Pour comprendre le con-texte du « Oui »

01.07.2011 | Nawfel Chana |  eplume.worpress.com
Le 21 février 2011, une jeune marocaine de 25 ans s’immole par le feu à Souk Sebt. Fadoua Laroui est célibataire, mère de 2 enfants et s’est encore fait refuser un logement social par le maire, qui a par ailleurs décidé de détruire le gourbi dans lequel elle logeait avec ses parents et ses enfants. L’injustice d’un représentant de l’autorité, le désespoir d’une citoyenne sans ressources, un bidon d’essence.. Tous les ingrédients d’un scénario à la Bouazizi. Des langues n’en croient pas leurs yeux, se précipitent sur l’occasion et appellent à la chute du Régime ! Et.. il ne se passe rien. Les marocains ne suivent pas. Le M20F n’élève pas ses revendications. Un peu comme dans les cartoons américains quand la mèche se consume jusqu’au tube de dynamite, puis silence, l’explosion prévue ne se produit pas. Certains diront que c’est parce que les marocains sont plus intelligents, les autres diront que c’est parce qu’ils sont des froussards. Mais en fait, si l’histoire de Fadoua n’a pas pu décrocher sa majuscule pour faire basculer l’Histoire du Royaume, c’est parce que les marocains, dans leur grande majorité, n’ont pas de problème avec le concept de la monarchie pour aspirer à changer de Régime. Face à eux, une minorité de républicains ne rate pas une seule occasion pour vendre son idée. Les conservateurs sont clairement dans le camp monarchiste, alors que les progressistes marocains se retrouvent dans les 2 camps. Je vous offre mon analyse.

Si Mohammed V était admiré pour des raisons que l’on connait tous et si Hassan II était craint pour des raisons que personne n’ignore, Mohammed VI est plutôt aimé et protégé par la grande majorité des marocains. Cet amour a commencé bien avant son intronisation, il était encore prince et déjà proche du peuple. On pouvait le croiser en ville ou à la plage, au milieu des marocains et l’échange verbal était possible. Une fois sur le trône, il a eu droit à cette protection populaire qui continue toujours. Il était aimé, il était jeune, l’air fragilisé à sa première sortie médiatique après la mort de son père et n’avait pas le bagage politique pour la lourde tâche qui lui était désormais confiée. Il devait succéder à Hassan II, le charismatique, et hériter d’un Maroc féodal, boiteux, aux institutions funèbres et avec une classe politique dressée par le Roi de droit divin Hassan II et son valet Basri. Le jeune monarque a tout de même su briller très tôt, en mettant de son coté les pauvres et les handicapés, en réformant le code de la famille, en amorçant la réconciliation avec le passé (IER, visites dans les provinces du Nord..), en libérant la presse et les détenus d’opinion avec à leur tête Sheikh Yassine, et en épousant « une fille du peuple », tout ceci sous le regard protecteur des marocains. Bien entendu personne n’est parfait, il a ses erreurs aussi, la principale peut être était de privilégier la camaraderie à la compétence. Mais plus de 90% des marocains (selon Le Monde) voient d’un bon œil le règne de Mohammed VI. Et la montée en flèche du parti « de l’ami du Roi », le PAM en 2009 alors qu’il était tout fraichement créé, prouve encore une fois que pour le marocain, tout ce qui vient de Sa Majesté est bon à prendre.

Les marocains n’aiment pas qu’on touche à leur Roi et à leur religion. Un débat est permis, mais pas qu’on leur force la main. Quand El Glaoui et le général français Guillaume avaient décidé d’écarter Mohammed V et le remplacer par Ben Arafa, la rue marocaine était en feu et a réussi à forcer l’abdication de ce dernier, contraint à l’exil en France après 2 ans de règne. El Glaoui devra embrasser les pieds de Mohammed V pour que le peuple lui pardonne.

