Le marocain … Ce Marocain

08.10.2011 | Karim El Hajjaji  |  eplume.wordpress.com

« Le marocain, cet inculte », voici le titre d’un article publié il y a quelques jours dans Artisthick et qui dresse un portrait sombre et méprisant du marocain moyen. Je comprends la frustration de l’auteur et des dizaines de lecteurs l’approuvant, mais je crois qu’il est inutile, et faux, de décréter ainsi que tout un peuple est inculte simplement parce qu’il ne correspond pas à une certaine vision de la culture. J’ai ainsi relevé ce que je crois être des erreurs d ‘interprétation – voire des sophismes – qui ont conduit à une conclusion aussi tragique : Le marocain, cet inculte.

Ce qui suit n’est pas une tentative de réhabilitation chauvine du marocain, mais une interprétation différente des constats de son auteur.

1 – La culture :

Je pense que le rap est une sous-culture.
Eric Zemour1, surhomme.

La culture, au sens de l’auteur, est définie tout au long de l’article comme étant l’opéra (sic !), le cinéma, les livres et les journaux. En gros, donc, tout ce qui permet de briller lors d’une discussion mondaine au café de Flore boulevard Saint-Germain relève de la culture, et tout ce qui se situe en dehors de cela, c’est-à-dire la culture indigène, ne l’est pas.

A Fès, il y a un type fort brun, cheveux crépus, gilet et chaussures toujours impeccables, armé d’un guembri qu’il fait vibrer devant les terrasses de cafés boulevard Mohammed V. Eh bien ce type, il connaît par cœur toutes les chansons de Nass El Ghiwan, qu’il chante avec une incroyable authenticité. Sa voix est à la fois forte et discrète, de telle sorte qu’elle reste parfaitement audible sans pour autant déranger les conversations. On dirait même qu’il y a de la friture dans le son, un peu comme celui d’une vieille cassette de Nass El Ghiwane. Bref, ce type est un patrimoine, et il gagne assez bien sa vie grâce aux dons des citoyens qui l’apprécient.

Cependant, je me vois mal lui reprocher une quelconque carence culturelle, sous prétexte que j’ai lu l’intégralité des Rougon-Macquart, ou que j’écoute Die Walküre, ou que je regarde Metropolis, ou que j’ai un reflex grâce auquel je prends des photos moches que j’embellis avec un effet noir et blanc, les labélisant ainsi, A-R-T.

Ma grand-mère est analphabète. Elle ne sait même pas distinguer le Alif et le bâton, ni lire les numéros de bus, et bien entendu, elle n’a jamais lu ne serait-ce qu’un Marc Levy. Pourtant, ma grand-mère est une artiste. C’est-à-dire qu’elle ne se contente pas seulement de consommer de la culture, mais elle en produit ; elle faisait de la tapisserie avec des motifs franchement plus subtils que nombre de tableaux d’art abstrait que mes yeux ont eu le malheur d’apercevoir. Contrairement à notre ami, je ne crois pas le fait que cette dame ne connaisse pas Vermeer me donne le droit de la traiter d’inculte.

Si les marocains ne lisent pas, c’est parce qu’ils n’ont rien à lire. Les traductions en arabe de chefs-d’œuvre littéraires sont souvent d’une qualité passable, voire médiocre. Sans parler de la production littéraire nationale dont nous soufrons Laabi et autres Benjelloun depuis des décennies. Leur demande-t-on de lire la médiocrité ? Je n’oserai point un tel affront.

Et si les marocains ne vont pas à l’opéra, c’est tout simplement parce qu’ils ne connaissent pas l’opéra. Ce serait comme traiter les français d’incultes parce qu’ils ne connaissent pas nos hlaqi de Jamaa Lafna. Le leur reprocher est complètement injustifié.

Si les marocains regardent bizarrement quelqu’un qui bouquine dans le bus, c’est tout simplement parce qu’ils n’ont pas l’habitude et parce qu’il s’agit d’une pratique tout à fait étrangère à notre société. Vous allez avoir la même réaction si vous buvez un strabucks ou si vous mangez un hotdog dans la rue. Certains d’entre nous se souviennent encore des regards méprisants que l’on nous lançait si l’on mettait des écouteurs dans la rue. Je me souviens qu’à une certaine époque, le walkman était une impolitesse. Pouvons-nous pour autant dire que les marocains sont insensibles à la musique ? Pouvons-nous pour autant conclure que le marocain est inculte ?

