Le cérémonial de la Bay’a, retour sur une tradition inventée

07.08.2011 | Sara Kedaoui |  eplume.wordpress.com

Cet article est également publié sur le site  Capdema

La bay’a, cérémonial d’allégeance, était destinée aux successeurs du prophète chargés de garder la cohésion de la Umma après la mort du rassoul. Elle est définie par Ibn Khaldoun comme un processus par lequel sujets s’engagent à « confier au prince les affaires des musulmans sans les lui disputer et lui obéir dans tout ce qu’il fait » 1. Aujourd’hui, on retrouve la bay’a sous une autre forme, dans le Royaume du Maroc où elle se célèbre annuellement. Le 31 juillet 2011 a eu lieu la douzième bay’a du roi Mohamed VI suscitant de vives réactions de la part des internautes au lendemain du mouvement dit du 20 Février remettant en question les structures « archaïques » de la monarchie marocaine. Si pour d’autres, elle fait l’identité politique du Maroc en établissant un contrat entre gouvernant et gouvernés, cette pratique est surtout le théâtre des représentations des rapports de force. En effet, loin de représenter un « contrat » de confiance bilatéral, ce rituel de loyauté mobilise force symboles et insignes établissant un rapport de pouvoir hiérarchisé au centre duquel se trouve le commandeur des croyants, au-dessus de sujets soumis à son autorité. Retour sur une tradition inventée.

Les traditions de la bay’a ne sont pas restées immuables à travers le temps. Réinventées2 après la période coloniale, elles ont savamment mis en scène le pacte d’allégeance en un rituel complexe et festif, mettant grandement en avant la dimension sacrée. En effet, si le souverain du Maroc tire sa légitimité historique de son origine chérifienne, cette généalogie sacrée lui confère un prestige et une légitimité profondément ancrés dans l’imaginaire collectif, faisant de l’obéissance au roi un devoir quasiment spirituel.

Le cérémonial de la bay’a suit un protocole précis reflétant un ordre idéal. La place du Palais accueille la théâtralisation des rapports de pouvoir, mettant en scène les notables du pays et les autorités élues des deux côtés d’un chemin bordé de sable. Habillé de la traditionnelle Jellaba blanche, évocatrice du sultanat d’Occident3, le monarque défile sur un étalon, aux côtés de sept autres montures guidées par un cortège, qui le suit et le protège d’une ombrelle. Il est le seul à ne pas toucher le sol dans cette procession royale, « à mi chemin entre le divin et le temporel »4. L’ombrelle, élément intrigant, importé lors du califat Fatimide (Xe siècle), véhicule le symbole cosmogonique de la monarchie, puisqu’elle est formée d’un manche qui représente l’axe central autour duquel tourne une voute céleste, incarnée par le dôme.

L’apparence majestueuse et austère du monarque le place explicitement dans les esprits comme un centre de gravité idéal, porteur d’une Histoire transcendante chargée d’héritages et teintée de sacré. Le discours prononcé à chaque cérémonie – quasiment inchangé à travers les années – insiste grandement sur la continuité de l’Etat marocain, incarné par le roi chérif, ainsi consolide-t-il sa figure de garant de l’intégrité territoriale et l’unité du pays.


La mise en scène stylisée de la bay’a véhicule non seulement des symboles visant à exalter l’Etat par la splendeur du monarque, mais établit aussi via un protocole strict une hiérarchie des rapports de pouvoir. Dans cette mise en scène festive aux allures traditionnelles se trouvent les autorités élues et les notables (élus locaux, oulémas, professeurs, grands commerçants…), venus prêter allégeance au souverain. Mais loin de ressembler à une cérémonie contractuelle bilatérale, la bay’a les replace dans un rapport de pouvoir où ils sont assujettis au Roi, à travers une architecture cérémoniale mesurée au millimètre. En effet, ils se retrouvent disposés en lignes, chacune représentant une province. Dans cette territorialisation de la scène, le symbole fort de la servitude des élus face au Roi est évident à travers une certaine « grammaire des postures »5. Le Roi
s’avance avec son cortège vers les lignes formées des notables et des élus, qui s’inclinent face à lui en lui adressant des formules pieuses et élogieuses6, glorifiant son statut de commandeur des croyants. La longue attente dans la place du Palais qui précède cette simple génuflexion, participe par ailleurs à la symbolique de sujétion.

Mais au-delà de cette gestuelle, la disposition des élus en ligne face au Roi comprend un autre aspect qui agit comme archétype des relations de pouvoir : la confrontation des légitimités, celle du monarque chérif au-dessus de l’élection du peuple. En effet, la cérémonie tend à souligner que la légitimité du Roi dépasse la sphère temporelle tandis que celle des élus est soumise aux législatures et aux aléas politiques. En disposant ainsi les représentants locaux face à la grandeur d’un souverain descendant du Prophète, leur « prétention à un pouvoir autonome7 » est étouffée par l’inégalité apparente des statuts.