L’attachement des marocains au Trône et à la religion d’Etat ne date pas d’hier, et les raisons originelles ne sont pas spirituelles mais socio-économiques. Le Maroc n’est pas sorti indemne du Moyen-Âge, les famines et les épidémies se relayant à une époque préindustrielle où l’agriculture incertaine et le commerce des denrées étaient les principales sources de subsistance, le pays s’est fragilisé démographiquement et économiquement. L’unité territoriale s’effritait petit à petit au profit d’une organisation de plus en plus tribale. A l’époque, les paysans qui travaillaient la terre avaient besoin de protéger leurs biens contre les voleurs de récoltes, et cette protection était assurée par les Emirs en contre partie d’un quota sur les moissons. C’est de là que naquit la fidélité paysanne aux familles régnantes qui garantissaient la stabilité et la sécurité sur les territoires qu’ils gouvernaient. L’expansion européenne en Afrique donnera le coup de grâce à l’économie marocaine. Le Maroc perd d’abord son versant méditerranéen puis atlantique. Les Ottomans occupent l’Est et les européens colonisent l’Afrique subsaharienne. L’étranglement économique est de plus en plus asphyxiant car le Maroc est désormais court-circuité du trafic commercial entre le Sud et le Nord. Les caisses du Royaume sont désormais privées des retombées de la médiation commerciale. C’est là que les zaouïas entrent dans la scène politique. Au sein d’une société marocaine croyante mais désespérée, qui n’a plus de portes auxquelles frapper à part celle du Ciel, les zaouïas jouent alors un rôle économique et social capital, en organisant la Zakat assurant une redistribution plus équitable des richesses, elle partage et donne à exploiter des terres, veille à la bonne gestion des récoltes, lutte contre la corruption, verse des subventions aux familles déshéritées et prend en charge les orphelins. Devant l’adhésion massive des marocains autour de ces zaouïas, la récupération politique ne s’est pas faite attendre et la plus forte alliance qu’a connu le Maroc prendra naissance : le Pouvoir allait assoir sa légitimité dans la Religion. C’est la naissance des dynasties chérifiennes. Et depuis la confusion entre le politique et le Sacré est entretenue. Mais il était désormais gravé dans les consciences que le trône et la Religion ont évité à ce pays une dislocation certaine, et devenaient dès lors les symboles de son union et sa stabilité. Cet héritage sera transmis de génération en génération et donnera le courant conservateur.

Voilà pourquoi le mouvement du 20F, qui s’est presenté comme un courant progressiste, a été mal accueilli par les conservateurs, car ils voulaient éviter un raccourci trop facile et l’amalgame rapide avec ce qui s’est passé lors d’un printemps qui a débuté l’hiver dernier en Tunisie et en Egypte et qui a abouti à la chute des 2 Régimes. Les marocains veulent le changement, mais avec et derrière leur Roi. Et c’est pour cette même raison que pour la majorité, tout discours de Sa Majesté sera historique. Ensuite le « Makhzen » sait instrumentaliser cet attachement des marocains au trône, et le M20F a péché en ne communiquant pas suffisamment sur ses réelles intentions de réformes, et puis ses « mauvaises fréquentations », disons-le comme ça, ont fini par lui coller l’étiquette d’antimonarchique islamophobe. Beaucoup des marocains qui vont voter Oui au référendum d’aujourd’hui voteront Oui pour la monarchie et l’Islam et non pas pour le texte de la Constitution. C’est triste, mais vrai. Et toute démarche revendicative à l’avenir doit tenir compte de ce contexte particulier. Non pas l’accepter et faire dans le populisme ou la démagogie, mais préparer le terrain en élevant le niveau de conscience politique général. Et ceci est le rôle principal des partis politiques. Ai-je changé de discours ? Je ne pense pas. Mon idéal est toujours le même : une monarchie parlementaire pure. Mais quelle monarchie parlementaire peut-on espérer sans réels parlementaires ? Et ça je l’ai écrit après le discours royal du 9 Mars : le Roi a répondu à l’aspiration de son peuple, il n’est pas réfractaire à la réforme de la monarchie, nous devons nous tourner vers les partis politiques et les forcer à faire leur 20F interne si l’on veut aspirer à une réelle démocratie moderne.

Aussi, il est intéressant de constater que beaucoup de marocains ne veulent pas d’une monarchie symbolique, un Roi sans pouvoir est perçu comme un Roi faible. Et notre héritage monarcho-islamique y est pour quelque chose. Notre Histoire est celle de la victoire de l’individu sur les institutions. La personnalisation du Pouvoir a fini par délégitimer la classe politique ainsi que toutes les institutions au point que les marocains ont peur de la délégation du Pouvoir aux partis politiques et beaucoup s’y opposent ; car ne veulent pas que l’exécutif tombe entre ces mains malhonnêtes et incompétentes. D’autant plus que ces partis n’ont rien fait pour lutter contre cette désaffection mais l’ont plutôt confirmée à chaque fois que la perche leur était tendue. La plus grosse déception qui a discrédité définitivement même la gauche marocaine était le gouvernement de l’alternance avec El Youssoufi. Les marocains ne croiront plus désormais en leurs politiciens, qui ne semblent plus s’investir que pour s’engraisser. Devant ce drame, « Vous ne pouvez pas en vouloir au Roi de remplir le vide » comme dirait Mohamed Ziane.

