Maroc: Les raisons du plébiscite

27.08.2011 | Adil Boutda |  eplume.wordpress.com

La démocratie, c’est quand un groupe d’hommes décide de gérer lui-même ses propres affaires (presque une tautologie !). Et l’absence de démocratie, c’est quand une somme d’individus ne gère pas son « vivre ensemble », mais que c’est un tiers qui s’en charge à sa place!

Un extra-terrestre qui tomberait par hasard sur ces premières lignes, penserait certainement que la démocratie a toujours été la forme prédominante, de gestion des affaires publiques! Car, quoi de plus naturel que de s’autogérer soi-même ! Et quoi de plus vicieux que de s’en remettre à autrui !

Et pourtant, et sur les 5000 ans de civilisation humaine (c.-à-d. depuis l’apparition des Cités-Etats), la dictature a toujours été la règle, et la démocratie n’a concerné que quelques rares îlots spatio-temporels : Par exemple, entre le 5éme et le 4éme siècle av. JC dans quelques cités grecques, ou encore entre  le 3éme et le 2éme siècle av. JC, à Rome.

En effet, la démocratie a dû attendre la fin du XVIII siècle, pour voir ses premiers pousses, prendre solidement racine, en France, en Amérique, et en Angleterre ! Et c’est uniquement sur les 50 dernières années que la démocratie a réellement commencé à devenir la norme, un peu partout dans le monde.

Pourquoi donc les peuples ont t-ils toujours eu autant de mal à s’auto- gérer eux-mêmes, et pourquoi est-ce qu’un individu lambda vivant dans un pays quelquonque accepte de se décharger de la direction de ses propres affaires au profit d’un tiers (roi, prince, seigneur,…) ?

Je pense qu’un début de réponse tient dans la question elle-même :

En effet l’individu en tant que tel, n’a commencé à exister qu’à partir du dix-huitième siècle, et uniquement en Europe occidentale. Il y avait en lieu et place, d’abord la famille, puis le clan, la tribu, la chefferie, la seigneurie …etc. Et ces entités politiques, s’emboîtaient les unes dans les autres, telles des poupées russes : C’est un des chefs de familles qui était chef de clan, et un des chefs de clan qui était chef de tribu, et ainsi de suite. La structure était donc pyramidale, avec des familles à la base, et un prince au sommet. Au moyen âge, Le système féodale en Europe épousait la même structure, mais en plus simplifié, puisqu’il n’y avait plus  ni clans ni  tribus, juste une série d’affidations, depuis la petite seigneurie jusqu’au grand duché.

Dans ces anciens systèmes, qu’ils soient féodaux ou simplement tribaux, un chef de tribu ou un seigneur, n’est pas choisit par ses paires, mais s’impose à ces derniers. Et une tribu « leader » (celle du prince), est en principe celle qui a les meilleurs ressources économiques, lui permettant de financer divers moyens, en vue de soumettre les autres tribus : monter une milice, soudoyer un puissant voisin, …etc.

L’ascension de la famille Alaouite, depuis le début du XVII siècle, ne déroge pas à cette règle quasi-universelle, qui consiste à prendre le pouvoir par la force. En effet, cette tribu du Tafilalet, s’est d’abord enrichie, grâce au grand commerce caravanier, avant de monter l’armée, qui allait soumettre toutes les autres tribus concurrentes, et éjecter le dernier roi Saadien du trône.

Mais, cette première et violente accaparation du pouvoir, cet Hold-up originel, s’il rend compte de l’avènement des dictatures, ne peut suffire  à expliquer leur étonnante longévité !

Celle-ci s’obtiendrait plutôt par quatre procèdes classiques : la dissuasion, la pénétration, l’abrutissement, et l’endoctrinement.

Le premier des procédés consiste à mettre en place un appareil coercitif, capable de maintenir l’ordre public, et apte à dissuader toute dissidence. Ses principaux éléments sont : Les polices, les tribunaux, et les prisons.

