Les paniers de la honte

17.08.2011   |      Mamfakinch

Une fois par an au Maroc (généralement au mois de ramadan) la fondation Mohamed VI mène une opération de distribution de paniers de denrées alimentaires aux foyers les plus nécessiteux.

Cette opération permettra cette année de distribuer à chacun des foyers visés un panier constitué de 10 kg de farine, 2 pains de sucre (4 kilogrammes), 5 litres d’huile et 250 g de thé, pour une valeur unitaire de près de 122 DH par panier.

Il faut savoir que le contribuable finance une grande partie pour ne pas dire la majorité de cette action :

  • Direction Générale des Collectivités locales au ministère de l’Intérieur à hauteur de 30 MDH,
  • Le Ministère des Habous et des Affaires islamiques (12,5 MDH)
  • La Fondation Mohammed V pour la Solidarité (14,5 MDH).

Il est donc nécessaire de se poser quelques questions sur une telle opération non pas pour la dénigrer mais pour réfléchir sérieusement à l’allocation de nos ressources et à la pertinence des actions de notre gouvernement :

  • Est-ce qu’une telle opération (distribuer des paniers une fois par an) est une solution pérenne ?
  • Est-ce qu’elle va permettre de sortir les foyers nécessiteux de la précarité ?
  • Ne serait-il pas plus pertinent par exemple de réformer la caisse de compensation ?

D’ailleurs c’est ce dernier point (la caisse de compensation) qui sera développé dans la suite de ce billet.

Rappelons tout d’abord que la caisse de compensation a pour rôle de payer la différence du coût des produits de première nécessité de telle façon à ce que le consommateur final paie un prix relativement stable dans la temps.

Pour ce faire, la caisse de compensation fonctionne sous forme d’une enveloppe budgétaire qui permet de couvrir les frais. Le souci est que cette caisse est créée pour toutes les catégories de consommateurs ce qui bien profite plutôt aux plus riches comme on peut l’illustrer avec l’exemple ci-dessous :

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Soit un produit P1 dont le prix de vente est de 5Dh. Supposons que le prix de vente de P1 dépend fortement des variations d’une matière première M1. La caisse de compensation va donc absorber la différence de coût générée par les fluctuations du marché de M1 de telle façon à ce que le prix de P1 reste à 5Dh.

Supposons à présent que nous avons une population de 100 individus toutes catégories sociales confondues. Supposons que parmi ces individus nous avons un producteur d’un produit P2 nécessitant le produit P1 (1 unité du produit P2 nécessitant une unité du produit P1). Ce producteur produit quotidiennement 100 pièces de P2.

Si nous considérons que notre caisse de compensation est créditée de 1000 Dh, notre producteur profitera de 500 Dh de la caisse ne laissant ainsi que 500 Dh que vont devoir se partager les 99 individus restants.

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Cet exemple simplificateur montre à quel point le fait de ne pas cibler exclusivement les populations nécessiteuses profite principalement aux plus riches. Cette opération profitera à celui qui achètera des tonnes de farine non pas à celui qui achète un kilogramme tous les quelques jours.

Une étude du Haut Commissariat au Plan (HCP) corrobore l’idée selon laquelle la plus grande partie des subventions profite principalement aux populations les plus aisées et ceci même dans le domaine de l’éducation :

Les études menées par le HCP avaient montré la limite du transfert forfaitaire qui a ainsi prévalu dans l’affectation des ressources destinées à réduire les disparités sociales et la pauvreté. Les ressources distribuées au moyen de ce ciblage, malgré leur importance, n’atteignent pas les résultats escomptés.

En effet, les 20% les plus aisés des ménages totalisent plus de 40% des subventions alimentaires et plus de 50% des subventions à l’enseignement secondaire et supérieur.

Plus précisément, la part du quintile le plus aisé (20% des ménages) dans les subventions alimentaires est de 40,2% pour la farine nationale de blé tendre, de 41,2% pour le sucre granulé, et de 48,0% pour l’huile de table. Pour le quintile le plus défavorisé, ces proportions sont limitées à 6,1%, 9,3% et à 6,3%, respectivement.

Concernant les subventions à l’éducation – formation, les 20% les plus aisés en totalisent d’importantes parts à tous les niveaux scolaires, 16,8% au primaire, 30,7% au collège, 48,1% au secondaire et 58,6% au supérieur. Pour les 20% les plus défavorisés, ces proportions sont de 19,1%, 9,6%, 4,8% et 3,2%, respectivement.

Non seulement cette caisse profite aux plus aisés mais elle soulève de véritables questions de conflits d’intérêts quand on sait par exemple que la Société Nationale d’Investissement (S.N.I. holding de la famille royale) domine le marché des produits de première nécessité. Le site Mamfakinch.com vient de publier un article détaillé sur la place très particulière du holding royal dans l’économie marocaine.

