Quel engagement pour la jeunesse Marocaine ?

14.08.2011 | Idrissi Zouggari Nizar  |  eplume.wordpress.com

J’avais écrit il y a quelques semaines dans un billet que la plus grande victoire du mouvement du 20 février, à mon sens, était d’avoir réussi à rétablir un espace public et d’avoir contribué à la politisation d’au moins une partie de la jeunesse.

Ainsi ai-je eu le plaisir, ces derniers mois, découvrir que certains de mes amis, auparavant totalement imperméables au simple mot « politique », se forgent de plus en plus une conscience. Pourtant, entre la conscience politique et l’engagement citoyen et politique, il y a un pas que beaucoup, l’immense majorité, n’a pas franchi. Il faut dire que rien n’est fait, au Maroc, pour encourager les jeunes à prendre leur destin et celui de la cité en main, il y a même une sorte de force latente, immanente dans la société, qui décourage les jeunes de s’engager. Cette fameuse phrase « be3ed men siassa a weldi » (éloigne toi de la politique mon enfant).

Nous avons donc au Maroc une jeunesse politisée (jusqu’à un certain point), mais une structure sociale qui empêche ces mêmes jeunes de s’engager, et surtout une carence en structures d’accueil pour cette jeunesse. Quel parti peut se targuer d’accueillir un visage intéressant pour les jeunes ? Ces partis ont-il même une volonté d’intéresser les jeunes ? Quand on voit qu’un énergumène comme Abdelwahed Radi est encore au Parlement en 2011 (il a obtenu son premier mandat électoral en… 1963, date du premier parlement marocain), et plus largement, lorsqu’on voit la mainmise d’une classe politique sur le champ institutionnel marocain depuis l’indépendance, on peut douter de la volonté réelle de ces personnes d’œuvrer pour leur pays, et il est clairement admis que ces personnes ne roulent que pour leurs intérêts propres. Dans la conjoncture actuelle, tant nationale qu’internationale, le Maroc ne peut plus se permettre d’avoir une jeunesse dépolitisée et/ou non engagée. En partant du postulat qu’il ne faut pas compter sur les dinosaures du champ politique actuel pour intéresser la jeunesse, je me pose une question simple, en tant que citoyen marocain partisan et politisé : comment mobiliser la jeunesse ? Et plus largement, comment mobiliser la population et l’encadrer, face à la crise sociale qui couve au Maroc, et qui ne tardera sans doute pas à exploser (j’étayerai cette affirmation plus tard).

 

I- Le rôle du 20 février en tant que mouvement contestataire et d’encadrement.

1- Une crise sociale inévitable

La vague qui a touché le monde arabe, grossièrement appelée « printemps arabe » (gardons ce terme pour plus de commodité), a donné au Makhzen politique des sueurs froides. La rapidité avec laquelle sont tombés les deux régimes les plus politiquement verrouillés a en effet surpris le monde, mais aussi et surtout fait peur aux régimes autoritaires qui s’étendent de l’océan atlantique à Bagdad.

Le pouvoir a alors choisi une stratégie, pour contenir le mouvement, qui s’est avérée payante, du moins à court terme. En cherchant à segmenter à tout prix le mouvement, et à acheter la paix sociale, le pouvoir s’est assuré une tranquillité inespérée. Ainsi, les fonctionnaires ont vu leurs salaires revalorisés de 600 dirhams. Le SMIC a, quant à lui, été augmenté de 10%. La caisse de compensation s’est vu injectée la modique somme de 17 milliards de dirhams. Enfin, la loi de finance 2011 a tablé sur un baril a 75 USD, alors qu’il tourne plutôt à 98 USD. Pour faire court, le déficit risque de s’établir à 6.8% du PIB. La situation budgétaire du Royaume est inquiétante, et rien ne laisse entrevoir une amélioration. Le pouvoir s’est ainsi lui-même mis dans une impasse, en dépensant tout l’argent dont il disposait, et qui, à moyen terme, va favoriser l’explosion sociale, lorsqu’il ne sera plus en mesure de subventionner quoi que ce soit. Déjà, en 2007, l’augmentation de 10 (0.01€) centimes du prix du pain avait fait exploser le mécontentement social. Imaginez, lorsque le sucre, le pain, l’huile, le gaz, le thé, ne seront plus subventionnés ? Et que les fonctionnaires ne pourront plus être payés (en 2013, à en croire le HCP). Cette obscure perspective laisse imaginer un embrasement que nul ne pourra contenir, car plus que des revendications politiques, le véritable nerf de la guerre, c’est l’argent. Et lorsque l’argent viendra à manquer, aucune légitimité religieuse, historique, ou politique, ne fera entendre raison à ceux qui ont faim.

