L’eurocentrisme inversé ou les pièges du culturalisme | Réponse à إبن إدريس

02.09.2011 |  Abdellatif Zeroual |   eplume.wordpress.com

Je suis heureux de constater que le débat sur le mouvement du 20 février continue, enrichi qu’il est par d’autres contributions. Ainsi après deux points de vue réformiste puis radical, nous avons eu l’heureuse chance de connaître un autre point de vue aux relents culturalistes[1]. Pour résumer la critique de l’auteur envers moi et Benmoumen : la gauche a comme socle commun un eurocentrisme viscéral dont elle ne peut se détacher conduisant en fait à un élitisme méprisant envers le peuple. En plus que ce constat est faux pour moi au moins (premier point), cette critique porte un projet obscurantiste (deuxième point) et une vision essentialiste du monde (troisième point) n’apportant aucune alternative réelle (quatrième point) au mouvement de lutte pour la démocratie au Maroc.

Une vision caricaturale du marxisme

Ibn Driss nous présente une version appauvrie du marxisme pour ensuite nous convaincre de son eurocentrisme congénital et consubstantiel. Pour cela, il nous présente d’abord un Marx viscéralement euro centrique qui aurait légué ses tares à des marxistes dogmatiques[2]. Or il parait que notre cher ibn driss n’a qu’une connaissance superficielle de son objet de critique. Nous essaierons d’y remédier en deux points :

1-     La compréhension de Marx des sociétés «non occidentales » n’a pas été figée[3]. Elle a évolué d’une croyance euro centrique (largement partagée dans son siècle d’ailleurs le 19ème siècle) dans le progrès à une vision non linéaire et anti évolutionniste de l’histoire[4]. Ainsi dans une lettre écrite en 1881 à une révolutionnaire russe (Vera Zassoulitch)[5], Marx reconnaissait la possibilité du passage de la commune rurale russe au communisme sans passer par les « crises », les « conflits » et les « désastres » le développement du capitalisme en « occident ». La commune russe serait donc le point de départ d’ « une évolution communiste ». « Il exprime ainsi l’avis que son « esquisse historique de la genèse du capitalisme dans l’Europe occidentale » (dans le chapitre sur « L’Accumulation primitive » au premier livre du Capital) ne saurait être changée en « une théorie historico-philosophique de la marche générale, fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances historiques où ils se trouvent placés » »[6]. Il critiqua d’ailleurs justement l’application de concepts liés au contexte européen (comme féodalisme) pour appréhender la réalité dans des sociétés non européennes (critique de kovaleski sur l’Inde).

2-     « Etre marxiste c’est faire de Marx le point de départ et non d’arrivée », comme disait Samir Amin. C’est ainsi que de nombreux marxistes ont articulé à la fois une critique des aspects datés de l’œuvre de Marx et d’Engels, une vision non linéaire et non euro centrique de l’histoire et du projet communiste et une lutte virulente et sans répit contre la domination coloniale et l’assujettissement des peuples. Il est ainsi de la théorie de l’impérialisme chez Rosa et Lénine, de l’appel d’un marxiste péruvien Mariatégui (à la fin des années 20) à faire « des communautés indigènes le point de départ d’une voie socialiste propre aux pays indo-américains »[7] en s’appuyant sur les survivances des pratiques collectivistes du « communisme Inca », de la critique qu’a faite Walter Benjamin dans les années 40 de la philosophie linéaire de l’histoire[8], de la critique de l’économisme chez Gramsci, de la vision téléologique de l’histoire chez Althusser et Balibar, du colonialisme chez Fanon, de l’idéologie du progrès chez Wallerstein[9] et de l’eurocentrisme chez Samir Amin, jusqu’aux écrits de Michel Lowy, Daniel Bensaid… Samir Amin n’a-t-il pas avancé (à l’encontre du schéma canonisé par le stalinisme des 5 modes de production) l’idée que le monde avant le capitalisme était organisé selon un mode de production tributaire dont l’Europe n’était que la périphérie ce qui y a facilité l’émergence du capitalisme et qu’ainsi le socialisme pourrait naitre des périphéries « non européennes » du système monde capitaliste? N’est-ce pas une « provincialisation » de l’Europe ? En fait, le socialisme n’est nullement une nécessité historique mais un possible parmi d’autres. Seule la lutte tranche. Or notre cher Ibn Driss méconnait cette tradition communiste hérétique prônant une voie « non linéaire » et « non eurocentrée » au socialisme conçu comme un projet d’émancipation de toutes les formes de domination. Il méconnait aussi les apports politiques importants (inspirés des travaux de Paul Pascon et de Magali Morsy) de la gauche marxiste marocaine (qu’il fustige) et surtout d’Ilal Amam dans les années 70-80[10] : appui à la lutte pour la reconnaissance de la langue et la culture amazighe, critique du nationalisme jacobin et ethno centré bourgeois (représenté intellectuellement par Laroui), articulation de l’émancipation démocratique et sociale et de l’épanouissement culturel des communautés marginalisées … Il ne connaît peut être que le « marxisme » des manuels « soviétiques » de l’édition du progrès et des partis staliniens.

