Maroc: A propos du secteur informel

15.09.2011 | Adil Boutda |  eplume.wordpress.com

Le secteur informel continue de jouer un rôle prépondérant  dans notre économie nationale. Medias et officiels ne cessent d’en souligner la forte nuisance, puisqu’il ne paye ni impôts pour l’Etat, ni couverture sociale pour ses employés, et pratique ainsi,  une concurrence déloyale aux entreprises structurées. Ces dernières sont donc  gênées dans leur développement, et in fine, c’est l’émergence d’une véritable économie moderne au Maroc, qui s’en trouve                                                                                                  hypothéquée.

Pourquoi le secteur informel ne décline pas et continue de constituer une grande partie de notre économie? Pourquoi les entreprises informelles s’éternisent dans l’illégalité, et ne franchissent pas le seuil de la formalisation ?

D’aucuns penseraient que ce sont les entrepreneurs informels qui refusent toute légalité. Mais cette assertion, ne peut résister à un simple examen de bon sens : En effet, l’entrepreneur est le premier qui souffre de sa clandestinité, puisque le bénéfice  de se soustraire aux impôts et aux charges sociales, ne pèse pas lourd devant les inconvénients de l’informel : Pas de crédits bancaires possibles, pas d’assurances, et surtout, aucun moyen de recouvrer les créances en souffrances des clients indélicats ! Retenons donc, que l’entrepreneur, est souvent retenu dans le noir, contre son gré !

Par ailleurs, c’est l’informel qui représente la forme originelle, normale, et majoritaire du tissu  économique des pays en développement, et c’est le secteur structuré qui vient progressivement s’y greffer. Cette remarque n’est pas anodine, puisqu’elle permet de corriger l’illusion d’optique,  qui voudrait voir dans l’informel, une excroissance récente, conséquence de l’incapacité du secteur « formel » d’absorber les nouveaux arrivants sur le marché de l’emploi (cf. rapport du cinquantenaire « Le Maroc possible »). L’informel étant  le moment premier de toute économie en devenir, ce n’est pas sa présence en soi, qui doit nous inquiéter, mais c’est son incapacité à grandir et à se moderniser, qui doit nous interpeller.

Je pense que  trois grands facteurs, agissent de concert, pour condamner nos entreprises informelles en particulier, et notre industrie en général, à un nanisme perpétuel : Notre faible compétitivité, un environnement international défavorable, et la permissivité de nos frontières.

Des  causes :

I. Notre faible compétitivité :

Au Maroc, tout le monde s’accorde à dire que notre compétitivité est lamentable. C’est le consensus ! Le déficit abyssal de notre balance commerciale en est une preuve suffisante.

Inutile donc, d’en rappeler les causes. Quant à ses innombrables conséquences, une seule au moins devrait retenir notre attention : Un entrepreneur, qu’il soit dans l’informel ou qu’il ne le soit pas, aura presque toujours des prix de revient plus élevés que  ceux  obtenus, sous des cieux plus cléments. Nous ne pouvons donc compter sur l’exportation pour développer notre tissu industriel. Reste alors notre marché national. Malheureusement cette notion de marché domestique n’existe plus au Maroc, puisque les produits fabriqués localement  subissent une farouche et déloyale concurrence des divers biens importés. Et je décrirais cette inique concurrence dans les lignes qui suivent.

II. Notre environnement international :

Des pays comme la Chine ou le Brésil, sont compétitifs dans l’absolu. Leurs produits sillonnent le monde. D’autres pays en revanche, sont relativement compétitifs. J’entends par là, qu’ils sont plus compétitifs que leurs voisins immédiats. Leurs entreprises bénéficient donc d’un marché régional, en plus de leur marché domestique. C’est le cas dela Turquie qui profite pleinement de sa proximité avecla Russie, l’Asie centrale,  le Proche et le Moyen-Orient! C’est aussi le cas dela Tunisie, parfaitement lovée entre deux pays pétroliers et totalement dépourvus d’industries de transformation :La Libye, et l’Algérie bien sûr !

