La communication entre cuistres et paltoquets

02.11.2011 | khalid Benslimane  |  eplume.wordpress.com

En matière d’intellect, sommes nous donc condamné à subir l’éternel gavage des torpeurs hertziennes dans cette profusion d’émissions audiovisuelles soucieuses d’une soit disant réhabilitation de la communication ?

Si Internet et ses réseaux sociaux donnent cette impression, très relative, de l’abolition des distances, il a aussi apporté du grain à moudre à cette cacophonie numérique polluant grandement l’espace médiatique. Ainsi tout pékin moyen sachant agencer à peu près correctement une phrase et prit d’une scolaire ardeur s’y sent investi de la noble mission d’apporter sa pierre à l’édifice…de quoi ? Je me le demande….

Les experts sortis je ne sais d’où prolifèrent, les muftis foisonnent et les chantres du nivelage des peuples dans les lieux communs de la pensée se multiplient comme des chancres de la toile donnant leur avis sur tout et son contraire…

Que cela reste limité à la toile cybernétique on pourrait à la limite ne s’en offusquer que modérément et encore, tant il est clamé partout que dans le royaume de l’information l’Internet est en passe d’y être sacré roi…

Mais voila que ces chantres de l’approximatif, ces gourous de l’argumentaire défaillant, ces ténors de la pensée débridée de toute notion d’éthique,  dont certains sont de mes amis -et c’est parce qu’ils le sont que je me permet de le leur crier mon indignation- investissent les ondes hertziennes, invités par d’autres bardes de la médiocrité du débat pour s’y exprimer en véritables faux experts, plus dans le domaine fertile de la parole vidé de son contenu que dans une communication dialectique.

Il est bien vrai que dans une absence totale d’éthique, les mots n’ont pas de prédateurs naturels et peuvent se reproduire à l’infini. De quoi gaver ces friands de l’inconsistant prêtant plus l’oreille au contenant phraséologique qu’au contenu rationnel pour se saouler à la mesure du grattage furibond de leur cortex.

J’avais bien une idée de ces cuistres : évidemment, j’étais en dessous de la réalité. Jamais je n’aurais imaginé, après les expériences récentes dans le paysage médiatique des totalitarismes de tous poils, qu’on puisse en venir à supporter une ligne véritablement  » négationniste  » du discours rationnel, proclamant la nécessité de faire la tabula rasa : aux poubelles « le langage passéiste, le langage du sujet  » basé sur les règles de civilité et de bienséance ! Pas seulement celui qui se réfère à la forme classique du dialogue argumenté – accusée totalitairement de conservatrice – non, toute forme de langage quelle qu’elle soit, qui procède d’une conscience sensible avec ses émotions, ses méditations, ses rêves, ses désirs, son angoisse, sa merveille… Bref, toute parole essentielle qui procède de l’affirmation authentique d’un être humain libre.

Que les cuistres se gargarisent d’un langage vil et sans objets, aidés par des ordinateurs qui préservent le recul par rapport à l’événement, tellement de recul qu’on s’égare même…si cela les amuse, pourquoi pas, la liberté d’expression est à tous. Le danger est qu’ils théorisent  » l’insignifiant « , « le sordide » et la  » conscience impersonnelle  » – concepts dérisoires – comme critère identitaire du langage contemporain,  » avant-gardiste  » et  » postmoderniste  » du  » Nouveau « , hors de quoi tout est éliminé comme  » non résistant au discours bourgeois « .

Passons sur les jongleries  » insignifiantes  » de leurs  » inventions formelles « , à distance, séparées de tout enjeu de fond. Ces fausses notoriétés, qui s’encensent comme des gloires, accouplent la métaphysique capitaliste du  » progrès  » (l’invention technique) à la métaphysique stalinienne de la table rase. Une purification identitaire du langage contemporain, purification qu’ils pratiquent sans scrupules dans les anthologies anonymes des supports offerts en manne à leur opportunisme expressif.

Mais qui connaît les paltoquets ? Je me suis longtemps demandé à quoi ils correspondaient, croyant à une invention de l’humour d’un académicien de la langue française. Aujourd’hui, je déchante. L’inventeur du terme avait vu juste. Ils existent réellement. Ils sont terribles eux aussi. Au contraire des cuistres, les paltoquets épousent les allures du langage avec plus ou moins de talent, se servent d’elles avec paillettes, vernis, effets de manches pour faire mousser le désir de notoriété qui les tient. Jusqu’à utiliser des pseudos et dires de vrais intellectuels qui, eux, ont voulu et su échapper au système de flatteries, de flagorneries et de petites mises en avant. Il est donc difficile, au premier abord, de déceler un paltoquet. Ce dernier, comme un poisson dans l’eau, feint de jouer la carte de l’intellectuel insoumis au conventionnel, indépendant, original, voire révolté (seulement dans les mots…). Mais il pointe le bout de son nez en affichant son ambition et son but premier : détruire le rationnel à tout prix, non par l’argumentation sérieuse, mais par le discours et l’opportunisme pour être reconnu comme  » nouveau  » et  » important « .

Les paltoquets ne peuvent comprendre que le langage rationnel est incompatible avec la tricherie au niveau de l’être. Le langage rationnel refuse de céder au rôle et à l’instrumentalisation sociale. Le système paltoquet du copinage vise à ce qu’on ferme les yeux sur leur abandon de la droite conscience. La faillite éthique s’élargit dans la soif de reconnaissance, lève la coupe de la lâcheté qui ne recule pas à sacrifier la conscience au profit d’arrangements privilégiés et du petit lieu de scène pour le théâtre de la vanité.

Dans tous les cas, les paltoquets choisiront leurs intérêts  » supérieurs  » bien compris : sacrifier la conscience pou r préserver leur théâtre de la vanité. Ne leur mettez pas non plus sur la table toutes les preuves que ce théâtre est fondé sur le mensonge, ils les écarteront aussi vite et c’est vous, l’empêcheur de tourner en rond, qu’ils accuseront. En faussant eux-mêmes les cartes. En faisant semblant de ne pas savoir et de ne pas comprendre.

Cuistres et paltoquets nous jouent la valeur du langage rationnel, et se la jouent aussi in mordicus jusqu’à y croire eux-mêmes, chacun se faisant l’alibi des autres. Tout cela n’est qu’un pauvre théâtre de mots : pose, posture, imposture. La glissade dans le mensonge et l’abandon des principes témoigne d’une inconsistance d’être et donc d’une inconsistance de la parole et de par là même du langage et de la pensée. Pas de parole de valeur sans la plus grande valeur d’être. Pas de valeur d’être sans grandeur éthique. Et sans grandeur éthique, dans toute tentative communicationnelle, le langage n’est plus qu’un vernis pour les autres et soi-même.

 

 

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