C’est ainsi que la bay’a est un moment clé de l’affirmation du pouvoir monarchique auquel le peuple par le biais des élus se soumet volontairement, comme souscrivant à un contrat social unilatéral dans lequel ils abandonnent tous conjointement leur droit de se gouverner à un Léviathan souverain, dont la dimension sacrée renforce l’autorité sur les sujets.

1 Ibn Khaldoun, Al Mouqaddima – Prolégomènes en ligne : www.classiques.uqac.ca

2 T. Ranger, « The invention of Tradition in Colonial Africa », dans E. Hobsbawm, T. Ranger (eds), The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1983, p.211-262

3 Mouline, Nabil, L’émergence du Maroc moderne, Enseignement d’ouverture à l’IEP de Paris, Printemps 2010

4 Souleïman Bencheikh, Bey’a, enquête sur un archaïsme, Tel Quel, Juillet 2008

5 Philippe Braud, Sociologie politique, LGDH, Editions Lextenso

6 « Que Dieu prête longue vie à notre Seigneur » (Allah i barek f’mar Sidi) et « Que Dieu glorifie notre Seigneur » (Allah yansar Sidna)

7 Mohamed Tozy, Monarchie et Islam Politique au Maroc, Presses de Sciences Po, 2nd édition

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9 commentaires pour Le cérémonial de la Bay’a, retour sur une tradition inventée

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  2. marokino dit :

    Crois-tu que un grand nombre de marocains aient attendu le 20 fév et ses petites manifestations à 2 balles pour réfléchir à la bay3a et pour la remettre en cause!

    En affirmant ce genre de choses, tu participes à la mythologie du 20 févrer et tu oublies le peuples marocain et ses forces vives!

    Pour le reste de ton texte, bon…on peut être d’abord, pas d’accord, ce n’est pas important!

  3. mouka dit :

    Le vrai pouvoir du roi n’est ni spirituel, ni symbolique, ni meme religieux. Son veritable pouvoir est financier, dans le sens ou il controle les nominations aux grands postes de l’etat, et donc controle le confort financier des grands commis de l’etat Marocain.
    La plus grande preuve est la maniere dont les Marocains qualifient ces hauts employes de, non sans une grande ironie et cynicisme, « Khayefin 3la blassetehoum ». Tous ces gens qui font courbette ne le font en majorite que parceque ce sont des employes directs, ou indirects du roi.
    Le jour ou les nominations seront hors du controle du roi, Ce jour meme, le Maroc deviendra une monarchie parlementaire pour de vrai.
    En attendant, ces rituels sortis tout droit du moyen age, Le sultan moulahoum Youssef les reconnaitrait immediatement s’il pouvait les voir de sa tombe, doivent etre abolis. Ils diminuent ces hommes, les rendant en simples serviteurs du roi, plutot que serviteurs de l’etat Marocain. Le roi au Maroc, c’est l’etat, comme dirait l’autre.

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  5. dalamix dit :

    ceux qui courbent l’echinne à ce batard de momo6 ne sont que les esclaves qui sont à son service et qui ont renoncer à leur dignité pour des postes et des portefeuilles ,ils ne sont que des sous hommes qui font honte à l’humanité et aux valeurs qu’elle vehicule et ce despote n’est ni plus ni moins qu’un tyran de la dernière espèce!

  6. dalamix dit :

    Cet energumen de momo6 est malhonnète dans tout ce qu’il fait,A quoi bon cette mise en scène?pour se rassurer qu’il detient le pouvoir ou pour humilier ses serviteurs devant le monde entier?si ce n’est pas du sadisme dites moi ce qu’il en est!
    à l’epoque de ses ailleux les tyrans youssef et momo5 les serviteurs devaient leur baiser les pieds.dites moi ils se prennent pour qui ces chiens alaouites,?et à travers leur medias de propagande(les chaines publiques)ils narguent le peuple en le bombardant d’images de baise main courbe l’echinne etc à longueur de journée!dans quel pays au monde on voit une telle abomination?si c’est ça l’islam alors c’est une religion decadente et si ces fils de putes descend du prophète alors je pisse sur leur prophète !

  7. dalamix dit :

    le maroc doit devenir une republiqque pour que le peuple retrouve sa dignité,et il faut pendre haut les alaouites et leurs sbires!

  8. Autant je suis d’accord avec Sara sur le fond de l’article, autant la réaction de Dalamix me laisse perplexe. C’est à cause d’énergumènes comme toi que le mouvement démocratique est discrédité.
    L’argumentation reste et restera le meilleur moyen de se faire entendre. Par ailleurs, être républicain au Maroc, c’est faire preuve de bien peu de stratégie politique.

    • zouheir barroudi dit :

      Etre republicain au Maroc est tout simplement interdit.

      Les seules clauses immuables dans la constitution marocaine ne se rapportent ni aux droits ni aux libertes fondamentales, mais a la structure monarchique du pays et a l’islam comme religion d’etat.

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