Syrie, Maroc, Jordanie : les limites d’un modèle autoritaire fondé sur l’économique

03.08.2011 | Alghali Tazi |  Arabs Think

La Syrie est très différente du Maroc, pourtant, ces deux pays partagent aujourd’hui, avec la Jordanie également, une configuration socio-économique presque similaire ; et qui a des conséquences quasi-semblables sur l’architecture du pouvoir de ces trois pays. Or, il est frappant de noter que d’une part l’évolution qui a conduit à cette situation ne date que d’une dizaine d’années, et d’autre part que cette évolution est similaire à celle qu’ont connue l’Egypte et la Tunisie entre la fin des années 1980 et les années 2000. Autant d’éléments qui amènent à parler d’un « retard » de dix à vingt ans du Maroc, de la Jordanie et la Syrie sur l’Egypte et la Tunisie.

Un changement de générations tardif

En 1999 puis en 2000, disparaissaient coup sur coup Hassan II, Hussein et Hafez Al-Assad. Ce ne sont pas seulement trois chefs d’Etat qui s’effacent mais également trois générations d’hommes politiques qui sont évincées de la scène, des figures parfois reléguées au rang de « papy » à quelques postes honorifiques, loin des querelles de la nouvelle génération, secoués ci et là par des mandats internationaux les accusant de torture ou autres crimes.

C’est aussi une conception du pouvoir et de la politique qui s’envolent avec ces chefs d’Etat. Ces hommes avaient trente ans en 1960 et s’appuyaient sur la place essentielle des valeurs et de l’idéologie – auxquelles ils vouent un réel attachement- dans leur conception de ce que devait être la politique. Ils avaient certes une capacité d’adaptation et de pragmatisme, en d’autres termes ils savaient faire preuve d’opportunisme en cas de nécessité. Mais au final leurs convictions politiques et idéologiques structuraient réellement leurs actions : Hassan II ne croyait-il pas viscéralement qu’il était l’élu de Dieu ? Assad, n’avait-il pas en horreur le capitalisme ?

Au cours de cette ère le développement humain des populations était complètement négligé ou directement associé à l’idéologie en place à l’exemple de l’alphabétisation massive en Syrie. Près de trente ans après leur arrivée sur le trône, (Hussein et Hassan II arrivent sur le trône au début des années 1960) Ben Ali prend les reines de la Tunisie en 1986 et Moubarak celle de l’Egypte en 1982.

Le modèle égypto-tunisien

Les générations de Ben Ali et de Moubarak appartiennent à notre monde, celui qui a troqué les idéologies et les grandes idées politiques pour la consécration de l’individu dont la réussite est symbolisée par l’argent. Leur politique ne suit aucune idéologie, elle est fondée sur un capitalisme venu tout droit de l’occident.

Par l’essor du capitalisme et en arborant la laïcité, ils étaient, inconsciemment peut être, en phase avec l’apparition de l’individu dans le monde arabe. Les régimes de Moubarak et de Ben Ali ont toutefois développés un capitalisme « particulier ». Leur politique était axée sur la rente capitalistique (tourisme, BTP, finance, télécoms). Le développement des infrastructures en est l’un des aspects les plus marquants : les autoroutes dans la Tunisie des années 1990 ou encore la construction de la première ligne du métro cairote en 1980.

Ce capitalisme était sous contrôle et visait l’enrichissement d’une caste – crony capitalists- fidèle au pouvoir et sur laquelle les dirigeants pouvaient s’appuyer. Lorsque les secteurs économiques cités n’étaient pas directement aux mains des tenants du pouvoir, ils étaient dominés par leurs proches. Ces régimes ont permis l’émergence d’une classe moyenne relativement aisée dont l’épanouissement s’est greffé sur les restes d’un nassérisme et d’un bourguibisme socialiste dépassés laissant les pays inchangés, du moins, au niveau des infrastructures.

A leurs débuts, Moubarak et Ben Ali faisaient figure de « libéraux », tant auprès de leurs populations que des pays occidentaux. Néanmoins pendant trente ans, ces régime ont entretenu l’injustice et légué à la génération suivante un système corrompu jusqu’à la moelle et incorrigible, cette génération même qui a fait les révolutions actuelles et qui ne croyait pas au « changement »[1].

Chose fascinante, on colle aux dirigeants syrien, jordanien et marocain cette même image de réformateur très vite contredite par leur pratique du pouvoir comme ce fut le cas avec Ben Ali et Moubarak.

Le Maroc, la Jordanie et la Syrie sur les pas du modèle égypto-tunisien

Au niveau politique, le basculement du libéralisme vers la dictature classique s’opère très rapidement ; au Maroc, équité et réconciliation[2] sont troquées pour la torture des islamistes et l’arrestation illégale de milliers de personnes soupçonnés d’accointance avec les terroristes. Le premier ministre n’est plus issu de la majorité parlementaire, la presse critique (envers le palais) est lentement verrouillée ; enfin, le parti Authenticité et Modernité – que l’on pensait destiné à devenir le prochain parti-Etat au Maroc-  est créé.

D’un point de vue économique, la manière quasi-symétrique dont les régimes marocain, syrien et jordanien développent des économies calquées sur les modèles de Moubarak et de Ben Ali est saisissante. Le modèle de la réussite est symbolisé par ce que certains démocrates marocains qualifient de « génération lol », des cols blanc travaillant dans les télécoms, la banque, le BTP, ou les secteurs de l’offshoring.