2- Le mouvement du 20 février : un rôle d’encadrement ?

C’est à ce niveau que le mouvement du 20 février, doit, à mon sens, intervenir. Il est certes, d’abord et avant tout, un mouvement contestataire, son rôle n’est pas, n’a pas été, et ne sera pas un rôle de proposition (terrain sur lequel il est souvent, à tort, dénigré). Il doit cependant prendre de la hauteur et analyser la situation. Au vu de la crise à venir, peut être serait-il bon pour lui de réévaluer son rôle, et de jouer ce rôle d’encadrement et de canalisation du mécontentement social que n’a pas réussi à jouer la scène partisane.

L’encadrement de ce mécontentement social, doit à mon sens permettre de canaliser l’explosion qui va résulter de la posture budgétaire du royaume, et continuer dans sa tradition de militantisme pacifique, afin d’imposer un changement au moindre coût, tant pour la société que pour l’économie du pays. Personne (à part peut être quelques allumés d’extrême gauche), ne souhaite voir le pays à feu et à sang, et, dans la situation actuelle, c’est le scénario sans doute le plus probable. Qui pourra en vouloir à ces jeunes vivants dans des conditions misérables, à Casablanca ou ailleurs, d’exprimer leur ras-le-bol à une classe qui accapare les richesses du pays ? Le mouvement à la chance d’être un mouvement jeune, dynamique, et surtout national. Il est présent dans plus de 100 villes et villages, et c’est sans doute sa principale force.

Il est à mon avis de la responsabilité du mouvement d’accueillir le plus de personnes possibles en son sein, et notamment la jeunesse, principale force motrice de ce pays à l’avenir, et ce en l’absence de structures d’accueil institutionnel, et surtout du fait de la défaillance des structures préexistantes (jeunesses des partis, associations, etc.). J’invite les jeunes conscients de la défaillance des structures marocaines, à rejoindre le mouvement, mais pas que. Car il existe aussi un espoir pour les jeunes ailleurs, bien plus ardu, mais qui, politiquement, pourra se révéler encore plus payante. Car si le mouvement pourra jouer un rôle d’encadrement, sa nature hétéroclite, qui en soi, est une force pour le militantisme, l’empêche de proposer une alternative. Le mot arabe (البديل) est plus intéressant en arabe, car plus qu’alternative, il implique l’idée de changement. Cette alternative peut être proposée par les partis, mais pas sous leur forme actuelle. Comment, alors ?

II- La défaillance des partis, et le besoin d’une révolution interne.

1- Des partis immuables, des jeunesses désemparées

Une analyse rapide du champ politique marocain laisserait sans doute le plus éminent des politologues circonspect. 34 partis, que je pourrais classer grossièrement en 4 catégories :

– La gauche non gouvernementale/démocratique

Une frange minoritaire, incluant 3 partis (PSU-PADS-CNI) portant un projet de société certes intéressant mais avec tellement peu de communication, et tant de tentatives de discréditation de la part du Makhzen qu’elle n’a quasiment aucune chance de se faire entendre, mais également avec un programme économique à tendance marxisante qui dérange légèrement.

– La gauche gouvernementale

Cette qui se prétend héritière de l’UNFP et du PCM, mais qui, par sa compromission depuis 1997 avec le Makhzen, ne fait qu’enterrer de plus en plus le cadavre de la gauche marocaine. Les gesticulations de Lachgar en 2007 en sont un exemple parmi d’autres.

– Les partis traditionnels/administratifs

Cette partie du champ politique marocain, représenté par l’Istiqlal, le RNI, le PAM, l’UC, le MP et leurs affidés inspirent à tout démocrate un léger rictus de mépris. Ces partis, à l’heure actuelle, ne semblent être une option pour personne ayant une quelconque sensibilité démocratique. Les raisons sont on ne peut plus évidentes (je vous laisse les deviner).

– L’Islamisme institutionnalisé

Représenté par le PJD. Un islamisme que l’on a institutionnalisé pour, justement, donner une voix à sa base. Le PJD, ce parti si souvent encensé pour sa démocratie interne, mais qui joue un rôle dangereux tant par ses idéologies (presque fascisantes, lorsqu’elles sortent de la bouche de son secrétaire général Benkirane), que par le brouillard qui entoure son véritable projet de société. Ceux qui se disent inspirés par l’AKP turc agiront-ils en conséquence de leurs paroles ? Rien n’est moins sûr.