En revanche, nos entrepreneurs ne bénéficient d’aucun marché régional, et pour cause :

  • Le désert du Sahara les coupe de l’Afrique de l’ouest.
  • Le différend politique les isole  du Maghreb.
  • Le différentiel de développement les éloigne de l’Europe.

III. La permissivité de nos frontières :

Les accords de libre échange

Tout d’abord, l’inhibition légale de nos frontières, à cause des fameux accords de libre échange signés avec des pays comme l’Allemagne,la Turquie,la Tunisie, et l’Egypte. Tous ces pays ont un point commun entre eux : Ils sont tous performants à l’export, contrairement bien sûr, à notre pays !

Un bien manufacturé au Maroc sera presque toujours moins qualitatif et/ou moins performant qu’un produit allemand. Et un produit fabriqué au Maroc sera toujours plus cher qu’un produit égyptien, turque, ou tunisien. Qu’espérions-nous donc, pouvoir vendre à ces champions de l’exportation ? Eux en tout cas, ne se posent visiblement pas ce genre de questions, puisque leurs exportations en notre direction, progressent de manière exponentielle! En effet, leurs entreprises bénéficient d’innombrables avantages concurrentiels :

  • En Egypte, Smig à 400 Dhs/mois, très faible coût de l’énergie, et subventions de l’Etat pour les exportateurs.
  •  En Tunisie, un Dinar dévalué de 50% par rapport au Dhs, entre 2000 et 2010.
  • En Turquie, des économies d’échelles grâce aux grandes structures, et des ressources humaines performantes.

Les dédouanements frauduleux

Nos importateurs, usent et abusent de diverses ruses, afin de minimiser les droits de douane qu’ils devraient payer : Sous-facturation, fausses nomenclatures, faux certificats d’origine, .etc. Inutile de préciser, que toutes ces pratiques sont possibles grâce à notre sport national : La corruption bien sûr !

Les Admissions Temporaires :

Les entreprises exportatrices sont majoritairement  sous-traitantes, pour le compte de donneurs d’ordres européens. Ils reçoivent tous leurs intrants de ces derniers sous le régime des AT (Admissions temporaires). Mais ils ne peuvent en aucun cas exporter 100% des quantités prévues, pour diverses raisons. Et tout ce qui n’est pas exporté, est bradé sur le marché local. Elles provoquent ainsi, un véritable parasitage de l’offre.

La contrebande :

Quant à nos frontières terrestres, sont-ce là de véritables autoroutes de la contrebande.

Dans les lignes qui suivent je décrirai succinctement ces flux de marchandises :

1.  Sebta et Mellilia :

Une poignée de barons contrôle la quasi-totalité des flux contrebandiers, depuis ces deux zones franches, jusqu’aux différents grossistes du marché nationale. Elle utilise pour cela, quelques 30 000 « mules humaines » qui chargent les colis sur leurs dos,  et traversent quotidiennement, les frontières à pieds (cf. la revue Economia déc. 2010)

Ces marchandises ont d’énormes marchés comme points de chute, dans quasiment toutes les villes du royaume, qu’elles atteignent grâce à la gigantesque flotte de bus interurbains qui sillonnent nos routes, nuits et jours. Cette contrebande est tolérée par l’Etat pour « raisons sociales », puisque les gens du nord n’auraient point d’autres « domaines » où travailler ! Je pense que cet argument pouvait encore tenir il y a trente ans de cela, car nous n’avions pas encore, de véritable tissu industriel, qui risquait de souffrir de cette concurrence déloyale. Aujourd’hui les usines existent bel et bien, et l’Etat doit comprendre, que pour toute mule humaine « tolérée », c’est une ouvrière qui, faute de travail, reste sans emploi !