Ce qui intéresse les marocains c’est le concret, pas le concept : ils voient un Roi hyper actif et une caste politique ronflante et corrompue. Voilà pourquoi une monarchie parlementaire, à l’européenne, ne semble pas être la bienvenue dans les discussions sur les terrasses de cafés marocains. Non pas que les marocains ne méritent pas la démocratie, ou qu’ils n’y sont pas encore prêts ; mais juste qu’ils ne veulent pas encore de ce modèle, pour décider de l’adopter. Il faudrait pour cela que les partis regagnent la confiance des électeurs, pour pouvoir faire du parlement le socle de notre organisation politique.

La majeure partie des progressistes marocains, de culture et d’éducation francophile, ont soit la mémoire soit la culture courte quand ils veulent omettre cet héritage et cet attachement non seulement à l’institution monarchique mais aussi à la personne du Roi. Les progressistes ont eu tort de ne pas prendre en compte la légitimité du courant conservateur marocain. En voulant l’éliminer en le traitant de rétrograde, au lieu de négocier avec, ils ont transgressé le principe même de la démocratie à laquelle ils appellent. Personnellement, je pense que la coexistence des deux est salutaire : sans les premiers, le Maroc ne progressera pas et sans les seconds il perdra sa stabilité ou du moins son identité. En politique, comme en biologie, tout appareil a besoin pour son fonctionnement de l’équilibre garanti par la synergie entre un « feedback positif » et un « feedback négatif », alors que ces rétroactions ont des objectifs conflictuels. Mais c’est justement l’affrontement et les conflits, que permet la démocratie, qui en font un moteur de développement, sans chaos; à l’image des monarchies parlementaires scandinaves.

Les progressistes ont raison par ailleurs de faire le constat de la schizophrénie sociale ambiante et constitutionnalisée. Mais ils se trompent quand ils concluent que les marocains ne veulent pas s’ouvrir, se moderniser. Rappelez-vous les couscoussiers en guise d’antenne quand les paraboles étaient encore interdites au Maroc ! C’était bel et bien une volonté affichée de changement, de curiosité et d’ouverture sur un autre monde. Et si jusqu’à maintenant cette ouverture ne se limite qu’au divertissement et la consommation, elle touchera les consciences politiques tôt ou tard. Ce qui sauve le Maroc de la violence que connaissent les autres pays arabes dans leur quête de liberté, c’est justement cette schizophrénie. De par notre mosaïque culturelle, nous avons appris à tout intégrer, jusqu’à la colonisation. Durant des siècles les marocains, pour rester unis, n’ont presque rien rejeté, et presque tout intégré. Maintenant ils somatisent, les contradictions intégrées refont surface et s’expriment. M’étant intéressé de près à la psychanalyse, je vous rassure : c’est le début de la guérison. A condition que l’on respecte le temps qui lui sera nécessaire.

Et pour finir ce petit tour d’horizon, on ne peut comprendre le cas Maroc si l’on ne le place pas dans la dynamique internationale. Quel changement conséquent pour le Maroc tant qu’on ne parle pas de la mafia franco-makhzenienne, continuité de la Françafrique de De Gaulle, qui cherche le monopole de l’économie nationale ? Quel changement réel sans comprendre le choix des alliés privilégiés du Royaume: la France et les Etats-Unis, ou plus basique encore : comprendre ce qu’est et comment fonctionne le « Makhzen » ?

Se trompent ceux qui pensent qu’on change une société par une Constitution, ou que l’on peut faire tomber une organisation rodée (le Makhzen), en marche depuis presque un siècle (protectorat français) et dont le fonctionnement a appris au fil des décennies à s’automatiser, se décentraliser et s’autonomiser. C’est une évidence : il faudra du temps, beaucoup de temps. Les expériences tunisienne et égyptienne en sont l’exemple : Ben Ali et Mubarak sont tombés mais le fantôme de l’ancien Régime habite toujours le Pouvoir. Le combat pour la souveraineté est un combat sans fin, parce qu’il faut affronter à la fois les forces de l’ombre internes et les lobbys étrangers.

La démocratie est un processus, une construction. Peut être que les jeunes générations élevées sur le net, qui n’ont pas connu le papier calque et le papier carbone, habituées à la rapidité d’un copier/coller en 2 clics, pensent qu’en politique les choses se passent avec la même vitesse. Qu’il suffit de copier un modèle qui a fonctionné là-bas et de le coller ici pour que ça marche. En médecine, on parle de rejet de greffe quand la compatibilité n’a pas été soigneusement étudiée entre le receveur et son greffon.

