront, bien plus que le texte de la constitution, valeur de test de la volonté réelle de l’Etat de placer le Maroc sur les rails de la construction démocratique. Ils conditionneront aussi l’installation de la confiance minimale entre les citoyens et leurs institutions sans laquelle rien n’est possible.
  3. Je vote oui car je ne suis pas partisan des ruptures brutales aux conséquences incalculables pour la cohésion de la nation, tout en étant conscient que ceux qui en agitent le spectre ont fait preuve d’une telle indigence politique qu’ils ont perdu toute autorité morale pour être audibles.

Et un devoir de vigilance qu’exige le climat de défiance actuel :

  1. Je vote oui en dépit d’un processus constituant, qui en contradiction avec l’esprit du discours du 9 mars que j’ai salué, a dévoyé la notion de concertation politique et éclipsé délibérément le débat public autour du projet de réforme.
  2. Je vote oui en dépit d’une campagne référendaire avilissante pour les marocains orchestrée tambours battants par l’Etat au mépris des règles élémentaires d’impartialité et de respect de la pluralité des opinions. Pour être crédible et installer la confiance minimale requise, l’Etat a un devoir d’exemplarité que sa fébrilité l’empêche encore d’observer.
  3. Je vote oui et en appelle à la poursuite de la mobilisation à travers la constitution de « comités de vigilance citoyenne » qui, se revendiquant des possibilités offertes par la constitution en matière de participation à la décision sur les choix publics vont puissamment configurer l’espace public démocratique de notre pays pour les prochaines années.

Par Ali Bouabid

Membre du bureau politique de l’USFP


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5 commentaires pour POURQUOI JE REVENDIQUE UN OUI DISTINCTIF !

  1. Abdullah Abaakil dit :

    Il y a des lapsus révélateurs savoureux. Après la signature de Ali Bouabid, il est fait mention de sa qualité de membre du bureau politique de l’USF… Le P de Populaires a sauté tout comme le Peuple dans le projet de constitution.
    Un bon résumé de l’article🙂

    • Simon omier dit :

      Vous jouez opportunément et du reste intelligemment sur une erreur de frappe pour la rendre un lapsus et pour déscriditer un Parti historique qui a sacrifié tant d’âmes pour l’insturation de la démocratie . Les Bouaabid étaitent toujours poupulaires et le resteront comme leur Parti d’ailleurs, malgré une partqiue de certains patisans, hélas eminents, qui a treni l’image de ce parti si poupulaire au coeur des marocains. Je félicite Ali pour ce plaidyer, trés convaincant, en faveur du OUI

  2. dima dit :

    Sauf que l’Histoire a donné raison à Aron plutot qu’à Sartre et si besoin
    est de clarifier certaines choses, je commencerai par indiquer que la vraie
    gauche marocaine ne connait pas de vrai de trouble de conscience et sait
    que tout un peuple ne peut s’épanouir et jouir de ses véritables droits que
    dans l’enceinte de la démocratie. Insulter son intelligence, en le maintenant
    dans une salle d’attente depuis plus d’un demi siècle et des poussières
    d’années, sous prétexte qu’a toute chose il faut un commencement et que
    ce fameux début ne fait que perdurer : cela justifie sa défiance et sa suspicion
    vis à vis de ce « pacte-constitution » . Un Oui, fut-il grégaire ou dictinctif et de
    conviction, demeure malgré tout un choix de la « réaction » dont les relents sont
    « conservateurs » et ne peut en aucun cas se drapper de valeurs de gauche,
    uniques valeurs de progrés et de changement. Des valeurs dont se réclame
    encore heureusement la jeunesse ittihadie qui n’a pas appelé à voter OUI
    contrairement au bureau politique de l’USFP qui encore une fois donne
    l’impression d’etre en total décalage avec l’interet du peuple et malheureusement
    ne semble pas à la hauteur de l’héritage dont il se prétend etre dépositaire.

  3. dima dit :

    Un dirigeant de l’USFP, en faveur du « oui », raconte
    l’arnaque du vote

    « Je viens de voter. Je remets ma carte d’électeur. Je demande
    si on doit vérifier mon identité. On me dit « on ne fait pas ça ». On
    trouve mon nom sur les listes. On met une croix en face de mon nom.
    Je vote. Je demande si je dois signer on me dit non. Je dis : mais vous
    pouvez mettre autant de croix à la place des personnes qui ne sont pas
    venues voter puisqu’aucune signature n’est requise ! Amer. »

    http://www.demainonline.com/2011/07/01/un-dirigeant-de-lusfp-en-faveur-du-oui-raconte-larnaque-du-vote/

  4. dima dit :

    De l’amertume…il en quémande encore »

    « Le spectacle pathétique des conciliabules en vue d’adopter
    des textes de loi supposés signifier le changement, ne trompe
    personne. Il n’intéresse au mieux que leurs promoteurs, qui
    conspirent à fermer le jeu politique pour ne laisser aucun
    canal d’expression politique en dehors des partis classiques,
    lesquels dans leur immense majorité n’ont aucun intérêt au
    changement ! »

    Jumeau d’eplume :
    http://samiaetghali.tumblr.com/post/10784778251/point-de-vue-pour-exister-ne-boudons-pas-les-listes

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