Nous, face à la crise de l’occident.

15.09.2011 | Samira Ammor   |  eplume.wordpress.com

Lors de la présentation de son  livre : « Le  miroir brisé de l’occident », sur invitation de l’association Al Massar le 16 Août dernier, Hassan Aourid  a développé un thème brûlant et provocateur, qui aborde l’actuelle crise de l’Occident. Il a commencé par mettre   le déclin de l’Occident dans son contexte, complexe et historique. Il a rappelé le siècle des lumières, les inventions scientifiques, le développement économique, comme bases de ce qui devait constituer plus tard le modèle occidental, modèle devenu, de surcroit, quasi planétaire. Il a ensuite tenté de faire  un recensement, élégamment  référencié, de l’essentiel  des facteurs responsables de son actuelle crise, pouvant présager de son déclin.

Malgré la représentation sociale de l’Occident, comme dominant et colonisateur, l’analyse de l’auteur était, calme, objective, argumentée et dépassionnée. Empruntant un style académique, elle a fait un constat de la situation, en relativisant et en posant des questions complexes, interrogeant les failles intrinsèques de l’Occident, mais aussi les nôtres, celles de nos dirigeants, de notre système éducatif, de notre pensée…sans trop s’y attarder.

Paradoxalement, la thèse du livre a suscité chez une partie du public venu assister à cette présentation, des réactions passionnées, catégoriques, finies, haineuses de cet Occident…s’arrêtant à son caractère immoral et ses valeurs matérielles.

Ce débat sur les relations entre l’Occident et Nous, m’a rappelé combien il reste d’actualité, malgré toutes les études qui lui ont été consacrées. Je voudrais tenter de le reprendre, non pas pour défendre cet Occident orgueilleux et dominateur -la cause serait vaine-, mais pour ne pas mêler les sentiments qui dominent cette relation, à la lecture de la crise qu’il traverse. C’est aussi pour qu’une telle réaction ne soit pas l’occasion d’épargner nos propres freins au développement et contre la subjectivité surtout. Celle-ci empêche de voir avec discernement et recul et risque par-dessus tout, de nous aveugler au point de tomber dans le même piège qui a suscité la crise financière et sociale en Occident. Il est vrai que notre réalité est différente, mais beaucoup d’ingrédients de la crise seraient partagés (société de consommation, valeur de l’argent par-dessus tout, recul des valeurs humaines, recherche de l’enrechissement rapide, du faste, des plaisirs superflus..), si l’on ne prend pas garde, sans même avoir eu en partage la période de puissance. Mais là, est un autre sujet.

L’auteur a bien précisé que l’Occident est  un système complexe et qu’avant de virer vers l’ultra matérialisme, précurseur des ces actuelles failles, il a d’abord été le porteur du siècle des lumières, dont se souviendra l’Humanité, développé le capitalisme industriel, créateur des richesses et pratiqué le système démocratique qui, malgré ses imperfections, a permis l’alternance des forces politiques pour le pouvoir, la liberté d’expression, la justice, la force des institutions et la  dignité de ses citoyens.

L’actuelle crise de l’Occident ne doit pas cacher ses côtés illuminés, qui ont participé à enrichir la pensée humaine. Elle ne doit surtout pas nous faire oublier notre propre sous-développement structurel qui se répercute malheureusement sur tous les niveaux de notre quotidien et nous fragilise.

On est dans une relation tumultueuse avec cet Occident. Il est notre ancien colonisateur, alors on se plait à le critiquer et à le suspecter, alors même qu’on est dans une recherche désespérée de le copier et de l’adopter comme modèle. Or ce modèle serait un idéal  inaccessible, car il réunirait, dans une sorte de schizophrénie, un Occident moderne mais diabolique et un moi ancestral mais faible et déchiré. Notre fragilité nous hante, ce qui démine notre sentiment de fierté et d’appartenance à cette communauté. On est soit à la défensive, dans l’auto gratification, soit dans l’auto flagellation, comme trait culturel de beaucoup de marocains. D’ailleurs, dans l’esprit populaire, les éternelles comparaisons entre l’occident et nous, ne sont pas souvent en notre faveur.

Même la pratique de notre religion se dégrade. Au lieu de trouver dans l’Islam, une source de confiance, de grandeur, de distinction et d’évolution, comme à l’âge d’or de la civilisation islamique, on le réduit à des dogmes et on le vide de ses sens spirituels de paix, d’amour, de partage, de dialogue…mais aussi de retour vers soi, d’autocontrôle et de recherche de la perfection dans nos pratiques individuelles  et sociales.