Face à cette situation partisane catastrophique, se cachent dans les jeunesses de ces partis des militants, souvent de grande qualité. Ainsi, tout la gauche peut se targuer d’avoir une base de jeunes engagés et de bonne foi. Même l’USFP (surtout l’USFP) a une jeunesse qui m’impressionne de vivacité, d’engagement, de compétences. Au PJD pareillement, les amis que j’ai dans l’entourage ou dans la jeunesse de ce parti semblent être une garantie d’optimisme dans ce courant. Reste le cas, problématique, de ces partis de centre-droit qui eux, n’ont aucune base militante, ces partis cocottes-minutes et administratifs. Deux choix s’imposent à la jeunesse :

– Ou bien l’on refuse catégoriquement pour des raisons historiques et éthiques de rejoindre ces partis, quand bien même ils correspondraient à notre positionnement politique.

– Ou bien ces jeunes se retroussent les manches pour imposer cette idéologie dans un cadre démocratique, à travers des structures préexistantes.

En fait, ce choix binaire s’impose pour les 4 catégories que j’ai citées. Tous ces partis sans exception partagent la caractéristique commune d’avoir un décalage complet entre les attentes et les idéologies des jeunesses, et la pratique politique des dinosaures qui composent les bureaux politiques et nationaux.

Quelle stratégie pour CES jeunesses, tout d’abord, et quelle stratégie pour LA jeunesse, en général ?

2- L’investissement massif des jeunesses, pour une révolution partisane ?

L’expérience de mes amis, en particulier d’un ami, au sein de la jeunesse Ittihadi, m’a montré à quel point il est difficile de faire changer ces partis en interne. Pourtant, à courte échéance (car la crise, citée plus haut, se situe elle, à très courte échéance), c’est la seule option viable pour proposer cette alternative qui risque de manquer cruellement après la rupture annoncée.

A Ali Bouabid, membre du Bureau politique de l’USFP, j’avais dis, à une conférence « il est normal que les jeunes n’investissent pas les partis, vous ne leur proposez aucun projet ». Sa réponse avait été cinglante (et ô combien instructive) « dans ce cas, venez, vous, les jeunes, créer ce projet ». Et il n’a pas tort. Pourtant, on ne peut retirer aux partis la faute de ne pas intéresser les jeunes à la chose politique. Certes, les jeunes doivent venir créer ce projet, mais comment ces jeunes vont-ils s’intéresser à un parti qui ne communique pas ? Peut-on concevoir que le siège du PSU à Rabat n’a pas le moindre écriteau à l’entrée de l’immeuble qui l’abrite indiquant « Parti socialiste unifié » ?

Il s’agit alors, pour les partis, pour les dirigeants de ces partis, et je parle des dirigeants les plus aptes et les plus intéressés à la démocratie dans ce pays, d’encourager les jeunes à les investir, et à œuvrer avec la jeunesse pour débarrasser la scène partisane des dinosaures qui l’occupent depuis déjà trop longtemps. Ce projet aboutira avec l’acharnement, la perséverence, l’engagement, de ceux qui croient aux partis pour proposer un projet de société alternatif. Ce que ne peut faire le mouvement du 20 février ou la société civile. Les partis doivent opérer leur mue, et les jeunes doivent prendre les rennes de cette mue. La balle est dans le camp des partis pour recruter des militants, pour communiquer. Et je parle, évidemment, d’un recrutement qualitatif, pas le recrutement industriel opéré par le RNI dans les établissements d’enseignement supérieur durant l’année scolaire 2010-2011.

Ce billet est également publié sur le Blog :Back In Morocco 

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4 commentaires pour Quel engagement pour la jeunesse Marocaine ?

  1. Bravo maître! Votre plaidoirie est étincelante de justesse, de méthodologie et de lucidité argumentaire! Puisse la jeunesse de ce pays vous écouter, en relevant ses manches (et en sacrifiant pour certains leurs jeux dérisoirs d’enfants gâtés, et pour d’autres leurs pulsions effrénées à vouloir tout bousculer!) et envisager sérieusement de prendre leur destin en mains, avec discernement…

  2. hmida dit :

    Enfin un billet lucide et serein sur la situation politique dans ce pays !
    Reste à mettre en pratique tout cela et cela nécessite courage et persévérance : la jeunesse marocaine n’en manque pas, si elle ne laisse pas entraîner dans l’aventurisme ou dans le fanatisme!

    PS : je m’étais promis de ne plus intervenir sur ce blog vu la partialité de son administrateur, mais je fais exception pour ce billet!

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