L’anti-lumière : une dérive obscurantiste ?

La critique du marxisme « imaginaire » qui m’est attribué et du « libéralisme colonial » a comme socle commun une référence aux anti-lumières commune aux post modernistes, aux obscurantistes de tout genre et aux conservateurs nostalgiques de la noble chevalerie féodale…  Comment notre cher Ibn Driss conçoit-il la modernité ? Elle se réduit pour lui aux boucheries du colonialisme, au racisme et à la guerre. C’est une vision unilatérale et a-historique[11]. La modernité est un projet contradictoire où la régression (guerre, colonialisme, exploitation, misère…) côtoie le progrès (surtout technique). Ce progrès régressif (ou plutôt régression progressive), selon l’expression de Michael Lowy, illustre la conception dialectique du mouvement de l’histoire contemporaine. La modernité comporte des avancées sociales et politiques indéniables pour l’humanité (droits humains, lutte pour la libération des femmes, libertés indivduelles…). Les méconnaitre conduit inévitablement à l’obscurantisme surtout que ces avancées ont souvent été arrachées par le combat des opprimés eux-mêmes et qu’elles sont continuellement menacées par la bourgeoisie. En effet, ces avancées ne lui appartiennent pas mais bien à l’humanité tout entière. Tout l’enjeu donc est de les conserver, de les approfondir, et de les dépasser tout en extirpant de la racine les aspects régressifs (misère, colonialisme…). Bien évidemment, le progrès n’est pas inéluctable mais un possible parmi d’autres[12]. Il s’agit de développer une « vision de la modernité comme étant un processus toujours inachevé, qui ne pourra franchir l’étape de sa crise mortelle en cours qu’en allant de l’avant, par la réinvention de valeurs universelles porteuses d’une reconstruction économique, sociale et politique de toutes les sociétés de la planète. »[13] C’est çelà, en fait, l’essence du projet communiste : un projet d’émancipation de tous les opprimés. Pour paraphraser Poulantzas, le socialisme sera démocratique, féministe, écologiste et pour l’émancipation culturelle et nationale ou ne sera pas.

Le relativisme culturel ou comment essentialiser l’autre

Que nous propose notre cher Ibn Driss comme alternative à l’universalisme des lumières ? La réponse n’est pas assez loin : le culturalisme. Le culturalisme est une « théorie constituée quelconque, d’apparence cohérente et de portée qui se voudrait holistique, fondée sur l’hypothèse d’invariants qualifiés de « culturels », lesquels auraient le pouvoir de persister au-delà des transformations que les systèmes économiques, sociaux et politiques peuvent avoir apporté. La spécificité culturelle devient alors le moteur principal de parcours historiques forcément différents. »[14] L’hypothèse culturaliste nie l’existence d’universaux. Pour elle, l’universalisme n’est qu’un produit de la domination. Elle ne peut concevoir un universalisme des dominés. Elle essentialise l’autre, n’y voit que le porteur d’un ADN culturel incompatible. Cette essence culturelle a-historique est la base de son « schème de vision et de division » du monde (pour reprendre Bourdieu). Ainsi le monde est constitué autour d’une seule opposition (selon notre cher Ibn Driss) l’occident/le reste du monde. C’est le clash de « projets civilisationnels ». L’occident est pour notre cher Ibn Driss un ensemble homogène dénué de contradictions. Ni classes Ni nationalités opprimées Ni rien. Un ensemble simple non complexe constitué pour exploiter et opprimer le reste du monde. Cette position escamote les contradictions au sein de chaque « ensemble » et sert plutôt à relégétimer le système capitaliste en crise. La critique de l’eurocentrisme conduit à un eurocentrisme inversé. « L’idéologie bourgeoise, qui nourrissait à l’origine une ambition universaliste, y a renoncé pour lui substituer le discours postmoderniste des « spécificités culturelles » irréductibles (et, dans sa forme vulgaire, le choc inévitable des cultures). »[15] Elle sert, en fait, à l’embrigadement des peuples derrière les classes dirigeantes pour les soutenir dans la concurrence mondiale effrénée. Elle ne nous apporte aucune alternative réelle à l’oppression et à l’exploitation que nous vivons.