Je remarque en France le même dédain pédant qui veut que la culture bourgeoise dénigre l’art populaire en raison d’un prétendu manque de raffinement. Or, heureusement qu’en France cette sous-culture existe toujours, elle qui porte encore le deuil des trop pleins de martyrs étouffés, de lourds silence au lendemain de pogroms en plein Paris, de rafles à la benne, et ce 17 octobre 61 qui croupi au fond de la Seine. Que l’on a demandé d’oublier.2

L’on pourrait aussi, puisqu’on y est, reprocher au marocain son manque de culture œnologique, mais ce serait, avouons-le, le sommet de la bêtise, que nous avons déjà si dangereusement frôlé.

2 – Le complot :

Il aurait mieux valu que vous soyez tous illettrés.
Hassan II3, lettré.

L’une des manières les plus faciles de discréditer une idée adverse est celle qui consiste à lui coller une étiquette à connotation subjective4. Il parait donc, selon l’auteur, que l’État n’est aucunement responsable de l’analphabétisme au Maroc, et que soutenir le contraire relève de la théorie du complot, soit. Faisons donc un rappel politicio-historique, et considérons-le comme une contribution face à l’inculture ambiante.

L’enseignement est une fonction presque régalienne au Maroc, c’est dire que l’État se réclame seul dispensaire du contenu des manuels scolaires, des méthodes d’enseignement, de la formation des enseignants, etc… Au point où c’est l’État, et même pas les collectivités locales, qui gère l’enseignement fondamental. Je voudrais bien savoir, au vu de cela, quelle autre entité est responsable de l’analphabétisme catastrophique de notre pays. Je voudrais bien que l’on m’explique en quoi le citoyen, qui ne dispose pas des 25% du budget de l’État alloués à l’enseignement, peut-il se substituer au ministère de l’Éducation Nationale.

Ce qui suit n’est pas une révélation : toute organisation, qu’elle soit étatique ou non, et qui dispose de mon argent a le devoir de me rendre des comptes notamment, dans notre cas, m’expliquer pourquoi en 50 ans, le nombre d’analphabètes a augmenté de 5 millions5 depuis 1961. Appelez ce constat, complot, si vous voulez, cela n’enlève en rien la responsabilité historique de l’État marocain dans le taklakh du peuple.

Et lorsqu’il est reproché aux citoyens de ne plus se souvenir des cours académiques, nous tombons encore une fois dans un simplisme dont je ne vois franchement pas la valeur argumentaire. Et alors, que prouve le fait que l’on ne se souvienne plus de ce qu’est un épithète, ou du taux de butane dans l’air qui rend le mélange explosif (3%, au passage) ? Et pourtant, l’on ne peut qualifier ce savoir d’inutile. Cela prouve-t-il que le marocain est inculte ?

Je relève enfin une contradiction dans les propos de l’auteur, tantôt imputant à l’État la responsabilité de cette situation, et tantôt accusant une abstraction dépourvue de volonté (les citoyens) d’en être coupable. Ask not what your country can do for you, argumente-on, citant JFK , et balayant au passage le contrat social de Rousseau. On me demande de foutre la paix à un État qui justifie une levée d’impôt par sa prise en charge de l’enseignement, auquel il a lamentablement failli ? Ma réponse est NON.

3 – Dear internets…

« Imaginez un monde dans lequel il serait donné à tout un chacun un libre accès à la somme de toute la connaissance humaine. »
Jimmy Wales, encyclopédiste d’internet


Nous sommes en 2011, le nombre de foyers marocains connectés à internet explose littéralement, et la possibilité d’importer du contenu presque gratuitement est désormais à la portée de tous. Or l’auteur reproche à nos compatriotes la même chose que nos parents, eux qui sont nés à une époque où l’on devait attendre la tonalité ; que l’on ne décolle pas de l’écran.

Aussi, je veux bien concéder que la presse au Maroc a touché le fond, et s’est mise à creuser pour explorer de nouveaux horizons de nullité. Mais c’est justement grâce à internet qu’elle est en train de vivre une vraie révolution. Du jamais vu au Maroc.