Le second mécanisme, que je nomme ‘‘pénétration’’,  consiste à tisser progressivement une  toile d’araignée,  couvrant et contrôlant les activités sociales et économiques du pays. Au début du règne, le dictateur se contentera des réseaux déjà existant (notables régionaux, chefs de tribus…) Dans une seconde étape, il ne manquera pas de créer son propre réseau de fidèles. Ces derniers lui seront entièrement redevables, puisque c’est lui qui  les aura faits. A cet égard, le makhzen marocain, avec ses mokadems, pachas, et autres caïds en constitue la parfaite illustration. C’est un appareil rodé, qui n’a pour autre but, que de réaliser la dictature de proximité. La troisième phase de ce mécanisme, consiste à infiltrer, puis à contrôler toutes les institutions sociales préexistantes, ou encore, d’en créer de  nouvelles (syndicats, partis, associations, fondations, journaux, mosquées, confréries …etc.) Au Maroc la pénétration de la société par le pouvoir central, est tellement profonde, qu’il n’existe quasiment plus d’institutions réellement autonomes. Presque tout le monde est mis au pas, et gravite autour du palais et de ses intérêts propres.

Le troisième outil usité par les dictateurs en vue de se maintenir au pouvoir, est l’abrutissement des masses.

En effet, un pouvoir autocratique s’arrangera toujours, pour freiner l’alphabétisation, et la généralisation de l’école. Le règne de Hassan II est le parfait exemple de ce genre de politique, plus que pernicieuse : A la question d’un journaliste étranger, qui lui demandait la raison du faible taux de scolarisation au Maroc, le défunt roi rétorqua cyniquement, que si tous les enfants allaient a l’école, …….il n’y aurait plus de bergers pour faire paître le bétail!!

Par ailleurs, un dictateur, ne s’empressera jamais de moderniser l’enseignement, en vue d’instruire les jeunes générations, et de les doter des aptitudes, aujourd’hui nécessaires, tel que le sens critique, la capacité d’analyser/synthétiser, l’esprit d’initiative….etc. La encore, l’exemple de la nécessaire reforme de l’enseignement au Maroc, dont on entend parler depuis une vingtaine d’années, sans aucun résultat tangible, traduit cette volonté implicite de laisser les choses telles qu’elles sont.

D’autres procèdes ont été mis en œuvre par le régime marocain, en vue d’entretenir l’atavisme, et la passivité du peuple : limitation de l’enseignement des sciences humaines, marginalisation de toutes les activités culturelles,….etc.

Mais si je devais dénoncer une et une seule cause, de l’engourdissement des masses, je ne manquerais de designer « la cacophonie des langues », savamment entretenue par le pouvoir, comme le principal facteur d’ignorance du peuple. Le français pour les nantis, l’arabe classique pour les lettrés désargentés, et la « darija » pour le menu peuple. En termes plus simples, nous avons deux élites, chacune sa langue, mais dont aucune n’est capable de prendre contact avec le peuple, puisque ce dernier, continue de s’empêtrer dans son propre dialecte !

Le quatrième et dernier procède, qui permet aux dictatures de se perpétuer, n’est rien d’autre que l’endoctrinement. Il s’agit en fait, du « couronnement » des deux derniers procèdes, puisque c’est l’inféodation de toutes les institutions sociales, et notamment l’école, les mosquées, et les medias, qui permet au pouvoir de diffuser, que dis-je, de matraquer son discours auto-légitimant. Et c’est l’abrutissement préalable du peuple, qui le rend crédule à l’égard des fausses-vérités, qu’on lui débite nuits et jours : roi descendant du prophète, roi commandeur des croyants, roi héritier d’une dynastie séculaire, le roi seul garant de la stabilité du pays, …etc. Par ailleurs, l’apparat et les mises en scène protocolaires, secondent la propagande, en vue d’impressionner le peuple, et de justifier le roi !

Dissuasion, pénétration, abrutissement, et endoctrinement. Ces quatre procèdes, une fois mis en branle, finissent toujours par dompter la multitude, et permettent  aux dictateurs,  de « prendre leurs aises ». Pour ce qui est de notre pays, je peux dire sans risque de me tromper, qu’Hassan II et  Med VI,  ont patiemment, et méticuleusement  tissé ce filet invisible, qui enserre le peuple et le paralyse.  Le plébiscite obtenu lors du dernier referendum, est  peut être un bon indicateur du complexe d’infériorité que le marocain a fini par intérioriser dans son inconscient, face au Maitre! Comment donc nous sortir de cette  impasse? Car il n’est pas normal, que nous continuons de déléguer la gestion de notre vie publique, à un tiers,  au moment même ou toutes les nations du monde, sont des démocraties,  ou sont entrain de le devenir!