Mes amis, nous avons du khobz sur la planche !

Wa koulou doustourine wa antoume bi khayr.


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4 commentaires pour Pour comprendre le con-texte du « Oui »

  1. Mickael dit :

    Très bon article/analyse !!

  2. Abdullah Abaakil dit :

    Article que je qualifierais de très inégal. Les arguments d’ordre psychologiques méritent l’attention mais la partie historique me semble souffrir certaines lacunes.
    L’argumentation faisant appel à l’histoire me semble être la plus faible. Quand l’auteur écrit « l’unité territoriale s’effritait petit à petit au profit d’une organisation de plus en plus tribale » au Moyen-Age, c’est inexact. Cette progressivité, pour un pays fondamentalement tribal, jusqu’au XXème siècle avec les effets de l’exode rural, est étrange. D’ailleurs, jusqu’à l’avènement des Saadiens, inventeurs du concept de Makhzen, récupéré par les Alaouites comme le décrit partiellement l’auteur, les dynasties glorieuses précédentes s’appuyaient fondamentalement sur la légitimation tribale.
    D’ailleurs, il faut également rappeler que le concept, récemment appliqué au Maroc, de monarchie héréditaire classique, et qui date de Mohammed V, a peu à voir avec celui de Sultan de l’Empire Chérifien. L’opération dite de bey3a permettait le choix par les autorités religieuses et tribales de leur Sultan, au sein de la famille régnante, sans soumettre le pays aux hasards de la génétique, et cette bey3a a même souvent été retirée et on compte plusieurs Sultans qui ont fini par être déposés. Il faut aussi souligner que ce même Sultan exerçait son autorité réelle sur une faible portion du territoire et de la population, ce qui n’empêchait pas celle-ci d’être régulièrement contestée, notamment en termes d’imposition.
    Les problématiques d’aujourd’hui ne tournent pas autour du concept monarchique, mais de l’exercice de celle-ci. Quand au sentiment profond et aux attentes des marocains à ce sujet, il me semble plus raisonnable de les laisser analyser par des sociologues plutôt que par une approche clinique.

  3. dima dit :

    « Si Mohammed V était admiré pour des raisons que l’on
    connait tous et si Hassan II était craint pour des raisons que
    personne n’ignore, Mohammed VI est plutôt aimé et protégé
    par la grande majorité des marocains.
     »

    Rendons à césar ce qui lui appartient et référons nous
    à l’Histoire non biaisée et non enseignée dans nos manuels :

    « – Est-ce que sa méfiance était fondée ?

    Voyons, il ne faut tout de même pas oublier que c’est nous
    qui, en réalité, avons restauré le prestige de la monarchie dans
    ce pays. Souvenez-vous : depuis le traité du protectorat, depuis
    le 30 mars 1912, la monarchie était complètement déconsidérée
    aux yeux du peuple. C’était le « roi des Français » et les
    Berbères avaient une formule pour le définir: « Agalid Er Roumi ».
    Depuis 1943, le Mouvement national a restitué à la monarchie la
    légitimité qu’elle avait perdue. Puis, par un travail incessant, nous
    avons rendu le roi non seulement légitime, mais populaire. Nous l’avons
    fait pénétrer dans les foyers et dans les douars.

    En 1955, Mendès France, puis Edgard Faure, pour nous faire
    abandonner ce qu’on appelait alors « le préalable de la libération du roi »
    nous disaient: « Mais pourquoi insistez-vous pour faire appeler
    le roi sur le trône » ? Là encore nous avons soutenu la monarchie .
    Mais tout cela à une condition expresse, qui était claire
    dans l’esprit de tous: créer nous- mêmes une Monarchie constitutionnelle
    où le roi aurait été le symbole de la continuité des institutions
    et où un gouvernement responsable aurait exercé le Pouvoir. En fait,
    voilà à quoi nous avons abouti : la Constitution a été octroyée.
    Elle laisse au roi toute la réalité du Pouvoir. Cela peut amener le pire.

    La suite… »

    http://www.elhyani.net/interview-de-abderrahim-bouabid-et-mehdi-ben-barka-avril-1963/

    PS: le présent texte de NC est truffé de carence au niveau de
    l’Histoire marocaine et certaines interprétations sont
    sujettes à des bienvenues corrections.

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