Maroc : Méfiez-vous du « savoir des agneaux » !

07.10.2011   |     Yassir Kazar     |       eplume.wordpress.com  

Cela fait plus de 372 jours que Zakaria MOUMNI a été incarcéré, dont 96 heures passées dans le centre de torture de Temara. Pour rappel ce jeune homme a décroché le titre de champion du monde de Light Contact en 1999 à Malte. A ce titre et comme le prévoit le décret du 9 mars 1967, il avait droit à un poste de conseiller sportif au sein de la Fédération marocaine. Lui, il n’en a pas bénéficié et quand il a osé réclamer ce droit, il s’est vu condamner à 3 ans de prison ferme, le 4 octobre 2010, dans un procès monté de toutes pièces.

Cela fait plus de 124 jours que le militant des Droits de l’Homme Saddik KABBOURI a été arrêté. Cet homme était le Secrétaire Général de l’union locale de la CDT, membre de l’AMDH et coordinateur, depuis 2006, du réseau associatif local animant une campagne revendicative contre la hausse des prix et la dégradation des services publics.

Cela fait plus de 26 jours que le rappeur Mouad BELGHOUAT a été arrêté. Son tort ? Selon son avocat c’est qu’il était engagé au sein du mouvement du 20 Février. Voici son portrait tel que le peint la chaîne ARTE : Portrait de Mouad BELGHOUAT. La page Facebook créée pour suivre l’évolution de l’arrestation du rappeur connu sous le pseudonyme LHAKED indique que malgré toutes les garanties données, la liberté conditionnelle lui a été refusée.

Entre-temps, le Ministre de la Jeunesse et des Sports Moncef BELKHEYAT, et malgré les différentes affaires [1] dans lesquelles il semble être impliqué, ne fait l’objet d’aucune enquête.

Monsieur Moncef BELKHEYAT est loin d’être une exception. Khalid NACIRI, Porte-parole du gouvernement, aurait exigé d’un policier qu’il libère son fils qui venait d’agresser, avec un objet tranchant, un médecin avec qui il venait d’avoir un accrochage. Cela s’est passé sous les yeux de plusieurs passants qui ont assisté indignés et impuissants à la scène :

[youtube:http://www.youtube.com/watch?v=043VUL_IL-0&w=510&h=340%5D

Que penser de l’affaire de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale qui traîne en justice depuis une dizaine d’années :

un rapport de la Commission parlementaire, en juin 2002, a révélé une fraude à très grande échelle, pratiquée pendant 20 ans au sein de la CNSS. C’est l’un des plus gros scandales financiers qu’ait connu le Royaume chérifien et il y avait de quoi être perplexe. Les sommes détournées s’élèveraient à 47,7 milliards de DH et les montants dilapidés approcheraient les 115 milliards de DH depuis 1972. À titre d’exemple, le préjudice est équivalent aux recettes de l’Etat en 2001, celles de la privatisation comprises.
Il représente une fois et demie les dépenses de fonctionnement de l’Etat pour la même année et plus de six fois les dépenses d’investissement. [2]

Nous avons donc d’un côté, des militants qui ont passé des années de leur vie à se battre pour un Maroc meilleur, qui ont osé s’opposer à l’ordre établi et qui pourrissent à présent en prison. De l’autre, des opportunistes qui maintiennent un désordre juridique afin de voler sans scrupule les ressources de leur patrie.

D’un côté, des sportifs qui ont rapporté des médailles à leur pays et qui se fanent dans l’ombre parce qu’ils ont réclamé leur droit. De l’autre, des corrompus finis qui ont emporté avec eux le labeur de milliers de foyers au vu et au su de tout le monde.

D’un côté, des artistes créatifs qui se retrouvent en prison pour avoir dénoncer « ce qui ne va pas ». De l’autre, des politiciens qui détruisent les bases de la justice car « ce qui ne va pas » les arrange.