A défaut d’avoir la recette miracle, permettez-moi ce début de réponse :

Un dictateur peut mettre au pas, autant qu’il voudra son peuple, ils s’y trouverons  toujours, d’irréductibles insoumis, qui sentent le poids du joug, et ne peuvent s’empêcher de le secouer.  Ces derniers peuvent aussi bien être  instruits ou analphabètes, jeunes ou vieux,  pieux ou  libertaires, citadins ou ruraux, hommes ou femmes, riches ou  pauvres…  Leur seul point commun, c’est leur quête  intuitive  de la liberté, à l’image des artistes et leur  quête innée du beau. L’agrégation de tous ces ‘messagers de la liberté’’, sous forme d’un collectif organisé, constitue la première étape d’un long chemin menant à  la démocratie.  Au Maroc, et grâce au Mouvement du 20 février, nous la tenons enfin notre locomotive, jeune et rutilante; Reste à y accrocher tous les Wagons de la nation…….vaste programme!

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4 commentaires pour Maroc: Les raisons du plébiscite

  1. masrwatouness dit :

    Salam,

    Article très intéressant.
    J’apporterais par contre une nuance quant au mécanisme dit d' »abrutissement des peuples ». Quand vous dites qu’un « pouvoir autocratique s’arrangera toujours, pour freiner l’alphabétisation, et la généralisation de l’école », je ne suis pas totalement d’accord: en effet, l’école peut au contraire, à la main des dictatures, devenir l' »arme d’abrutissement massif » la plus redoutable!

    Les dictatures communistes l’avaient bien compris puisque sous des taux d’alphabétisation record, l’école publique était le lieu par excellence où on formatait l’esprit, où on assénait contre-vérités et dogmes. Fidel Castro disait « Nous avons les prostituées les plus instruites du monde. »! Aujourd’hui encore, les jeunes Chinois sont formés à la parfaite obéissance sur les bancs de l’école, où on tente d’en faire des fonctionnels rouages de la machine, très efficaces mais sans aucune autonomie de pensée!

    L’assimilation forcées des minorités ethniques passe aussi très souvent par l’école, par exemple ce n’est pas un hasard si l’arabisation massive et quasi-totale de la Tunisie aux racines pas moins amazigh que le Maroc ou l’Algérie s’accompagne d’un fort taux d’alphabétisation sans commune mesure avec les autres pays du Maghreb: l’individu lambda tunisien sait lire mais n’a pas lu son Histoire,sent intuitivement que quelque chose cloche dans ce qu’on lui présente mais a renoncé depuis longtemps à laisser son esprit s’aventurer vers certaines considérations ‘taboues’. Les minorités amérindiennes et sud-américaines ont oublié leur langues au fil des générations envoyées dans des pensionnats à la ville pour aller à l’école.

    Bref, l’école peut-être une arme d’abrutissement très redoutable, même si l’inverse est vrai aussi selon les exemples, maintenir les taux d’alphabétisation historiquement élevés comme au Maroc peut permettre aussi de maintenir le peuple assez docile!

  2. mouka dit :

    Analyse magistrale. Je me suis toujours mefie des « medias » a la solde de la monarchie. La tele Marocaine nous bassine a longueur de journee des « activites » royales. Mustapha Alaoui est l’exemple type de l’imbecile qui s’est fait une place au soleil juste par sa capacite a louer les « merites » de H-2 et M-6.
    Mais le probleme de toute autocratie est qu’elle est toujours reactive. Elle ne fait que reagir aux evenements. Et des fois, les evenements la depassent. Au maroc c’est l’incapacite totale de M-6 a enrayer les problemes lies au chomage. M-6 a cree un systeme predateur qui monopolise tous les secteurs economiques au Maroc. Cela a ferme plein de possibilites pour la jeunesse. L’immigration a permis au systeme de se maintenir pendant quelques decennies. Mais la crise economique qui frappe de plein fouet l’Europe a completement ferme cet exutoire de la jeunesse Marocaine. Cela met M-6 en face de son incompetence.
    M-6 refuse de voir la realite que les choses doivent changer. Il va s’apercevoir que les millions de jeunes sans emploi et sans avenir sont une poudriere qui va lui exploser en pleine figure.

  3. zouheir barroudi dit :

    Excellent billet!

    Quoi que…je doute sincerement que le 98.4% reflete la verite. Statistiquement, c’est impossible d’avoir autant de gens d’accord sur un sujet aussi controversee qu’une nouvelle constitution.

  4. En ce qui concerne l’Angleterre, je ne suis pas sur que les prémisses de la démocratie ne soient pas inscrit dans le XVIIe siècle, voire dans l’octroi de la Magna Carta en 1215…

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