Le libéralisme avance masqué ou les ruses du colonial – Partie (1)

21.09.2011 | Bader Lejmi |  eplume.wordpress.com

« Que l’on dénonce le racisme et affirme l’humanité pleine des sujets exclus et déshumanisés, et on se verra taxé d’ « essentialiste » (une manière de re-pathologiser), ou accusé d’obscurcir le problème par l’emploi de termes techniques tel que « postcolonialisme ». Aujourd’hui encore, au cœur des métropoles et ailleurs, les droites font alliance avec les gauches lorsqu’il s’agit de nier ou de passer sous silence le racisme, ou encore de délégitimer les groupes sociaux qui s’attaquent aux normes interprétatives modernes – que celles-ci soient libérales, conservatrices ou marxistes – qui entendent décréter ce qu’est l’action sociale et politique. »  Nelson Maldonado-Torres, Avec Fanon, hier et aujourd’hui [1]

Le texte d’intervention d’Ibn Idriss dans le débat politique du 20 février marocain a ouvert une brèche. En voulant la combler, la réponse d’Abdellatif Zeroual ne réussit qu’à la constituer en faille. Une faille en géologie c’est « une zone de rupture le long duquel deux blocs rocheux se déplacent l’un par rapport à l’autre ». Le bloc de Zeroual (Ennahj), auquel s’affilierait probablement également Youness Benmoumen (Cap’Déma) se revendique des Lumières, de la modernité et de l’émancipation là où le second bloc, le nôtre, serait celui de l’essentialisme, du culturalisme et de l’obscurantisme. Il s’agit désormais de jouer cartes sur table et de lui donner du contenu. La réponse d’Abdellatif Zeroual donne l’illusion d’apporter des réponses là où il se cramponne à des positions déjà bien fragilisées par la tribune d’Ibn Idriss[2]. Je tâcherai de participer à ce travail d’édification de notre bloc.

1. Les révolutions arabes, des révolutions obscurantistes ?

« Que celui d’entre vous qui voit un mal le change par sa main. S’il ne le peut pas, qu’il le dénonce verbalement. S’il ne le peut pas, qu’il le désapprouve dans son cœur. Ceci correspond au plus faible degré de la foi. »  [3]  Le Prophète Mohammed  ( SAWS صلى الله عليه و سلم ) 

Le contexte de ce débat s’inscrit dans le mouvement du 20 février qui lui-même s’inscrit dans celui des révolutions arabes, deuxième cycle de révolutions près de 50 ans après celles de libération nationale. Après avoir démarré dans les régions marginalisées de Tunisie[4], l’intifadha populaire a contraint le régime à se débarrasser de son président, à former trois gouvernements en moins de 2 mois, à dissoudre le parti unique, à libérer les prisonniers politiques et autoriser les partis, et finalement à accepter d’organiser une assemblée constituante.

Inquiet de la possibilité d’un retour  sur les acquis de la modernité, les modernistes firent campagne pour l’élaboration d’un pacte républicain contraignant la future constituante. Finalement ce pacte Républicain renforce l’acquis nationaliste de l’identité arabe et islamique de la Tunisie en y ajoutant l’idée que l’alignement sur l’Occident est l’une des causes du despotisme et de la corruption et interdit toute normalisation avec l’entité sioniste. Pour ces raisons, il a été vivement critiqué par le bloc des Lumières, de la Modernité et de l’Émancipation. Leur critique se termine par un très contre-révolutionnaire appel au secours à la fois à l’État et aux « démocrates » (c’est-à-dire aux convertis à la religion démocratique) afin de réprimer la volonté populaire atteinte d’une prétendue « maladie de l’identité ».

L’analyse d’Abdellatif Zeroual appliquée à la Tunisie nous amènerait à nous lamenter de ces séries de victoires du bloc de l’essentialisme, du culturalisme et de l’obscurantisme. Bloc qui aurait même triomphé en Egypte puisque la loi islamique y est confirmée comme source principale du droit. Sa conclusion raisonnable serait d’éviter à tout prix au Maroc une révolution du même type en se contentant des réformes du Makhzen… Nous sommes tellement arriérés que nous n’avons pas eu la chance d’avoir un mouvement du « 20 février » ! Notre fine pellicule poussiéreuse de laïciste francophone-francophile loin de diriger le mouvement est à sa remorque profitant de chaque concession du régime pour sauter sur le premier fauteuil confortable qui se libère…  Alors qu’au Maroc, par la grâce coloniale, cette partie semble s’imposer au tout.