Le degré zéro de politique

Quelle alternative politique apporte notre cher Ibn Driss pour faire avancer le mouvement par rapport à la voie réformiste et radicale ? rien si ce n’est une apologie plus que douteuse de ce que Ibn Driss appelle « la politique informelle »[16] calquée sur l’économie informelle dont Hassan Zaoual (l’une des « références » de l’auteur) a aussi fait l’apologie avant de louer ensuite les vertus de la « grandiose INDH » en la présentant comme une rupture avec le « développement » tel qu’il était pratiqué avant. N’est-ce pas Hassan Zaoual qui a dit que « l’orientation théorique du paradigme des sites est convergente avec la perspective opérationnelle de l’INDH. En effet, ce projet de portée nationale donne sens et direction à un ensemble de mesures concrètes visant à réhabiliter sur une échelle la participation des acteurs à leur devenir.»[17] ? C’est dire le bien piètre sort qu’a réservé le regretté Hassan Zaoual à sa «salvatrice » critique du marxisme. En fait embourbé qu’il est dans le piège culturaliste,  Ibn Driss ne peut concevoir une politique profane (pour reprendre les mots de Daniel Bansaid), une politique pour et par les opprimés et non d’une quelconque élite éclairée, une politique délivrée des fatalismes religieux, culturalistes et économistes[18], une politique qui chez nous ne peut faire l’économie d’une double critique (de la « tradition » et de la « modernité ») pour nous frayer notre propre chemin vers l’émancipation politique, économique, sociale et culturelle, vers une modernité socialiste qui s’appuierait premièrement sur les pratiques collectivistes de la JMAA marocaine et les acquis les plus lumineux de notre histoire particulière tout en contribuant à la construction d’une nouvelle civilisation humaine.


[2] Sans parler de la reprise de dogme stalinien et les présenter comme du marxisme. Je renvoie ici à son évocation du matérialisme dialectique comme système clos de lois éternelles. Marx emploie le terme de méthode dialectique.

[3] Pour comprendre cette évolution voir LINDNER K., « L’eurocentrisme de Marx : pour un dialogue du débat marxien avec les études postcoloniales», Actuel Marx, 2010/2 n° 48, p. 106-128

[4] BALIBAR E., La philosophie de Marx, 3ème édition la Découverte, coll. Repères, Paris, 2010 p : 105

[6] LINDNER K., « L’eurocentrisme de Marx : pour un dialogue du débat marxien avec les études postcoloniales», op. cit.  p : 122

[7] DUMENIL G, LOWY M, RENAULT E., Lire Marx. Presses universitaires de France, Paris, 2009 p : 90

[8] Voir le texte de Benjamin « sur le concept de l’histoire ».

[9] WALLERSTEIN I., Le capitalisme historique, La Découverte, Paris, 1985

[10]MAJDI M, Les luttes de classes au Maroc depuis l’indépendance, Hiwar, Amsterdam, 1987 et SERFATY A., Dans les Prisons du Roi – Écrits de Kénitra sur le Maroc, Éditions Messidor, Paris, 1992

[11] Il est d’ailleurs anecdotique de voir notre cher Ibn Driss critiquer la modernité en utilisant ses acquis (les acquis des sciences sociales).

[12]  WALLERSTEIN I., Le capitalisme historique op.cit.

[13] AMIN S., modernité, religion et démocratie, critique de l’eurocentrisme, critiques des culturalismes, éditions Parangon, Lyon, 2008

[14] Ibid

[15] Ibid

[16] En fait une sacralisation du sens commun populaire

[17] ZAOUAL H., Management situé et développement local, Collection Horizon Pluriel, Rabat, 2006 p : 13-14

[18] Il n’y a pas d’alternatives aux marchés.

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