Un simple arrêt sur le site du Jordan Investment Board suffit à illustrer cette idée. Ainsi, sur les douze secteurs économiques qualifiés de « vitaux » par ce site gouvernemental, six sont des secteurs rentiers par excellence : tourisme, BTP, logement, mines, télécoms, transports. Tous ces secteurs sont fondés sur un besoin de capitaux tel que seuls des investisseurs étrangers ou des personnalités très fortunées, généralement proches du pouvoir, ont l’opportunité d’y accéder. Ce processus de fidélisation au pouvoir permet à ces acteurs économiques de maximiser leurs profits sans contrainte en l’échange de l’adhésion et du soutien aux dirigeants.

De facto, les modèles économiques du Maroc, de la Jordanie, et de la Syrie empêchent l’enrichissement des exclus des cercles restreints du pouvoir ou qui refusent de composer avec le régime. Ils limitent également l’apparition de Petites et Moyennes Entreprises et donc l’émergence d’une classe moyenne indépendante qui pourrait aspirer à agir, par elle-même, sur son destin.

Ce modèle économique a évidemment ses limites et la première d’entre elles est l’exclusion de la majeure partie de la population de la croissance. Ceci s’explique en partie par la faible employabilité de ces secteurs et le faible développement de l’économie non-rentière.

Ce modèle aboutit à une situation sociale ubuesque où l’on trouve plus de voitures luxueuses à Casablanca qu’à Barcelone, mais un taux d’analphabétisme au Maroc qui est péniblement passé d’environ 50% à 40% depuis 1999.

L’aspect positif de ce « développement économique » dans ces trois pays est à trouver dans l’émergence d’une large classe éduquée, qui est, de facto, dans un rapport contractuel plus accepté de bon gré que subi avec le pouvoir.

La faillite annoncée de la version du  modèle économique jordano-marocain

C’est l’incapacité de ce système économique (et politique) à s’adapter à la nouvelle génération éduquée en Tunisie qui a abouti au renversement de Ben Ali.  Or, il est plus que probable qu’à terme, la Jordanie et le Maroc auront à faire face à la même situation – « le printemps arabe » pouvant jouer le rôle d’accélérateur.

En effet, malgré son incidence apparemment conjoncturelle au Maroc, en Jordanie ou même en Syrie, le printemps arabe a bel et bien changé certains éléments de façon structurelle : il a permis l’émergence d’un troisième acteur, la majorité du peuple qui, elle, ne bénéficie pas du système et avec laquelle il faut composer ou se battre.

La Syrie a choisi de se battre, le Maroc et la Jordanie essaient de « composer ». Entendons-nous bien, en choisissant de « composer », il ne s’est jamais agit de lâcher le pouvoir mais de satisfaire ce pour quoi la démocratie n’est finalement qu’un moyen, à savoir la justice sociale.

Or, le corridor est très mince pour ces deux pouvoirs, n’ayant ni pétrole ni gaz à profusion : répondre aux demandes sociales est extrêmement coûteux. Ces régimes ne peuvent pas satisfaire et les demandes économiques des classes moyennes, et celles des classes populaires. Ils ne peuvent le faire qu’au terme d’une fuite en avant (endettement de l’Etat ou augmentation artificielle de la masse monétaire) qui aura des conséquences économiques catastrophiques et désolidariseront les classes moyennes du pouvoir.

Les demandes socio-économiques du peuple sont renforcées par d’autres obstacles structurels. D’une part le renchérissement durable de l’énergie et des matières premières agricoles (en raison du développement de l’Inde et de la Chine) dont sont dépourvus le Maroc, la Jordanie et la Syrie ; et d’autre part, la raréfaction des investissements étrangers porteurs de capitaux – en raison de la crise prolongée des pays occidentaux – dont dépendent les secteurs rentiers qui emploient les classes moyennes.

L’agrégation de ces éléments permet d’expliquer la faillite de la stratégie de maintien au pouvoir initiée par les trois régimes autoritaires (Syrie, Jordanie, Maroc) au début des années 2000 et sont autant porteurs d’espoir de changement que d’inquiétudes.


[1] Slogan que Zin El Abiddine Benali, président déchu de la Tunisie, adopte très tôt dans son règne pour qualifier sa politique

[2] Sous le règne de Mohammed VI, les anciens prisonniers politiques sont invités  à témoigner à la télévision publique de ce qu’ils ont vécu sous Hassan II sans, avoir le droit, néanmoins de citer le nom de leurs tortionnaires.

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2 réponses à Syrie, Maroc, Jordanie : les limites d’un modèle autoritaire fondé sur l’économique

  1. jamal dit :

    Très bonne analyse !

  2. Le portrait que vous faites de ces 3 pays est saisissant par leur degré d’analogie (tel que présenté dans votre billet, dont je salue ici l’érudition et la pertinence). Jamais je n’aurais assimilé (avec une telle apparente évidence) les 3 régimes en question en un modèle de gouvernance si semblable, alors qu’en apparence, tout les sépare! Seule une anlyse pragmatique et sereine peut conduire à des conclusions aussi lucides! Félicitations.

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