Projections du Vote des moins de 30 ans pour les élections législatives 2011

29.09.2011 | Zouhair Ait Benhamou |     eplume.wordpress.com

Le 25 Novembre, les Marocains se déplaceront pour élire le nouveau parlement (et par là, le prochain gouvernement) issu de la réforme constitutionnelle validée par le référendum du 1 Juillet 2011. L’axe officiel de campagne, tel qu’énoncé dans le discours du Roi Mohamed VI le 20 Août 2011[1], est une importance primordiale donnée aux jeunes, une force politique jusque là peu intéressée par la chose publique, et qui, à partir des manifestations du 20 Février 2011, a confondu les pronostics d’une dépolitisation des moins de 30 ans.

Qu’en sera-t-il de ces élections? Allons-nous avoir un faible taux de participation tel qu’enregistré[2] durant les dernières législatives tenues en Septembre 2007? Ou bien remontera-t-il à la moyenne enregistrée sur les cinquante dernières années[3]? Et surtout, les “jeunes” participeront-ils massivement à ces élections? Cette synthèse ne prétend pas déterminer avec exactitude le résultat des élections 2011, mais entend dérouler les données statistiques qui prouvent certaines hypothèses relatives au comportement électoral d’une population représentant près d’un Marocain sur trois, mais seulement un électeur sur dix. Le poids de cette population est d’autant plus crucial dans l’allocation partisane de certaines circonscriptions que les pourcentages de population jeunes dans ces provinces dépassent la moyenne nationale.

En mettant à jour les données du recensement général de la population marocaine (2004) on s’aperçoit de la sous-représentation de la population âgée entre 18 et 30 ans. En effet, alors qu’elle représente environ 9,4 millions de Marocains, la même tranche démographique inscrite sur les listes électorales depuis Juin 2011 ne représente que 14% du nouvel électorat, soit moins de la moitié de son poids démographique. Et pourtant, c’est cet électorat qui devrait décider exclusivement le résultat des urnes dans plusieurs circonscriptions, et dans d’autres, son appui à un candidat au lieu d’un autre peut être crucial.

Hypothèses de travail

• Augmentation du corps électoral jeune de 2 millions à 7 millions

Nous savons que la population totale des moins de 30 ans s’élève à 9.4 millions, dont 2.4 millions seulement sont inscrits sur les listes électorales. Dans l’hypothèse où les listes électorales sont ré-ouvertes, et que 5 millions de jeunes s’inscrivent sur les listes, leur poids électoral sera en ligne avec leur contribution démographique totale, soit un poids électoral de 31,8% pour un poids démographique de 31,6%. Cet équilibre démographique est une condition nécessaire aux prochaines hypothèses compilées dans la modélisation de l’impact du vote “jeune” sur le résultat des urnes.

• Participation électorale en ligne avec la moyenne nationale et les moyennes passées.

La grande inconnue -en l’absence d’études de sondages approfondies et régulièrement mises à jour- des élections marocaines (en tout cas depuis 2002) reste certainement celle du taux de participation. Nous observons que depuis 1963, le taux de participation -certes en déclin sur la période considérée- a atteint en moyenne 65%. Nous notons que l’hypothèse de linéarité concernant les prédictions d’une augmentation du taux de participation pour 2011 est partiellement validée par l’observation de la différence de taux de participation entre le référendum constitutionnel précédant les législatives, et la consultation électorale elle-même. Sachant que la différence moyenne entre 1962 et 1996 était d’environs 19%, et que les élections suivant immédiatement un référendum constitutionnel majeure tendait à réaliser un taux de participation supérieur à la moyenne totale[4], il est raisonnable de prédire, sur la base des observations passées, un taux de participation de 58-60%. Conséquemment, nous retenons aussi l’hypothèse que le nouveau corps électoral jeune participera à 60% également, ce qui signifie un bloc de votes d’environs 4.2 millions.

• Participation uniforme des jeunes sur toute la carte électorale.

L’hypothèse est formulée en l’absence de statistiques détaillées sur la contribution de vote par tranche démographique. Historiquement, les circonscriptions rurales et Sahraouies ont toujours enregistré une participation supérieure à la moyenne nationale. Cependant, et parce qu’il est difficile de déterminer le seuil à partir duquel une province est catégorisée rurale ou urbaine, et parce que le découpage électoral a souvent changé depuis 1963, nous retenons l’hypothèse que la population des jeunes participera à 60% sur toutes les provinces; nous nous réserverons le droit, cependant, de discuter des cas particuliers de circonscriptions où les caractéristiques du vote permet de s’affranchir de cette hypothèse.