Il aurait donc été plus judicieux non seulement de réserver l’enveloppe de la caisse mais aussi et surtout de la distribuer directement sous forme d’argent uniquement aux foyers les plus démunis. Cet article en donne une illustration concrète :

Avec le budget actuel de 12 milliards de DH *, il est possible d’octroyer une aide financière de 500 DH par mois à 2 millions de ménages !

L’effet redistributif d’une telle allocation est beaucoup plus important que dans le cas de la Caisse de compensation et a plus d’impact sur le pouvoir d’achat des plus pauvres.

La redistribution des subventions bénéficiera entièrement et directement à 2 millions de véritables nécessiteux et leur permettra de faire face à d’autres dépenses autres que le sucre…

L’idée ci-dessus soulève la problématique du ciblage des familles les plus nécessiteuses, car comment définir quelqu’un de pauvre ? La pauvreté est un problème complexe qu’on ne peut plus combattre uniquement à travers des actions symboliques et ponctuelles. Les critères même de sélection comme le « seuil de pauvreté » doivent être revisités comme le rappelle Amartya SEN dans son livre « l’économie est une science morale » :

Faut-il considérer la pauvreté en termes de faible revenu (un manque de ressources) ou de liberté insuffisante de mener une vie convenable (un manque de « capabilités ») ? À titre d’exemple, on peut dire d’une personne qui n’est pas particulièrement pauvre en termes de revenu mais qui doit dépenser l’essentiel de ses revenus en dialyse que cette personne est victime de la pauvreté, due au fait que la liberté dont dispose cette personne pour accéder aux modes de fonctionnements humains les plus désirables est une liberté réduite. Dans l’études des niveaux de vie en général et de la pauvreté en particulier il faut absolument tenir compte des différentes façons de convertir revenus et biens premiers en « capabilités » et libertés. [1]

Denis CLERC apporte un éclairage intéressant à l’idée de Amartya SEN :

Être pauvre […] c’est aussi être privé de « capabilités » pour reprendre l’expression d’Amartya Sen, c’est-à-dire de moyens permettant de réaliser les aptitudes que chacun possède. La pauvreté enferme ceux qui la subissent, dans des quartiers, des immeubles, un mode de vie précaire, un réseau relationnel limité. Elle pèse sur le destin scolaire de leurs enfants (faute de chambre à soi, d’aide parentale ou de soutien pédagogique), elle enferme, souvent ses victimes dans des emplois précaires et déconsidérés, etc. [2]

Dans ce sens, la Méthode de simulation de l’impact d’un ciblage géographique « optimal »développée par l’économiste Nouridine EL AOUFI est extrêmement intéressante et permettrait, en se basant sur la carte de la pauvreté, une meilleure localisation géographique des vrais nécessiteux.

Mais il semblerait que la volonté politique fait cruellement défaut au royaume chérifien comme le soulignent Younes BENNAJAH & Aziz SAID dans un article qu’ils ont rédigé il y a quelques mois :

«Une réforme n’est possible qu’à travers une volonté politique forte et cela n’est possible qu’à travers l’émergence d’une nouvelle élite, qui se caractérise par un certain courage politique»

Tout ceci nous renvoie fatalement à une question critique : Quel choix de société souhaitons-nous mettre en place ? Une société où les plus riches s’enrichissent encore plus sur le dos des plus pauvres qui s’appauvrissent encore plus, ou une société où règne un effort continuel de solidarité et une répartition la plus équitable possible des richesses ?

Distribuer des paniers de denrées alimentaires une fois par an n’est pas une solution pérenne, ne sortira aucun des foyers de la nécessité et par conséquent ne correspond pas aux solutions attendues de la part d’un gouvernement.

Cette opération -tant qu’elle durera sous sa forme actuelle- viendra perpétuer cette exposition honteuse des foyers les plus nécessiteux, leur rappeler que rien n’a changé et que rien ne sera fait pour que ça change…

Source de l’article: Carnet de beur

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2 commentaires pour Les paniers de la honte

  1. mouka dit :

    Je vais ajouter une anecdote qui ne fait que confirmer ce que cet article essaye de demontrer: Quand le roi part dans quelque patelin pour distribuer la « harira » durant le Ramadan. Toute cette « harira » ne coute pas plus de 500 dirhams. Mais le roi l’utilise pour nous vendre l’idee d’un roi qui s’occupe des pauvres. Ce que tout le monde ignore, c’est combien ces 500 dhs de « harira » coutent au contribuable. Le roi ne se deplace jamais sans au moins une centaine de personnes. Faites un calcul, et on s’apercoit que ce ne qu’une operation de propagande tres bien orchestree.
    La monarchie mine l’economie et la societe Marocaine.
    Il est temps de changer de regime.
    Le M20F devrait changer de ton tres bientot et appeler un chat un chat.

  2. au fait à qui appartiennent les sociétés qui produisent le sucre et l’huile???????????

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