Telle est la justice à géométrie variable qui règne au Maroc et que les mouvements de protestation actuels ont mis à nu.

Une justice qui se donne tous les moyens légaux ou pas (kidnapping, enquêtes expresse, jugements expéditifs, torture…) pour arrêter injustement des citoyens qui pratiquent leur droit de désobéissance civile, mais qui semble rouillée quand il s’agit d’arrêter les « plus gros poissons » qui de fait font le plus grand mal à tout le pays.

Les mouvements de protestation -qui se développent à travers la planète entière- ont aussi mis à nu le double jeu de l’Occident qui se présente comme le défenseur des Droits de l’Homme mais qui n’hésite pas à financer des putschs et à bombarder des pays entiers pour défendre ses intérêts.

A l’image de la France qui voulait aider militairement le régime de Ben Ali contre les manifestants, ou qui veut se débarrasser à présent de Mouammar KADHAFI alors qu’elle l’accueillait à bras ouverts il y a encore quelques mois.

Le cas du Maroc est plus subtil car tout d’abord c’est le seul pays qui a vraiment travaillé la communication en Europe biaisant ainsi l’image du fonctionnement de son appareil politique :

Des trois pays du Maghreb, le Maroc est celui qui utilise le plus la communication politique en Europe. L’image d’un Maroc nouveau, moderne, ouvert et tolérant s’est imposée dans une opinion peu avertie des réalités du pays. Certes, le Maroc n’est plus le régime autoritaire qu’il fut sous Driss Basri, et la liberté d’expression a un temps gagné du terrain. En outre, l’économie a retrouvé des couleurs, suscitant une reprise de l’investissement dans les grandes villes et une croissance plus ferme. La structure centralisée du pouvoir est cependant intacte.[3]

Ensuite, reconnaissons-le, ce qui se passe au Maroc est loin d’un scénario à la Libye ou à la Syrie. Et ceci en grande partie est du à l’exemplarité des manifestants qui ont su à plusieurs reprises éviter les provocations des « voyous » du Makhzen. Le Makhzen agit aussi de manière intelligente privilégiant des arrestations ciblées et alternant les méthodes douces et violentes afin -certainement- d’user les manifestants sur le long terme.

Et pour finir, les dirigeants européens n’ont aucun intérêt à ce que les Européens connaissent la réalité du Maroc car ce pays est un réel eldorado pour les multinationales européennes alors que les secteurs clés du pays sont paralysés.

Le roi et ses proches sont animés d’une volonté modernisatrice qui fait le bonheur d’investisseurs franco-hispano-marocains. Les réformes de société, qui requièrent l’adhésion du peuple et des élites, n’ont de ce fait pas de traduction concrète. La reforme de la moudawana (droit de la famille) a été imposée contre l’opinion après les attentats de 2003. Quant aux réformes de la justice, de la santé et plus encore de l’école, qui impliquent des milliers d’acteurs, elles sont au point mort. [4]

La récente affaire du TGV français vendu au Maroc confirme cette donne en faveur des intérêts de l’Occident.

Le sentiment de justice sociale est pourtant un des ciments les plus puissants autour duquel on peut bâtir une société solidaire. Car comment être solidaire si je vis constamment avec le sentiment qu’il n’y a aucune institution capable de me protéger en cas de litige, comment ne pas avoir peur et ne penser qu’à soi si la machine qui est censée me garantir mes droits est la première à m’en priver pour servir les intérêts du plus payant…

Pour toutes ces raisons, il faut aujourd’hui exiger la libération des détenus politiques et il faut garder à l’esprit que si Zakaria, Saddik ou Mouad bénéficient d’une mobilisation (bien que cette mobilisation n’arrive pas encore à porter ses fruits), d’autres personnes sont peut-être en train de pousser leurs derniers souffles dans un oubli horrible.

C’est pourquoi aussi la désobéissance civile (j’avais déjà abordé cette notion dans cet article) est aujourd’hui une nécessité car nous sommes face à des individus qui n’ont aucun respect pour la justice.