Pourtant les libertés démocratiques progressent, la collaboration avec les forces impérialistes sont dénoncées, et le peuple est en mouvement pour de bon. Nul besoin de « mouvement démocratique» auto-proclamé pour diriger le peuple vers la révolution puisque la démocratie est le produit du mouvement et le mouvement lui-même. Toutefois, nous souffrons d’un déficit grave de théorisation de la ligne démocrate-révolutionnaire dont le résultat est que l’essentiel de nos acquis provient de concessions faites par un régime aux abois et négociées avec les forces politiques « raisonnables ».

Or voilà qu’un Ibn Idriss entame ce travail pour le Maroc. Sa tribune a apporté au débat des notions clefs telles que la subalternisation de la politique réelle, l’absurdité de parler de féodalité du Maroc, l’incapacité des démocrates à tirer des fruits de la mobilisation, la collusion objective des marxistes et libéraux. J’aurais moi-même aimé plutôt entamer une discussion avec Ibn Idriss car  son texte ouvre une brèche  en soulevant les problématiques de notre époque.

L’impératif de raison posé en préalable par la classe des « évolués » au peuple marocain est une impasse majeure décelée par Ibn Idriss. D’ailleurs, je ressens comme lui, ce désespoir de voir les piaffements d’impatience de cette classe d’ « évolués », dont nous faisons partie, se convertir à un projet démocratique radical. Or n’est-ce pas pour nous le seul capable de constituer un consensus populaire massif et durable ? Comment peut-il être à ce point verrouillé par le consensus laïciste de ses différentes factions, des démocrates-libéraux aux marxistes en passant par les réformateurs du Makhzen ? Ce consensus laïciste consiste à convertir le peuple au libéralisme politique par un long processus d’éducation des forces sociales notamment par le progressisme. Réussir ce projet aboutira à soumettre la puissance islamiste au libéralisme, si tant est que ce ne soit pas déjà le cas, tout comme la gauche radicale l’a été en son temps. Ne voient-ils donc pas que cette domestication vise à vider les luttes de tout contenu permettant la transformation de la société dans  le sens de la morale, de l’autonomie et de la dignité alors que c’est précisément par ces dimensions qu’islamisme et gauche radicale peuvent nous intéresser ?

L’ironie c’est qu’en s’accrochant par nostalgie à la branche pourrie du progressisme des Lumières, ils condamnent par contagion l’arbre du progrès tout entier. Se rendent-ils seulement compte que les tenants du Makhzen et leurs amis libéraux seront les premiers à abandonner leurs alliés gauchistes d’hier pour leur préférer des islamistes domestiqués au libéralisme ? La Turquie post-kémaliste islamo-conservatrice-libérale doit-elle être notre horizon indépassable ? Ou les soubresauts intempestifs tel que le mouvement du 20 février est-il le signe d’une prise de conscience confuse ?

Au delà d’un désaccord sur le projet de société de Youness Benmoumen (Cap’Dema) et Abdellatif Zeroual (Ennahj), c’est sur la sape de tout  « droit à l’initiative » populaire subalterne que la critique d’Ibn Idriss m’a le plus intéressé. En Tunisie après un démarrage sur les chapeaux de roues, qui a abouti en moins d’un mois à la fuite du président, le processus révolutionnaire marque le pas. En France, la situation politique semble figée et les mobilisations politiques, citoyennes comme insurrectionnelles (les émeutes de 2005) n’ont pas abouti à la constitution d’une puissance politique organisée. Bien que cela semble secondaire à Abdellatif Zeroual qui ignore vaillamment ce problème, la question de l’initiative et de la capacité de mobilisation est au centre de mes intérêts. C’est d’abord par ce prisme que j’élabore mes critiques à l’égard des conséquences pratiques des théories défendues par Zeroual.

