Du réformisme désarmé

04.08.2011 | Zeroual Abdellatif |  eplume.wordpress.com

 Dans la postface de 1873 du livre I de son ouvrage monumental le Capital, Marx avait écrit que la dialectique dans sa « configuration rationnelle » c’est-à-dire matérialiste (opposée à sa forme hégélienne mythifiée) est « un scandale et une abomination pour les bourgeois et leurs porte-doctrinaires, parce que dans l’intelligence positive de l’état de choses existant elle inclut du même coup l’intelligence de sa négation, de sa destruction nécessaire, parce qu’elle saisit toute forme faite dans le flux du mouvement et donc aussi sous son aspect périssable, parce que rien ne peut lui en imposer, parce qu’elle est, dans son essence, critique et révolutionnaire. »

      De par ses implications dans l’analyse et la pratique politiques, la dialectique matérialiste dérange à la fois les défenseurs de l’ordre établi et les réformistes. Elle les offense cruellement et heurte leur certitude et leur « éthique réformiste ». L’article de Younes Benmoumen, publié à la version française du site Lakom[1], est un merveilleux exemple de la manière outrageuse avec laquelle se présente la dialectique au sens commun réformiste. Commentant mes propos à l’université d’été de Capdema (une association d’étudiants démocrates marocains en France dont il est le président), il écrit : « Parmi les choses intéressantes qui ont été dites durant l’université d’été de CAPDEMA, cette question qui m’a fait sans le vouloir tourner la tête vers la salle, pour y lire les visages. Je les imaginai aussi inquiets que je l’étais moi-même. Inquiets, non par l’audace du propos puisqu’il est attendu, mais par la réponse encore ouverte à cette question terrible. L’un des intervenants de l’université d’été, le représentant de la Voie Démocratique (« Annahj Addimocrati ») l’a posé comme une chape de plomb sur la salle. « Le makhzen est-il dissociable de la monarchie ? ». Jamais cette question ne s’était présentée à moi d’une façon aussi percutante. Elle porte cependant en elle toute mon éthique réformiste : celle de croire qu’un régime politique féodal peut devenir démocratique, autrement que par la révolution ou la guerre. » Incapable d’analyser le concret comme « une totalité riche en déterminations et en relations » (Marx) traversée et mue par ses contradictions, le sens commun réformiste sombre dans un évolutionnisme plat fondé sur la dénégation de la rupture comme élément important dans l’histoire de l’Humanité. Ainsi, le refus de penser le réel d’une manière systémique et dialectique pousse notre cher Younes (pour parer à son inquiétude compréhensible) d’une part à isoler artificiellement ses éléments et d’autre part à les couper de ses conditionnements socio-économiques. Pour rendre mes propos plus concrets, je situerais mes critiques à deux niveaux :

– Premièrement, la monarchie n’est pas isolable du Makhzen ni aujourd’hui ni demain. En effet, c’est ce système qui lui permet d’exercer son pouvoir. Et en retour, elle en est le ciment sans lequel il ne deviendra qu’un ensemble désarticulé de réseaux d’intérêts et d’influence. Elle joue non seulement le rôle d’arbitrage et de régulation du système, mais aussi de faire émerger (par-delà des conflits d’intérêts) les orientations globales nécessaires à son fonctionnement normal.

–  Deuxièmement, le makhzen n’est pas seulement « un système de normes et de modes d’actions porté par des hommes » comme l’entend notre cher Younes. Une définition qui tend d’ailleurs à le réduire à un « code de conduite » ou à une culture sans matérialité ni enracinement social. Au-delà du symbolique, le makhzen est avant tout un appareil de coercition, de pillage et d’hégémonie (au sens gramscien) au service d’intérêts de classe déterminés. Couper le makhzen de sa base de classe est une attitude typique des réformistes qui pensent que la dictature des classes dominantes au Maroc rentières et rétrogrades (alliés du capital international) peut prendre la forme d’une démocratie libérale. Détrompez vous mes chers démocrates réformistes, le makhzen est la forme politique de domination non pas de la seule famille régnante mais de tout le bloc de classe dominant.