Les mouvements de protestation qui traversent les capitales mondiales, à l’image de celui qui occupe en ce moment le coeur de Wall Street à New York, sont l’occasion d’ériger la désobéissance civile au rang de norme et d’instaurer un nouveau rapport de force avec ceux à qui nous avons confié la gestion des ressources de nos pays :

L’histoire de l’humanité montre que la révolte est une réaction occasionnelle à la souffrance des hommes. On trouve infiniment plus d’exemples de soumission à l’autorité que de révolte contre l’ordre établi. Et il faudrait davantage se soucier du penchant que montrent les individus confrontés à des injustices accablantes à s’y soumettre que leur aptitude naturelle à se révolter. Historiquement, les évènements les plus atroces -guerres, génocides et esclavage -doivent plus à l’obéissance aveugle qu’à la désobéissance.[5]

Que peut espérer celui qui obéit aveuglement aux ordres si ce n’est ce que décrit le poète Tommy TRANTINO dans le « savoir des agneaux » ?

J’étais déjà en prison y a longtemps et c’était l’école primaire et je devais chier et […] la loi elle dit que tu dois d’abord lever la main et demander à l’instituteur la permission, alors moi, l’obéisseur au savoir de l’agneau, j’ai vachement levé la main en direction du führer qu’a dit oui thomas qu’est-ce que c’est ? Et alors moi thomas j’ai dis que je devais… euh… est-ce que je pourrais aller aux toilettes s’il vous plaît ? n’es-tu pas déjà allé aux toilettes hier thomas ? Qu’elle m’a dit et j’ai dis oui m’dame… madame parsley… m’sieur euh… mais je dois y r’tourner aujourd’hui mais alors elle a dit NON… et j’ai dit euh… J’DOIS ALLER CHIER BORDEL et elle a encore dit NON mais j’ai fait quand même sauf que j’suis pas sorti j’ai fais dans mon froc, enfin mon pantalon en velours bon dieu… […] j’avais quelque chose comme six ans à l’époque et pourtant je crois que même alors je savais sans avoir à réfléchir que si on obéit et qu’on suit les ordres, qu’on adhère à toutes les règles et les décrets du savoir de l’agneau, on finit par chier dans son froc et c’est notre mère qui devra tout laver après, tu vois ?[6]

Cet article est également publié sur le blog :  Carnet de Beur

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Références :


[1] Sur la page wikipédia consacrée à Monsieur Moncef BELKHEYAT on peut trouver l’ensemble des affaires dans lesquelles il serait impliqué : http://fr.wikipedia.org/wiki/Moncef_Belkhayat

[2] http://www.aujourdhui.ma/cnss-heure-des-comptes-a-sonne-details801.html

[3] Pierre VERMEREN (2010), « Transitions et gouvernances politiques au Maghreb », in Philippe Moreau Defarges, Thierry de Montbrial (Ed.), Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies – RAMSES 2011, Paris, IFRI – DUNOD, p. 164.

[4] Pierre VERMEREN (2010), « Transitions et gouvernances politiques au Maghreb », ibid., p. 165.

[5] Howard ZINN (2004), « Nous le peuple des Etats-Unis… »: Essais sur la liberté d’expression et l’anticommunisme, le gouvernement représentatif et la justice économique, les guerres justes, la violence et la nature humaine, Marseille, Agone, p. 186.

[6] Howard ZINN (2004),« Nous le peuple des Etats-Unis… », ibid., p. 155.

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Un commentaire pour Maroc : Méfiez-vous du « savoir des agneaux » !

  1. pourquoi tu ne demanderais pas aussi la désobéissance « militaire », pendant que tu y es…
    awa baraka mane tkhalwid et sois un peu plus constructif, ce n’est pas comme ça qu’on prépare l’avenir, en mettant à genoux un pays sur le plan tant social économique, mais c’est vrai tu fais partie de ceux et celles qui se disent « après moi le déluge…

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