 2. L’intégrisme marxiste, une réponse à l’impasse de l’eurocentrisme ?

« Ce qu’il y a de certain c’est que moi, je ne suis pas Marxiste. »    Karl Marx à propos du marxisme en France

L’auteur de la réponse balaie d’un revers de main l’accusation d’eurocentrisme en évoquant l’ignorance d’Ibn Idriss quant à un marxisme authentique imaginaire. Il est toutefois paradoxal de qualifier Ibn Idriss d’ignorant dans la mesure où les militants marxistes réels sont les premiers responsables de « l’image d’un Marx optimiste-progressiste et téléologico-eurocentrique. » Les staliniens, boucs émissaires commodes, en endosseraient seuls la responsabilité… « Ouf » lâcheront probablement les militants de gauche radicale n’attendant que de simples protestations outrées pour se rendormir… Peu importe si ces auteurs étaient avant tout anticolonialistes et que l’usage du marxisme était avant tout stratégique à une époque où ce paradigme était hégémonique. N’ayant pas cette foi aveugle dans le marxisme, il nous faudra un peu plus d’arguments que ceux déployés par notre marxiste pratiquant. Aya khoudh bkhatr khouk. Nous, eurocentristes inversés, aimerions tellement pourtant dialoguer davantage avec ce marxisme soucieux de ne pas être eurocentrique. Reprenons donc le début d’argumentaire avancé en le développant pour lui donner une envergure qu’il n’a malheureusement pas eue. À défaut de le trouver chez nos frères, pardon camarades, me voilà forcé de l’inventer. Nous le développerons à partir des références marxistes de Zeroual, celui du marxisme académique théorique et celui du marxisme-léninisme pratique. Enfin, nous tenterons d’esquisser un marxisme des premiers temps révolutionnaires.

 2.1.  Le marxisme académique ou le retour au Livre

À partir de bribes de positions éparses de Marx, le courant marxiste académique reconstruit un tout nouveau Marx qui auraient été depuis toujours pour l’« émancipation de toutes les formes de domination »[5], et donc notamment pour l’émancipation de la domination coloniale[6]. Ce Marx nouveau, nous le retrouvons sous la plume d’une représentante d’un marxisme académique bon teint, Kolja Linder[7].  Pour cette dernière, à la fois opposée aux lectures eurocentriques du marxisme et aux « exagérations » des études postcoloniales, « trois éléments sont requis pour un travail commun »[8] : penser le capitalisme à partir de l’impérialisme[9], penser autrement le progrès historique [10]et défaire le lien entre occidentalisation et modernisation. Concernant la question coloniale, ce nouveau Marx est construit principalement à partir de sa défense de la commune rurale archaïque russe, de son soutien à la lutte de libération nationale du peuple irlandais ainsi que de sa théorisation du capitalisme comme système mondial.

Comprenant qu’une révolution dans une Russie agraire dépendrait des paysans, Marx pris la défense de la commune rurale archaïque russe avec l’idée que la révolution serait un « retour des sociétés modernes à une forme supérieure d’un type ‘archaïque’ »[11]. Constatant la vitalité de la lutte de libération nationale chez les ouvriers irlandais, et la passivité du mouvement ouvrier anglais, Marx soutiendra la lutte de libération nationale. La libération de la nation oppressée est, en effet, nécessaire à la révolution sociale dans la nation oppressante [12]. Analysant que le capitalisme nécessite l’impérialisme depuis sa genèse du fait que le développement des pays industrialisés est une cause du sous-développement des pays du tiers-monde, Marx soutient qu’ils sont tous deux tout autant modernes. Il postule ainsi la possibilité d’une révolution coloniale sans les prérequis de la modernisation ou de la révolution en métropole [13].  