• Nombre de sièges fixes et différence négligeable entre liste nationale et votes populaires

A l’heure où ces lignes sont écrites, les négociations entre le ministère de l’intérieur et les partis politiques participants aux élections n’ont toujours pas abouti à un compromis officiel sur la détermination du nouveau nombre de sièges, ni les modalités des listes nationales (féminines ou jeunes). Nous supposons donc que le nombre de sièges reste constant (295 et 30 sièges alloués à la liste nationale) et que l’évolution du nombre de sièges obtenus par chaque parti sur la liste nationale reflète leurs poids électoraux respectifs; la dernière hypothèse est validée par le résultat des élections 2007, où les électeurs ont préféré voté pour le même parti pour les deux scrutins.

Scrutin 2007, carte électorale des dernières législatives

Le résultat du scrutin de Septembre 2007 traduit une certaine indécision, en tout cas d’un point de vue statistique: en effet, les grands partis (c’est-à-dire, ceux ayant receuilli plus de 300,000 voix) ne cumulent que 17% de voix (2 millions de voix), et près de 216 sièges sur 325[5]. Le poids de cette catégorie de partis dans le parlement est en effet largement exagéré[6], ce qui est dû à l’effet conjugué du type de scrutin et le découpage des circonscriptions représentées par chaque parti: par exemple, les élus de Casablanca doivent représenter individuellement 63.000 électeurs adultes, alors que ceux de Lagouira-Ouad Dahab représentent des circonscriptions moitié moins nombreuses. Ces différences expliquent par exemple pourquoi l’Istiqlal est arrivé second en termes de voix, mais premier par le nombre de sièges, ou encore que le FFD, ayant obtenu moitié moins de voix que l’USFP (respectivement 207.982 et 408.945) n’est alloué qu’approximativement le quart des sièges Ittihadis (9 contre 33)

On notera aussi que dans les grands pôles urbains, la représentation des élus dans leurs circonscriptions reste très relative: certes, le PJD, l’UC et l’Istiqlal se partagent près des 3/4 des sièges de la région du Grand Casablanca, mais ces derniers n’ont obtenu, finalement que moins de 24% des voix. En d’autres termes, et sur la base des hypothèses énoncées plus haut, le vote jeune, ainsi qu’une augmentation de la participation peut très bien bouleverser la configuration politique au parlement, soit en renforçant des majorités déjà obtenues, ou en validant des transferts de circonscriptions d’un parti à un autre.

Sélection des circonscriptions-cible

Les circonscriptions considérées ont une population jeune supérieure à la moyenne nationale, à elles seules, ces circonscriptions combinent 74 sièges, mais le découpage administratif désavantage encore une fois les provinces les plus jeunes, puisqu’elles ne recueillent que 25% des sièges, au lieu du tiers[7]. D’un autre côté, en considérant les grands ensembles urbains (Rabat, Casablanca, Tanger, Tétouan, Agadir, Marrakech) le pourcentage réel de la population des moins de 30ans peut être atteint. Ces même ensembles urbains avaient enregistré en 2007 des taux de participations très faibles: ainsi, à Casablanca, le PJD n’a pas dépassé les 8% de suffrages[8]. à Larache et Khouribga, le même parti a obtenu près de 16% des voix, alors même que l’électorat de moins de 30 ans y représente respectivement 35.4% et 31%. Dans l’hypothèse d’un taux de participation des jeunes à 60% dans ces circonscriptions, et à moins de s’assurer 400.000 voix supplémentaires à Casablanca[9] ou 100.000 à Larache et 92.000 à Khouribga, les députés PJD ne pourront pas assurer leur réélection. On notera que ces trois provinces dont les candidats jouissent théoriquement de majorités “fortes” représentent 25% des sièges et peuvent les perdre tout aussi facilement. Nous listons donc les provinces-cibles entre les grands pôles urbains et les “jeunes” circonscriptions[10] comme suit:

Province Sièges Partis en compétition Jeunes
Electeurs
Voix par
siège
Grand
Casablanca