Notre pensée s’en trouve malheureusement  appauvrie et superficielle. Au lieu de faire un travail sur nous-mêmes, par un diagnostic des raisons de notre sous-développement, on fait une fuite en avant, en le faisant assumer à l’Occident. Ou bien, on procède par son déni, en nous gratifiant, dans une superbe autosatisfaction, en comparaison avec l’Occident diabolique.

Dans ce douloureux dilemme, on continue malheureusement à ne pas voir les choses en face, ce qui accentue nos contradictions vis-à-vis de cet Occident et renforce nos véritables failles.

On le craint et on l’assimile souvent à la modernité : alors, le discours sur la raison, la rationalité, la logique, l’ouverture… tant de valeurs venues de l’Occident, en est sclérosé. Le retour vers la tradition, le passé glorieux, la fermeture d’esprit, le repli sur soi et les idées préconçues, a tendance à l’emporter.

Notre système éducatif ne nous a pas appris à relativiser et à raisonner. On continue à nous passionner et à voir l’évolution des choses, à travers notre propre miroir, dans une sorte d’autisme. Le résultat en est une perte de temps dramatique, chiffrée en plusieurs siècles de stagnation pathologique, touchant à tous les systèmes : politique, social, éducatif, philosophique..

On perçoit l’Occident comme un bloc uniforme, diabolique qui suscite notre haine ; or le même Occident, actuellement en crise, tient sa force notamment d’une capacité énorme de se remettre en question et de se renouveler, avec une place centrale, consacrée à la raison, dans les domaines de la pensée, de la recherche scientifique… Peut-on apprendre seulement cette valeur ?  L’Occident a bien appris de notre civilisation, lorsque le rapport de force était en notre faveur.

Je suppose qu’il est surtout temps de construire notre force de l’intérieur, sans vivre dans la hantise de la voir menacée éternellement par l’Autre. Voilà qui infirmera les thèses de Samuel Hintington sur le conflit des civilisations et qui sont par ailleurs au service d’un Occident dominateur.

Au lieu de continuer à donner à l’Occident des arguments pour nous stigmatiser, on devrait arrêter de nous stigmatiser nous-mêmes. Le dialogue des civilisations est une forme de civilisation, contre la fermeture, mais aussi contre les risques d’aliénation. Une civilisation qui refuse l’échange se fige et risque de faire un beau cadeau à l’Occident, celui de lui offrir d’être le modèle de ses nouvelles générations. Mais pour qu’un dialogue soit vrai et équilibré, faut-il encore que le rapport de force ne soit pas déséquilibré.

Tout cela rappelle de nouveau, l’urgence d’aborder la problématique du sous-développement, loin des sentiments, de façon mieux structurée, avec un taux important d’objectivité et de raison.

Par Samira Ammor, Psychologue et Professeur universitaire –  Université Hassan II Ben M’Sik à Casablanca.

Cet article, publié dans Maroc, est tagué , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Nous, face à la crise de l’occident.

  1. Cette sérénité dans le ton, cette fluidité dans l’argumentaire, cette justesse dans la vision et l’analyse font honneur à l’intellingentsia marocaine. Et cet honneur se trouve rehaussé quand c’est une professeure universitaire qui le porte. J’avoue avoir beaucoup apprécié la mesure et l’objectivité du cheminement intellectuel de notre professeure dans son analyse des rapports « heurtés » entre la civilisation occidentale et le monde arabo-musulman.C’est comme si un second « moi » (intérieur) qui s’exprimait…mais sans cette éloquence!

  2. El Aoud dit :

    Globalement, j’apprécie l’article, mais je trouve que l’analyse n’ajoute rien de nouveau concernant la perception de l’occident et la nature de la relation que nous entretenons avec lui. Je pense que le sujet mérite une analyse – non subjective et émotionnelle – qui soit suffisamment intellectuelle et géopolitique. Respects.

  3. Khalid AISSAOUI dit :

    Un constat alarmant du rapport plus que déséquilibré entre deux mode de pensée totalement à l’opposé. agrémenté par une analyse profonde et méthodique.
    J’ai eu du plaisir à lire, du chagrin en approuvant et de l’espoir en vous lisant. Chapeau!!!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s