Ce nouveau Marx réfute l’histoire linéaire et l’évolutionnisme.  Il soutient les luttes de libération nationale, mais également antiraciste et féministe. Enfin il fait de l’impérialisme une caractéristique aussi centrale que la lutte des classes dans son analyse du capitalisme comme un système-monde impérialiste.

 a)   Le marxisme-léninisme ou le retour à la Tradition

« Lénine souligna le mot « modernisme » en faisant une grimace de dégoût »[14]

Que nous dit Lénine, ce successeur bien-guidé du prophète du prolétariat, à propos du colonialisme ? Pour Lénine, l’opposition des marxistes occidentaux à la révolution en Russie et au mouvement de libération national est le résultat de la corruption de sa direction « aristocrate-ouvrière » par les profits tirés de l’impérialisme. Sceptique quant à la possibilité d’une révolution communiste en pays colonisés ou dépendants, Lénine soutient les nationaux-révolutionnaires poursuivant la révolution au delà de l’indépendance formelle, du moment qu’ils permettent l’autonomie des communistes [15]. Avec sans doute en tête la révolution d’Abd-el-Krim el Khattabi, Lénine soutiendra pour le Maroc, comme pour tout pays « féodal-patriarcal », une révolution dirigée par des élites issues des masses[16]. Considérant la force du panislamisme dans les pays musulmans, Lénine révisera son anticléricalisme en déterminant que c’est l’élargissement et la maturation de la lutte nationale qui transformeront les revendications religieuses en revendications sociales et politiques[17]. Toutefois, il fera dépendre la réussite de ces révolutions coloniales de l’avènement de révolutions prolétariennes dans les pays occidentaux[18]. Mais en pratique lorsque les mouvements communistes Tatars dirigé par Mirsaid Sultan-Galiev et Indonésiens dirigé par Tan Malaka opteront pour le panislamisme, ils seront réprimés par les bolcheviks[19].

 b)  Le fondamentalisme ou la voie des éclairés prédécesseurs

Zeroual prône tout de même une certaine réforme du marxisme qu’il résume par cette citation : « Être marxiste c’est faire de Marx le point de départ et non d’arrivée » . L’usage de la citation, de références illustres, ainsi que l’injonction à faire d’un auteur « le point de départ » de toute pensée politique est typique du fondamentalisme. Par exemple, il égrène une liste de noms de théoriciens critiques de l’eurocentrisme tels des compagnons de route du marxisme qui auraient fait de Marx leur « point de départ ». Je m’étonne cependant que dans cette litanie d’auteurs, ne figure aucun Musulman d’inspiration marxiste. Nulle trace des précédemment mentionnés Tan Malaka dirigeant du Parti Communiste Indonésien[20], de Muhammad Iqbal philosophe matérialiste[21], ou de Mirsaid Sultan-Galiev révolutionnaire bolchevik partisan du panislamisme[22]. Malgré ces « oublis », nous tenterons donc d’esquisser un fondamentalisme marxiste exclusivement par des citations de trois des éclairés prédécesseurs cités par Zeroual…

Immanuel Wallerstein, que l’Histoire consacre, nous dit à propos de l’universalisme : « Les Européens, ou les Occidentaux si vous préférez, sont convaincus qu’ils sont les seuls détenteurs de valeurs universelles. Pour moi, il s’agit d’une rhétorique du pouvoir qui sert à légitimer toutes sortes de politiques de type impérialiste. (…). Certes, la terminologie a évolué – la référence au christianisme a été remplacée par la référence aux droits de l’homme -, mais l’idée est la même. (…) Hier comme aujourd’hui, l’enjeu est de savoir si nous pouvons nous immiscer dans les affaires des « barbares », voire introduire chez eux des valeurs que nous croyons universelles. »[23].

Puis Frantz Omar Fanon, que l’Histoire le consacre, nous explique comment l’altérité est synonyme d’oppression :  « Quand on aperçoit dans son immédiateté le contexte colonial, il est patent que ce qui morcelle le monde c’est d’abord le fait d’appartenir ou non à telle espèce, à telle race. Aux colonies, l’infrastructure économique est également une superstructure. La cause est conséquence : on est riche parce que blanc, on est blanc parce que riche. C’est pourquoi les analyses marxistes doivent être toujours légèrement distendues chaque fois qu’on aborde le problème colonial. (…)  L’espèce dirigeante est d’abord celle qui vient d’ailleurs, celle qui ne ressemble pas aux  autochtones, « les autres ». »[24]

