Un matin au métro …

16.07.2011 | Aymane Boudouh |  eplume.wordpress.com

Au cours de ces moments où mes activités journalières ne me procurent aucun plaisir … où mon âme se lasse de la similitude de ses journées … où je prends le métro à 7h20 le matin, ne me souciant pas de lire rapidement les quelques pages d’un Roman que j’ai acheté justement pour ne pas s’ennuyer dans ce véhicule que je déteste. Le métro est moche parce qu’il a été construit par obligation. Il n’attend personne … A force de le prendre, un refrain affreux se grave dans ma mémoire, composé par la répétition du bruit du démarrage et du freinage, entrecoupé par une voix monotone nommant les arrêts : Osseghem … Simonis Léopold II … Belgica … Pannenhuis … Bockstal … Stuyvenbergh … Houba-Brugmann
Dans ces rares moments, je commence à lire dans les visages des gens avec qui je partage le compartiment et puis après le chemin : des expressions diverses et des mondes différents.

Ils occupent le même espace mais chacun à le cœur ailleurs … Dans son pays d’origine. C’est ce que j’aime le plus à Bruxelles … son multiculturalisme … sa multiracialité … sa diversité.

Je vois dans le visage de celui qui est en face de moi l’obligation d’aller faire un travail physique qu’il déteste pour pouvoir survivre en Belgique et entamer plus tard des projets en Europe de l’Est … il a l’air d’être un Roumain ou un Bulgare … à force de faire des garde aux urgences , je commence à faire la différence entre les européens de l’Est. C’est bien dommage que mon année bruxelloise tend vers sa fin. Je dois prendre mon congés pendant les vingt derniers jours du Ramadan vue que les horaires du travail ne change naturellement pas ici : 8h-18h, le soleil se couche à 22h. Sinon j’aurais tenté de faire une grande tournée dans cette Europe historique, où les gens sont moins froids et plus décontractés que ceux qui se sont perverti en Europe occidentale par la triade : Industrialisation, Production et Consommation … ses mains disent qu’il est maçon ou qu’il œuvre dans les travaux publics. Ces mêmes mains caressent l’écran tactile d’un IPHONE 3Gs. Les écouteurs aux oreilles, Il est peut-être entrain de jouer au solitaire tout en écoutant une chanson roumaine/bulgare qui lui rappelle le bon vieux temps à Bucarest/Sofia. … Ces mains ont droit à des soins gratuits dans les prestigieux services de chirurgie de la main s’ils sont lésés … ils a une couverture sociale, une maison, une voiture, ses enfants partent tranquillement à l’école, ils payent les impôts, il vit mieux ici … contrairement aux belges, ils n’est pas atteint pas la fièvre consumériste, il ne signe pas d’abonnements, il ne prend pas de crédit … il économise tout doucement, lentement mais surement … il doit encore patienter quelques années pour pouvoir demander la nationalité et retourner dans son pays.

A coté de lui s’assoie un africain, il est sans doute congolais. Ce sont les noirs africains les plus nombreux en Belgique. Ils ont le visage plus rond, la couleur plus foncée, ils aiment bien s’habiller de couleurs flashy. Il est entrain de circuler dans les transports publics du pays qui l’a colonisé. Comme un algérien en France. Un marocain en Espagne. Un égyptien en Angleterre. Un Libyen en Italie ou un Irakien aux Etats-Unis. Il doit être du Congo-Kinshasa ou la RDC : République démocratique du Congo. Ancienne Zaïre. C’est plutôt à Paris qu’on retrouve les autres congolais : du Congo-Brazzaville : ancienne colonie française … le grand Congo a été théoriquement partagé lors de la conférence de Berlin (1884) entre la France et la Belgique. Lors de la même conférence les grands principes du découpage du riche continent ont été établi … Ce congolais qui est entrain de lire un vieux bouquin qui a l’air d’être une bible me fait penser à Célin, un confrère avec qui j’ai voyagé en 2007. Un grand chrétien. Je ne sais pas par quel mécanisme on commence dès qu’on fait la connaissance d’une personne, à la comparer avec son concitoyen qu’on a connu auparavant. Il m’a fait penser aussi à un autre congolais qui est passé au service : un interne qui essaye de sortir du conformisme que les études médicales imposent. Il m’a vraiment impressionné par sa connaissance impeccable de l’histoire et la politique marocaine. Un drogué de « jeune Afrique ». Le seul interne avec qui j’ai pu discuter la question de la révolution dans les pays arabes – notre sujet favori – et d’autres questions épineuses tout au long de sa période de stage. C’était les seuls trois semaines où je me suis permis de parler sérieusement avec quelqu’un à propos de ce qui se passe réellement dans le monde. Quand il est parti. Il a fallu que je subisse encore une fois la torture des discussions puériles sur ce qui est publié dans les magazines « people » : Affaire DSK, Mariage du prince Albert, le nouveau tatouage d’Angélina jolie, les vacances de Depp/Paradis …