Prenons l’exemple de Hespress. Ils ont plus de fans sur facebook que lemonde.fr itslef. Bien entendu, je n’oserai point comparer la qualité journalistique des deux sites, et je ne dis pas que le quotidien du soir a moins de lecteurs que le portail marocain, mais il est clair aujourd’hui que le nombre de marocains qui s’intéressent à l’actualité de leur pays dépasse largement ce que peuvent prétendre les statistiques officielles.

Internet, dont facebook, est en train de démocratiser la culture. Jamais, de ma vie, je n’ai vu mes compatriotes donner leur point de vue avec autant d’entêtement. Depuis quand avions-nous la latitude de nous exprimer, en tant qu’individus ? Depuis quand mon entourage était de la richesse que je vois aujourd’hui se dessiner sur ma timeline ? Depuis quand, au sein d’un groupe quasi-homogène d’amis, les uns écoutent Fade to Black tandis que les autres préfèrent Sabra W Chatila ? Depuis quand clamons-nous haut et fort notre point de vue en public comme nous le faisons désormais sur twitter ou sur facebook ? Depuis quand il existe des centaines de galeries d’art au Maroc avec un accès gratuit et permanent, comme le sont les galeries de flickr ? Inculte, vous dites ?

Le marocain consomme la culture à sa guise, et en fonction de ses moyens. Le marocain n’a pas, pour ainsi dire, assez de thune pour s’offrir un cinoche. Il n’en a pas non plus pour acheter un livre. Je me demande parfois si le bourgeois moyen, cultivé des quelques Musso qu’il a presque lus, arrive à concevoir à quel point la culture, au sens européen du terme, est hors-de-prix chez nous ? Cent ans de solitude (Marquez) se vend à une centaine de dirhams. Le concept de l’Etat (Laroui) coûte dans les 50 dirhams. Ceci est équivalent à plus ou moins une journée de SMIC marocain, et à moins d’une heure de SMIC français. De quoi, au final, sommes-nous en train de nous étonner ? Que le marocain n’achète pas ce qu’il ne peut s’offrir ? Est-il pour autant inculte ?

Par contre le marocain télécharge de la musique et du cinéma piraté, lit un livre illégalement en pdf, consulte et rédige régulièrement des billets de blogs. D’ailleurs, cela est presque étonnant tant notre culture est essentiellement orale. Je ne sais même pas s’il y a lieu de se réjouir que l’on perde ainsi une grande partie de notre identité culturelle. Mais c’est là un tout autre débat.

Le marocain n’est pas inculte, il est tout simplement marocain.

——-

[2] La Rumeur, On m’a demandé d’oublier.

[3] Hassan II, discours du 29 mars 65.

[4] A. Schopenhaeur, La dialectique éristique, stratagème XII.

[5] Le taux d’analphabétisme a baissé, pas le nombre absolu d’analphabètes.

[6] 200 000 abonnés à internet en 2004, environ 2 000 000 en 2011. ANRT, rapport annuel 2011.

Crédit Photos : Lamiae Skalli 

Cet article est également publié sur le site artisthick.ma

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3 commentaires pour Le marocain … Ce Marocain

  1. fawzi dit :

    « Le marocain n’est pas inculte, il est tout simplement marocain. »

    Tu termines ton exposé par un sophisme magistral. La majorité des marocains sont incultes. C’est une réalité!

    Trouves moi un marocain (marocain du Maroc, pas par l’odeur de la graisse sur la hache!) qui brille en science et je te montrerais un marocain qui a quitté le pays qui décourage la curiosité et le scepticisme vers une terre plus ouverte d’esprit.

    Il faut assumer notre retard idéologique. Le reconnaître est un premier pas…

  2. dima dit :

    La culture des bouffons
    Par Mohammed Ennaji
    Chercheur, historien et écrivain

    « la plupart des manifestations culturelles sont organisées chez
    nous d’autorité. C’est-à-dire qu’elles ne naissent pas d’une nécessité
    impérieuse dictée par l’expression créatrice, elles sont plutôt le fruit
    d’une volonté autoritaire qui veut consolider ses bases, conforter sa
    position par l’élargissement de son réseau relationnel et soigner son
    image de marque grâce à la présence providentielle des médias ! »

    https://eplume.wordpress.com/2011/04/15/la-culture-des-bouffons/

  3. tolerance et culture dit :

    Une prof d’histoire de l’Art m’a dit une fois, Vous n’aurez jamais ma culture …. et je n’aurai jamais la votre

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