Enfin, Walter Benjamin, que l’Histoire le consacre, met en garde contre la légitimation de l’oppression par la modernisation et les « acquis » de la modernité :  « Tous ceux qui à ce jour ont obtenu la victoire, participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps de ceux qui aujourd’hui gisent à terre. Le butin, selon l’usage de toujours, est porté dans le cortège. C’est ce qu’on appelle les biens culturels. (…) De tels biens doivent leur existence non seulement à l’effort des grands génies qui les ont créés, mais aussi au servage anonyme de leurs contemporains. Car il n’est pas de témoignage de culture qui ne soit en même temps un témoignage de barbarie. Cette barbarie inhérente aux biens culturels affecte également le processus par lequel ils ont été transmis de main en main. »[25].

Ce marxisme fondamentaliste nous enjoint à une critique de la modernité et de la modernisation, à l’analyse sociale par les appartenances visibles de race, religion, etc. et décrit la prétention universaliste des Lumières comme impérialiste. Or Zeroual ne semble pas adhérer à un tel réformisme fondamentaliste. Peut-être est-il plutôt du genre réformateur innovateur ?

 c)   Le marxisme réformé ou l’innovation blâmable

Pour ma part, je ne crois pas vraiment à cette thèse apocryphe d’un Marx ou d’un Lénine anticolonialiste convaincu, surtout que ce dernier a du sang de musulmans colonisés sur les mains. Mais, soyons pragmatique, si elle nous sert pourquoi ne pas lui accorder le bénéfice du doute ? La question est donc de savoir si Zeroual y adhère. En affirmant que « méconnaître » les « avancées (…) indéniables» de la modernité « à l’humanité tout entière » « conduit inévitablement à l’obscurantisme », il contredit fermement l’idée de progrès par la « forme supérieure d’un type archaïque ». Sa position découle d’une perception d’un Maroc évoluant dans une temporalité différente et antérieure, entre tradition et modernité. Alors que cette perception devrait l’amener à reconnaître que le Maroc jusqu’aux dernières nouvelles fait partie d’un Maghreb postcolonisé ou dépendant, il fait totalement l’impasse sur l’approfondissement de la lutte de libération nationale. Et pour cause, il ne la reconnaît que pour les « communautés marginalisées » par le Maroc, lui-même victime de l’impérialisme. Sans parler de la possibilité d’une révolution, dirigée par des élites issues des masses, au caractère panislamiste dans un premier temps !

Le Maroc comme la Tunisie, l’Égypte, le Yémen, la Syrie ou le Bahreïn se sont engouffrés dans un processus révolutionnaire. Dans tous ces pays les processions funéraires, les sorties de mosquées le vendredi pour la prière de dhohr, les prières sur la voie publique, les slogans « la ilah il Allah, w Ben Ali/Moubarak ‘aadou Allah » « Allahou Akbar » « choghl, horriya, karama wataniya », l’hymne nationaliste tunisien repris par la foule, les symboles du sionisme attaqués, sont autant de preuves documentant le caractère nationaliste et islamique de ces révolutions. Inspirés par elles, des mouvements sociaux de grande ampleur ont démarré dans plusieurs pays « arriérés » d’Europe telle l’Espagne ou la Grèce, confirmant l’importance des révolutions dans les pays colonisés ou dépendants pour le démarrage de révolutions sociales en Occident. Or nous avons vu que ce qui donne une cohérence aux positions anticolonialistes de ce Marx et ce Lénine là, c’est que si l’impérialisme freine la révolution sociale dans la métropole alors que l’anticolonialisme la hâte, ils réviseront leurs positions pour soutenir des positions anticolonialistes. Ces révolutions  auraient donc dû conduire Zeroual et ses camarades à évoluer vers une position théorique plus anticolonialiste. Nous attendons toujours…

C’est dire si notre marxiste Abdellatif Zeroual n’est pas conséquent. Si Marx a évolué vers une position beaucoup moins eurocentrique, pourquoi Zeroual n’en fait-il pas autant en tirant toutes les conclusions des positions de son maître à penser ? Après tout, peut-être que la protestation outrée contre l’accusation d’eurocentrisme contenue dans son « marxisme » n’est qu’un jeu de jambes rhétorique, une admirable démonstration de la « perfidie éthique » dénoncée par notre Ibn Idriss ?