A mes cotés, un belge d’origine marocaine est entrain de lire Alain Gresh . C’est ainsi que j’aime les nommer. Belge de nationalité. Marocain d’origine. Belgo-marocain de culture. Il doit avoir 27 ans. Chemise cintré à carreaux marron, jean légèrement délavé, un bracelet en argent serré au poignet droit et des lunettes pas très à la mode qui lui donnent un air sérieux. Déjà le livre qu’il a entre les mains montre qu’il sort du commun des marocains de Belgique … Ce sont ses anciens grands parents qui, dans les années septante – comme on dit ici, c’est plus logique que Soixante-dix –, ont tracé les voies, creusé les tunnels et construit les stations du métro … Ses anciens grands parents sont venus à la demande de la Belgique pour reconstruire le pays qui vient de sortir de la guerre et rajeunir sa population. Il est donc aberrant de la part des belges de souche – si ça existe encore – de demander à ceux qui ont été invités par besoin hier de bien s’intégrer aujourd’hui. Il est aussi aberrant de la part des marocains d’origine, nés ici, de ne pas s’identifier aux valeurs occidentales en général et à la culture belge en particulier quand cela ne va pas à l’encontre de l’islam. Le jeune homme à coté de moi souffre sans doute – c’est un mal nécessaire – de la question de l’intégration. Une question qui va disparaitre quand les marocains refuseront de parler de l’intégration. On est né en Belgique. Nos parents sont nés ici. Nos arrières grands parents ont contribué à la construction du pays. On est belges. Un peu différents, le belge d’origine polonaise ou le belge d’origine macédonienne sont aussi différents. Mais on a tous les mêmes droits que les autres et on doit faire les mêmes devoirs. Point barre. C’est au moment où elle commence à culturaliser les questions et islamiser le débat que la communauté marocaine perd la partie face à un racisme subtil qui la pousse à s’exclure dans l’émotionnel et la victimisation. Le jeune homme a coté de moi, très serein, me semble assez intelligent pour contourner cet obstacle en attaquant par les textes de lois ceux qui l’attaquent par les préjugés.

L’ambiance à l’intérieur de cet engin est glaciale. Les comportements automatiques. On rentre, on s’assoie près de quelqu’un. Si l’on est courtois par éducation, on lui souhaite une bonne journée. Si l’on a l’habitude de feindre la courtoisie pour accumuler les gains sociaux et professionnels, on ne dit rien puisqu’il ne semble pas être quelqu’un d’intéressant. On ouvre le sac pour sortir le bouquin qu’on ne lit que dans les transports publics tellement la journée de ceux qui se réveillent tôt pour aller gagner des sous se termine vite. On est absorbé par le roman de l’écrivain ou l’analyse de l’essayiste ou naïvement par une bande dessinée mais une part de notre cerveau, comme un sablier, estime le temps qui reste pour sortir de cette salle de lecture mobile … Soudainement, On se lève. On ouvre la porte.

Les moins chanceux doivent changer de machines. Les paresseux prennent la queue pour monter dans les escalators. Ils vont de toute façon pouvoir marcher après. Ils profitent des derniers instants de fainéantise que leur offre le monde industriel. Les obèses, les soucieux de leurs corps, les sportifs et les gens dynamiques préfèrent les escaliers, ça brule plus de calories : une marche de 30 minutes par jour suffit pour empêcher le gain de poids.

A la sortie de la station, on assiste à la scène culte, au moment favori des dépendants à la nicotine : la cigarette du Matin. Ce sont habituellement ceux qui prennent les escalators qui se préparent déjà – tout en montant – à retirer le doux poison du paquet et à chercher le briquet qui s’entremêlent dans le sac des demoiselles aux accessoires superflus qui entretiennent leur artifices faciaux ; ou de la poche intérieur gauche de la veste des Monsieurs qui agence leur portefeuille tout près de leur cœur. Tout doit être prêt de façon à ce que la cigarette soit allumée dès qu’on pose les pieds sur la terre immobile. Le premier souffle est émoustillant. Il procure une sensation de relâchement à très court terme et un cocktail de cancers et de maladies cardiovasculaires plus tard. Cette première cigarette devient peu à peu déplaisante. On la termine quand même parce qu’elle coute de l’argent. C’est devenu un réflexe. C’est en fait une échappatoire. Peu importe les activités qu’on fasse, ils doivent êtres enchainées, ils doivent se suivre pour échapper en permanence au grand dialogue avec soi-même … à l’appel de l’âme … par peur de l’ennui ou de la solitude. On doit être occupé par tout et n’importe quoi. Après la cigarette qu’on éteint à l’entrée du travail, on prend l’ascenseur. On dépose la veste. On se précipite vers le distributeur de café tout en distribuant les bonjours. On dépose le gobelet près de l’ordinateur qu’on allume. On range ce qui est devant nous en attendant le démarrage de cette machine qui a révolutionné le monde. Login … mot de passe … la session est ouverte … au boulot !

Ce texte est également publié sur le blog Boudouh

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