Ces deux remarques impliquent que la démocratie au Maroc ne peut être instaurée sans la destruction de la dictature des classes dominantes au Maroc et de sa base économique et sociale. Briser le makhzen nécessitera donc une révolution non seulement politique mais aussi sociale (avec une réforme agraire, des nationalisations…)[2]. Du coup le contenu de classe de la démocratie nécessaire au Maroc est différent de celui pour lequel luttent les réformistes. Nous avons besoin d’une démocratie qui préserve les acquis du libéralisme politique (multipartisme, libertés fondamentales, droits humains…) tout en le dépassant (en développant des formes de démocratie participative et direct), une démocratie qui ne s’arrête pas à la porte de l’entreprise, une démocratie qui soit vraiment le pouvoir du peuple, une démocratie authentiquement populaire. Seule cette démocratie sera « une forme de gouvernement garantissant des droits et libertés, une égalité juridique et une justice sociale » comme l’appelle de ses vœux notre cher Younes. Au Maroc, nous n’avons pas beaucoup d’alternatives au Makhzen, soit la barbarie (une dictature fasciste ou fascisante) ou la démocratie populaire (au sens vrai du terme et non au sens des dictatures qui ont fleuri sous ce nom en Europe de l’Est et dans le tiers monde) sur la voie du socialisme. Pour paraphraser Rosa Luxembourg (socialisme ou barbarie) le mot d’ordre de l’heure est « démocratie populaire ou barbarie ».

Désarmé ainsi intellectuellement et politiquement (avec l’absence d’une force réformiste hégémonique dans le mouvement de masse comme l’était avant l’USFP), le réformisme ne peut que sombrer dans l’impasse. Il interpelle l’héritage de Jaurès sans assumer son engagement laïc et anticlérical, réclame l’unité de la gauche sans déterminer son contenu, appelle à faire front avec les islamistes sans en expliciter les conditions, s’interroge sur la base sociale du mouvement du 20 février sans donner de réponse. Il ne conçoit aucune solution à l’extérieur des institutions de l’ordre établi ce qui le pousse (devant la dureté du régime) à sombrer plus dans l’impasse. Une impasse qui trouve son summum dans l’essai de reformulation d’une stratégie de lutte. L’article de Youssef Belal publié dans le même site[3] nous en donne l’exemple. Belal fait un pas en avant en affirmant qu’«il ne peut y avoir de transition démocratique que dans la rupture et la crise. Une chute de l’autoritarisme dans le consensus est une illusion.»  Mais juste après il fait un autre pas mais cette fois en arrière en appelant à «faire de la participation aux institutions un levier de la démocratisation et de la transformation des pratiques institutionnelles.» En cela, il s’appuie sur une hypothèse invraisemblable (sans fondement dans la réalité) celle «d’avoir demain un chef de gouvernement qui cherchera à imposer son leadership face au pouvoir royal dans une situation de crise où il sera amené à endosser la responsabilité politique et électorale des décisions royales. » Belal nous propose de dépasser le clivage qui « relève du choix de participer ou non aux institutions » en construisant un point de rencontre « entre d’une part les partis ayant fait le choix de la participation au parlement et au gouvernement, et d’autre part, les mouvements contestataires, notamment le mouvement du 20 février. » Il ne nous éclaire nullement sur la manière d’articuler les deux parties et sur quelle base programmatique. Il fait fi du changement profond de la structure de ces partis qui au-delà du fait qu’ils « se sont habitués à concevoir la politique uniquement comme une négociation avec le palais », sont devenus partie prenante du système makhzénien, leur direction faisant maintenant partie du bloc de classe dominant. L’expérience historique nous a montré jusqu’à maintenant comment une dictature peut tomber : par la lutte consciente des masses dans la rue et non à travers les institutions. La chute des régimes de Suharto, Somoza, Duvalier, Marcos, Benali, Moubarak est, entre autres exemples, représentatif de la puissance des peuples quand ils décident d’en découdre avec la tyrannie. De même au Maroc, aucune solution à l’intérieur des institutions de l’ordre établi n’est envisageable. Le makhzen n’est pas réformable. Il est donc impératif aujourd’hui d’enraciner le mouvement du 20 février dans les masses populaires (la seule force démocratique conséquente), d’articuler la lutte pour la démocratie à lutte pour la dignité contre les politiques néolibérales et les ravages du capitalisme dépendant, de radicaliser les formes de lutte (les chômeurs des villes phosphatées nous donnent l’exemple : l’occupation des rails et la paralysie du transport du phosphate ont un coût économique considérable pour le makhzen) pour aller jusqu’à la grève générale, d’engager la base sociale de la gauche (étudiants, chômeurs, travailleurs, femmes) dans le combat et construire les noyaux du pouvoir populaire de demain qui seul pourra convoquer l’assemblée constituante nécessaire à l’élaboration d’une constitution instaurant la démocratie politique, économique et sociale dans ce pays. Une démocratie que le peuple marocain appelle de ses vœux et pour laquelle plusieurs de ses fils et filles sont tombés. Soyons donc à la hauteur de ses sacrifices.

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