Zeroual profite d’ailleurs de l’accusation d’eurocentrisme pour faire passer par pertes et profits des notions embarrassantes telles que le socialisme, le communisme, la révolution, la lutte des classes et le paradis sur terre… Même s’il faut lui reconnaître un certain désir de justice sociale, il émancipe complètement son marxisme de sa base sociale originelle (mythique), celle de la classe ouvrière et paysanne, pour devenir un style de vie de personnes laïques, libérales au niveau des mœurs, mais voulant rester proches du petit peuple[26]… Entre l’abandon du grand soir (téléologie), du salut dans la lutte (sotériologie), il ne reste chez ces marxistes que le projet de réaliser pour de bon le projet libéral… Vidé de son sens radical, ce marxisme ne conserve que sa gangue scientiste, progressiste et moderniste. Plus postmoderne, tu meurs !

La meilleure illustration de ce sabordage en règle du marxisme c’est le traitement qu’il inflige au concept de socialisme. Le socialisme pour les marxistes c’est un peu comme l’application de la chariaah pour les islamistes. Un jour ou l’autre s’ils sont des révolutionnaires conséquents, on sait qu’ils vont vouloir le réaliser. S’ils en abandonnent le projet, c’est qu’ils ont abandonné du même coup la dimension révolutionnaire de leur projet même s’ils s’en défendent. Zeroual s’en défend en décrétant que « le socialisme n’est nullement une nécessité historique mais un possible parmi d’autres ». Estimant surement qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, il adopte un nouveau socialisme qui sera « un projet d’émancipation de toutes les formes de domination », et « démocratique, féministe, écologiste et pour l’émancipation culturelle et nationale ou ne sera pas». Le mieux étant l’ennemi du bien, il a surtout jeté le bébé et gardé l’eau du bain… D’une conception marxiste du socialisme, il est passé à une perspective libérale. S’émanciper de « toutes les formes de domination », en fait surtout de celles décrétées obsolètes par les  hérauts du progressisme Occidental, c’est s’émanciper de nos sociétés elles-mêmes… En effet « la colonisation appartient bel et bien au récit de l’émancipation moderne et (…) il faut remonter aux origines de l’idée coloniale moderne qui se trouvent en germe dans un autre récit d’émancipation »[27]. C’est au nom d’un récit d’émancipation des femmes, des minorités ethniques et religieuses (ex: juifs), et des noirs [28] que la première colonisation a été justifiée. Au nom de l’émancipation des femmes, des noirs, des juifs, des berbèrophones cette modernisation coloniale a, au contraire, contribuer à attiser les haines. Le résultat de l’émancipation coloniale des juifs c’est le sionisme !

Zeroual admet lui-même que son projet est une « paraphrase ». Une « paraphrase » d’un projet politique inventé en Occident, pour l’Occident et par l’Occident, voilà en effet sa substance. Nulle place ici pour un projet politique émancipateur en dehors des phares de la modernité dans sa forme coloniale…

 Pour lire la seconde partie, cliquez : ICI

Bader Lejmi


[2]   qui ferait mieux de révéler sa véritable identité et se plonger dans la mêlée politique

[3]  Hadîth sahîh, rapporté par Muslim (n°49), Abû Dâwûd (1140,4340),
at-Tirmidhi (2172), an-Nasâ’î (8/111-112), Ibn Mâja (1275,4013), Ahmad
(3/10-20-49-52-54-92), al Muttaqî dans « al kanz » (5524), Ibn ‘Abd al
Barr dans « at-tamhîd » ( 10/260).

[5]   Mais également féministe, démocrate, écologiste, défenseurs des minorités avant même que toutes ces luttes et idéologies ne se forment. Trop fort ce Marx !

[6]   N’est-il d’ailleurs pas curieux de voir que ce n’est que bien après l’émergence des luttes, auxquelles les « révolutionnaires » d’alors s’étaient opposés au nom de Marx, qu’est redécouvert un Marx qui aurait tout compris à ces dernières bien avant qu’elles n’émergent ?