2. Algérie :

Notre voisin de l’est n’est pas un pays ordinaire. C’est même un drôle de couple : Un Etat riche/ un peule pauvre. Et pour ne pas perdre le second, le premier joue à la providence, en subventionnant grassement, et la production, et l’importation de tous les biens de consommation. Ces derniers circulent donc sur le marché algérien, à des prix beaucoup plus bas que leurs propres prix de revient ! Des affairistes des deux bords, saisissent « l’aubaine » et introduisent frauduleusement au Maroc, d’importantes quantités de marchandises. Celles-ci suivent les mêmes circuits sinueux que leurs consœurs du nord, pour atterrir sur les étals de nos commerces.

3. L’Europe, ou l’autre versant de la chine :

Je m’explique : Si la chine réussit à produire  d’énormes quantités de produits avec un excellent rapport qualité/prix, l’Europe en est le plus gros consommateur. Dans les dépôts de ses centrales d’achats, où transitent de très grandes quantités de biens de consommation, il se trouve toujours des fins de séries, des stocks « morts », ou des invendus. Et ces gros importateurs, cherchent toujours à s’en débarrasser, dans des pays comme le Maroc, à prix sacrifiés bien sûr ! Et ce sont des MRE conduisant de grandes voitures utilitaires, ou encore des bus assurant les lignes internationales entre le Maroc et les différentes villes d’Europe, qui jouent le rôle de passeurs de toutes ces fins de séries européennes vers le Maroc. Ils franchissent allégrement la frontière, sous l’œil intéressé et complaisant des douaniers. En effet, et depuis l’ère Basri, notre douane a comme consigne, de faciliter le transit de nos chers MRE. La corruption aidant, cette « coutume » permet aujourd’hui d’importer illicitement, des quantités insoupçonnables de produits de consommations.

4. Mauritanie :

Une 4ème zone de contrebande est entrain de se développer, c’est notre frontière sud. Les importateurs qui utilisent le port de Nouadhibou, payent de très faibles droits de douane. Ils acheminent ensuite ces marchandises vers le poste frontalier de Lagouira, qu’ils arrivent à traverser sans coup férir, et rejoignent ainsi nos routes nationales !

 Des consequences :

La permissivité de nos frontières sus-décrite, a deux conséquences, l’une capitale, l’autre secondaire. Cette dernière, c’est l’impossible structuration de nos circuits de distribution : En effet, seul un réseau atomisé et composé de grossistes informels, peut s’accommoder de ces sources illégitimes d’approvisionnements. Et c’est ainsi que le cercle vicieux s’enclenche : Ces grossistes  n’exigeront jamais de factures à leurs fournisseurs locaux, et ces derniers feront de même avec tous leurs fournisseurs respectifs,…. et c’est ainsi que l’offre illégale et abondante, des trafics illicites sus mentionnés, parvient à figer indirectement, une grande partie de notre économie dans l’informel.

Quant à la conséquence capitale de la singulière permissivité de nos frontières, c’est le délitement de la relation d’interdépendance entre le producteur et son client. En effet, l’offre pléthorique de produits importées engorge le marché, et rend le client presqu’affranchi du fournisseur local. Je dis presque, car ce dernier continue tout de même d’être sollicité, mais uniquement en tant que source d’appoint en cas de dérèglement ponctuel, des sources d’approvisionnement « usuels » susmentionnées ! Vous l’aurez compris, le producteur marocain joue au dépanneur ! Ne lui demandez donc, surtout pas d’être autre chose qu’un ….. bricoleur! Et c’est le nœud du problème, et la cause principale de l’incapacité de l’entreprise nationale à grandir et à se développer. Comment est-ce qu’un entrepreneur peut-t-il optimiser ses moyens de production, planifier ses approvisionnements, développer une force de vente, faire du marketing, développer de nouveaux produits, ….bref, devenir moderne et professionnel, s’il n’a aucune maîtrise sur ses débouchés, et qu’il ne sait même pas ce qu’il produira la semaine prochaine ?

Que faire ?