28

RCU/PAM – PI – PJD

812000

73000

Rabat

23

PJD – MP

161000

19000

Mohammedia

3

PJD – RCU/PAM

93000

117000

Aoucerd

2

PI – PAM

2400

2400

Tata

2

PI – PAM

40000

33000

Chtouka
Aït Baha

3

RCU/PAM – PI

95000

63000

Ouarzazate

5

USFP – MP – RCU/PAM

171000

56000

Zagoura

3

RCU/PAM – PI

101000

48000

Kénitra

4

RCU/PAM – MP – PJD

388000

176000

Sidi Kacem

3

RCU/PAM – USFP

238000

139000

Kelâat
Sraghna

4

RCU/PAM – USFP

247000

109000

Jerada

2

RCU/PAM

34000

32000

El-Jadida

3

RCU/PAM – USFP

353000

218000

Azilal

3

RCU/PAM

165000

95000

Rachidia

6

PJD – FFD

187000

54000

Fès

8

PI – USFP – PJD

320000

78000

My Yacoub

2

RCU/PAM – MP

52000

42000

Boulemane

3

RCU/PAM – MP

60000

36000

Al-Hoceima

4

RCU/PAM – PI

139000

57000

Taounate

3

RCU/PAM – PI

231000

127000

Taza

4

RCU/PAM – PI

254000

110000

Larache

4

PJD – PI

166000

68000

Chefchaouen

4

RCU/PAM – PI – PJD

191000

69000

Anjra

2

RCU/PAM

32000

27000

Sur toutes les provinces concernées, une participation à 60% des jeunes de moins de 30 ans non seulement annule les majorités accumulées par les partis sur des circonscriptions considérées comme “sûres”, mais peut donner aux candidates-parlementaires des majorités jamais observées depuis 1993. Si, en plus, la même population vote uniformément pour une coalition partout sur la carte électorale, alors la possibilité d’émergence d’une coalition gouvernementale stable (et surtout homogène) est très possible.

Même une participation faible de 40% des jeunes peut changer la carte électorale sur une cinquantaine de provinces: ainsi, seules les circonscriptions Sahraouies, celles de Taourdant, Khemissat et Figuig ont enregistré des taux de vote supérieurs à 24% au profit des élus les représentants. Etant donné les faibles scores réalisés par la Koutla (USFP-PI-PPS) et la concentration géographique de leurs fiefs, la coalition RNI-UC-MP-PAM[11] a plus de chances de remporter une majorité de sièges, avec certainement plus de 40% des voix. Encore une fois, la victoire d’un parti ou d’une coalition sur la nase d’un taux de participation proche de la moyenne observée lors des élections législatives ne peut se faire sans une participation également moyenne des jeunes Marocains, avec comme condition additionnelle un vote homogène, seul capable d’assurer aux nouveaux élus des majorités stables, et une légitimité électorale à la prochaine équipe gouvernementale. Autrement, un scénario proche des chiffres de 2007 peut très bien reconduire la coalition sortante.

Conclusion

L’inconnue importante -et certainement la plus difficile à anticiper- lors de la prochaine élection sera très certainement le taux de participation. Ce même chiffre n’aura de sens que si la contribution des moins de 30 ans y est au moins équivalente à sa contribution démographique. Un taux de participation des jeunes, à hauteur de 40-60% peut donner non seulement du crédit à la première élection tenue après le référendum du 1er Juillet 2011, mais aussi toute la légitimité nécessaire au gouvernement issu des urnes.

Cet article est également publié  sur le site : Cap’Dema


[1] “Notre atout majeur, pour y parvenir, réside dans le dynamisme créatif de notre jeunesse dont nous célébrons aujourd’hui la fête. C’est une jeunesse qualifiée, digne de continuer à porter le flambeau de la glorieuse épopée du Vingt Août, dans le cadre d’un processus proprement marocain, caractérisé par l’implication des jeunes dans les efforts visant à en relever les défis.”

[2] En 2007, le taux officiel de participation a enregistré 37,26% avec 19% de bulletins nuls

[3] En intégrant le taux de 2007, le taux moyen de participation aux législatives depuis 1963 se situe aux alentours de 64.7%

[4] Exemple de 1962-1963 et 1996-1997, où la différence de participation n’a pas dépassé 18 points de pourcentage.

[5] Le nombre de partis (6) réalisant cette majorité de près de 2/3 est une autre preuve de la faiblesse des coalitions gouvernementales, qui doivent accepter des alliances hétérogènes afin de se prémunir contre des motions de censures de l’opposition..

[6] des taux bas de 2 à 4% sont ainsi enregistrés dans les grands pôles urbains de Casablanca et Rabat par exemple

[7] Dans le cas d’une représentation proportionnelle, les provinces ayant une population de moins de 30ans devraient combiner approximativement 90 sièges

[8] Observé à Hai Hassani. Dans les autres préfectures du Grande Casablanca, le taux de votes était inférieur à 4%, alors même qu’il a pris 1 siège sur 4

[9] les voix supplémentaires peuvent se recruter chez les jeunes aussi En l’occurrence, il est plus facile de s’assurer un vote homogène de la part des moins de 30 ans que des autres classes d’âge,

[10] Nous observons que les circonscriptions s’insèrent parfaitement dans les provinces administratives, d’où l’abus de langage fréquent, mais qui n’enlève rien à la pertinence des résultats

[11] Ces partis totalisent 120 sièges environs sur les 295

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