[7]   Des marxistes plus orthodoxes, et donc à notre sens plus eurocentriques, peuvent à la place se cantonner à la théorie de l’impérialisme, stade ultime du capitalisme de Lénine si tant est qu’il n’en retire pas la théorie de l’aristocratie ouvrière qui en fait sa substantifique moëlle ainsi que sa pratique consistant à soutenir sans réserve le mouvement national-révolutionnaire auquel nous pensons, sans fausse modestie, appartenir…

[8] Kolja LINDNER « L’eurocentrisme de Marx : pour un dialogue du débat marxien avec les études postcoloniales », Actuel Marx 2/2010 (n° 48), p. 106-128.

[9] Balayer d’un revers de main le lien entre oppression coloniale et diffusion des valeurs issues de la morale domestique de la métropole colonialiste et l’oppression coloniale rend impossible la compréhension du système capitaliste dans son ensemble. Edward Saïd l’illustre merveilleusement  : « La moralité domestique va de pair avec la discipline coloniale dans les Caraïbes. La prospérité, la propriété et la moralité de classe de la maison de campagne anglaise nécessite, au-delà des mers, une plantation de canne à sucre et le travail des esclaves » E. Said, « Jane Austen et l’empire », in Culture et impérialisme, Éditions Fayard/Le Monde Diplomatique, Paris 2000, chapitre II, p. 2.

[10] Toutes les manœuvres tactiques et stratégiques visant à contrôler l’adoption des valeurs libérales ou progressistes par les islamistes avant tout travail en commun en fait par exemple partie.

[13] Remy HERRERA, Les théories du système mondial capitaliste, CNRS, http://matisse.univ-paris1.fr/doc2/mse076.pdf

[16] « Sans doute il faut combattre le panislamisme et le féodalisme des peuples coloniaux, mais quand l’impérialisme français saisit à la gorge les peuples coloniaux, le rôle du P.C. n’est pas de combattre les préjugés des chefs coloniaux, mais de combattre sans défaillance la rapacité de l’impérialisme français. “ Le Maroc aux Marocains, mais non pas à Abd-el-Krim ! ” a écrit la droite. Ce fut l’argument utilisé par Painlevé pour repousser les pourparlers de paix avec Abd-el-Krim. C’est la formule hypocrite du bloc des gauches pour servir l’impérialisme et légitimer les crimes du militarisme français. » http://www.marxists.org/francais/inter_com/1926/humbertdroz_1926.htm

[18] « La révolution coloniale ne peut triompher qu’avec la révolution prolétarienne dans les pays occidentaux. », Ibid

[19] Glenn L. Roberts, Commissar and Mullah: Soviet-Muslim Policy from 1917 to 1924, Universal-Publishers, 2007

[22] Lemercier-Quelquejay Chantal. À propos de Sultan Galiev. In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 30 N°3-4. Juillet-Décembre 1989. Hommage à Alexandre Bennigsen. pp. 305-307. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1989_num_30_3_2194

[26] « Dans chaque nation de jeunes et vieilles personnes ont acquis des connaissances qui les élèvent au-dessus du public mais le défaut de leur science les met en dessous du rang des savants. Ils ont trouvé le sens dans un libertinage absolu mais ils n’osent l’exprimer d’une manière franche, par crainte des croyants. Ils camouflent donc leurs enseignements par de fausses apparences, par des principes respectés par le public. » Muhammad Farîd Wagdî, ‘Alâ atlâl al-madhhab al-mâdî (Sur les ruines du matérialisme) Le Caire, 1921 cité par Anwar Moghith , « Sur les ruines du matérialisme », Égypte/Monde arabe , Deuxième série , L’Égypte dans le siècle, 1901-2000 , [En ligne], mis en ligne le 08 juillet 2008. URL : http://ema.revues.org/index890.html

[27] Zorn Jean-François. Émancipation et colonisation. In: Autres Temps. Les cahiers du christianisme social. N°25, 1990. pp. 55-65. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/chris_0753-2776_1990_num_25_1_2555

[28] DORINGNY Marcel (2000), « Intégration républicaine des colonies et projets de colonisation de l’Afrique : civiliser pour émanciper ? », Revue française d’histoire d’outre-mer, 328-329, pp. 89-105.

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