Comme je l’ai déjà mentionné plus haut, trois facteurs majeurs confinent notre économie dans un sous-développement pérenne, et dont elle peine à se défaire : un environnement internationale défavorable, une faible compétitivité, et des frontières « passoires »

Contrairement à notre environnement, qui est une donne géographique et immuable, notre compétitivité peut être améliorée. Malheureusement, ça ne peut se faire que sur le long terme : En effet, et depuis les réussites des NPI (Malaisie, Brésil, Corée du sud, Taiwan, Turquie…), nous savons que la compétitivité repose sur des ressources humaines performantes. Et que ces dernières supposent un enseignement efficient. Et comme au Maroc, la reforme n’a même pas été ébauchée, nos produits continueront longtemps, de pâtir d’un rapport qualité/prix médiocre par rapport à l’essentiel de leurs concurrents.

Ainsi et par la force des choses, la gestion de nos importations devient le seul outil de régulation, entre les mains de notre gouvernement. Et je pense qu’un marché assaini est la moindre des conditions de travail, qu’un Etat doit fournir à ses entrepreneurs. Ce dernier doit donc combattre, par tous les moyens, toutes les importations illégales que j’ai décrites plus haut.

Et tant que ce travail de récurage n’est pas encore fait, tous les ambitieux programmes gouvernementaux de mise à niveau de notre économie (plan Emergence, Plan Rawaj, Imtiaz, Moussanada,….) risquent de subir le même sort que leurs précédents (Contrat jeunes prometteurs, Moukawalati, Fonds de garantie de l’état pour mise à niveau,…..) : Nés à grand fracas, …..mais aussitôt passés à trépas!

ANNEXE : TABLEAU COMPARATIF

Influence sur Entrepreneur
Formel
Entrepreneur
informel
Importateur
« légal »
ImportateurFraudeur /
Contrebandier
Emplois +++ +++ – – – – – –
Impôts +++ + ++ – – –
Savoir-faire +++ ++ – – – – – –

==>   Au niveau des emplois, le secteur informel occupe presque autant de main d’œuvre que le secteur formel. Ainsi, et en plus de son rôle social de soupape de sûreté, il fait office d’antichambre, ou encore, d’armée de réserve, pour le secteur formel !

En revanche, les importations, légales ou pas, ne font que détruire les emplois.

==>   Contrairement aux contrebandiers, qui échappent à toute imposition, l’entrepreneur informel paye une TVA, puisqu’il achète ses intrants du secteur formel. Il est par ailleurs assujetti, à un IR forfaitaire.

==>   Lorsqu’une entreprise, tombe sous les coups de boutoirs des importations illégales, tous son savoir-faire se perd irrémédiablement. En revanche, lorsque la même entreprise choisit de migrer vers le secteur informel, en vue de rester compétitive par rapport aux produits d’importation,  cela lui permet aussi de sauvegarder ses compétences, dans l’attente de jours meilleurs.

==>   Contrairement aux autres opérations économiques, l’importation illégale, sous toutes ses formes, n’a que des influences néfastes sur notre société : destruction massive des emplois, évasion fiscale totale, et diminution des « savoirs-faires » de notre économie.

Qu’attendons nous donc pour immuniser nos frontières, contre ce véritable fléau?


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2 commentaires pour Maroc: A propos du secteur informel

  1. La grande lucidité de l’analyse, la pertinence des arguments, ajoutées au talent propre de l’auteur font de ce petit condensé de « politique économique » une parfaite et succincte démonstration de nos faiblesses (criardes) économiques, qu’un demi siècle de gestions gouvernementales alternées n’est pas parvenu à corriger! Puisse le prochain gouvernement avoir plus d’énergie et d’imagination pour y parvenir!

  2. rodmacqp dit :

    Excellent article ! On reste surpris que les autorités semblent toujours impuissantes à mettre en place les mesures supportées par des arguments rationnels incontestables pour protéger la santé économique du pays.
    Pour un aperçu du secteur informel en Afrique subsaharienne :
    http://business-en-afrique.net/fast-food-sauce-africaine/

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