Le Maroc, futur Mexique ?

10.11.2011 |  A. Fakir   |   eplume.wordpress.com  

Il y a quelques mois le ministre marocain de l’industrie, du commerce et des nouvelles technologies déclare à un magazine français : « Je crois que le Maroc peut devenir pour l’Europe ce que le Mexique est pour les États Unis. Bref, pour vous Européens, l’industrie marocaine avec sa base de coût raisonnable est une solution pour mieux affronter l’Asie ».

A l’époque quand j’ai lu ces déclarations je me suis dit le Maroc cherche encore à imiter un pays qui a l’air de réussir parce qu’il n’a pas trouvé sa propre voie. Puis arrive le printemps arabe et arrive le 20 février au Maroc. 4 mois plus tard, « 98,49% » de marocains votent pour une constitution qui ne leur garantit plus le droit à l’éducation. Là, je comprends que l’objectif de la coalition qui nous gouverne de faire du Maroc le futur Mexique n’est pas un objectif par défaut mais un véritable idéal néolibéral.

Qu’est-ce que le Mexique ? Un beau pays d’une très vieille civilisation, amputé d’une partie de son territoire par son puissant voisin, gangréné par la guerre des cartels de drogue et la délinquance, grand ouvert aux multinationales, brutalement divisé entre des riches barricadés dans des zones sécurisées pour ne pas être kidnappés et des pauvres qui rôdent autour ou partent à l’étranger et gouverné par un Etat sécuritaire qui n’hésite pas à tuer pour faire régner l’ordre.

Le modèle économique du Mexique est discutable car basé sur une dépendance industrielle et technologique vis-à-vis des Etats-Unis d’Amérique (pour plus de détails voir http://www.anasalaoui.com/attention-au-mirage-mexicain/). Toutefois, les multinationales se localisent au gré du coût de production ; hier au Mexique, aujourd’hui en Chine, demain dans des pays encore plus low cost. Tous les pays qui ont compté sur les bas coûts pour intégrer la mondialisation se sont cassé les dents, même les modèles les plus emblématiques comme l’Irlande ou l’Espagne. Lorsqu’un pays ne cherche pas à garantir son autonomie technico-industrielle, il n’est jamais maître de son destin.

Qu’est devenu le rêve Mexicain ?

 Pour rester compétitif vis-à-vis des donneurs d’ordre américains, le gouvernement mexicain a accepté de baisser les impôts, de ne pas être très regardant sur la question écologique et de faire travailler ses citoyens dans des conditions pitoyables. Dans les maquiladoras[1], les salaires ne dépassent pas 40 € la semaine, la réduction abusive des salaires ou les licenciements font légion,  les 

syndicats sont fantomatiques et les files de chômeurs s’allongent devant les usines pour trouver un travail à la journée. Le modèle de maquiladoras n’a apporté aucune transformation durable de l’économie mexicaine. Il a juste éteint temporairement une partie de l’incendie dans un pays qui a connu le déplacement de un demi-million de mexicains par an après la dérégulation brutale  en 1994 (ce genre de déplacement ne s’observe qu’en temps de guerre).

Après avoir été la capitale mondiale de la télévision entre 1994 et 2000, la ville frontalière de Tijuana est tombée en disgrâce et les patrons avouent que «  nous devons aller de l’avant. L’électronique telle que nous la connaissions est sans doute finie ici, mais nous avons toujours de bons atouts, en particulier la proximité avec les Etats-Unis ». Le réveil est amer : « Il n’y a pas eu de transferts de technologie et, en quatre décennies, la création de postes d’ingénieur et de technicien a été très décevante  ». Anne Vigna, A Tijuana, la mauvaise fortune des « maquiladoras », Le Monde diplomatique, novembre 2009. http://www.monde-diplomatique.fr/2009/11/VIGNA/18379

La constitutionnalisation de l’abandon des services sociaux : victoire du néolibéralisme

Au Maroc, les ministres, qui se succèdent et se ressemblent, nous vantent les atouts « stratégiques » de notre pays pour assembler les pièces plus ou moins sophistiquées  dans les secteurs de l’automobile ou de l’aéronautique européen ou pour implanter le near-shoring.  La « stratégie industrielle » n’a pourtant pas prévu le passage du Maroc des capacités technologiques basiques à des capacités plus sophistiquées pour transformer l’offre et faire du pays un véritable partenaire vis-à-vis des donneurs d’ordre. Pour l’anecdote, lorsque les entreprises européennes d’aéronautique on commencé à s’installer au Maroc, le gouvernement et les acteurs privés ont créé une filière de formation pour les ingénieurs. Cette mesure visait, en augmentant l’offre, à compresser les salaires auxquels auraient prétendu les marocains.

Ceux qui nous gouvernent au Maroc nous proposent donc ce modèle qui transforme le pays en un éternel sous-traitant pressurant des millions de misérables pour maintenir le minimum de stabilité pour qu’ils restent au pouvoir. Mais, ce n’est pas tout. Les pseudo-politiques industrielles ne se contentent pas de mettre le Maroc dans une voie de garage, elles visent aussi à réduire au maximum les dépenses sociales du gouvernement en bon élève du néolibéralisme. Ce n’est pas à l’Etat mais au marché d’offrir les services sociaux aux Marocains. Dans la nouvelle constitution, « L’État, les établissements publics et les collectivités territoriales œuvrent à la mobilisation de tous les moyens à disposition pour faciliter l’égal accès des citoyennes et des citoyens aux conditions leur permettant de jouir des droits aux soins de santé…à une éducation moderne, accessible et de qualité… » Article 31. Dans l’ancienne constitution, « Tous les citoyens ont également droit à l’éducation et au travail » article 13.  

En d’autres termes, une éducation et une santé à deux vitesses. Les pauvres crèvent dans les hôpitaux publics et les riches se soignent dans des cliniques de luxe, la classe moyenne se débrouille comme elle veut. Les pauvres sont maintenus dans l’ignorance sans espoir d’ascension sociale et les riches vivent dans leur monde avec leurs écoles, collèges, lycées et universités privés pour retrouver un poste dans l’entreprise dynastique de leurs papas. La classe moyenne se débrouille comme elle veut s’il en reste.

En ce qui concerne l’éducation, une nouvelle réforme appelée «pédagogie de l’intégration » est mise en place au Maroc depuis cette année. Son objectif : « il s’agit tout d’abord de traduire à l’école les changements institutionnels, économiques, sociaux et culturels intervenus dans le pays au cours des dernières années »[2]. Le changement majeur qui est survenu au Maroc depuis 3 décennies est l’adoption du néolibéralisme : « le marché est plus efficace que l’Etat », voici le maître mot du nouveau Maroc sans aucune justification ni théorique ni empirique. Je défie quiconque qui pourrait me donner un seul exemple de développement équitable qui s’est basé sur le néolibéralisme. Ceux qui nous gouvernent se sont emparés du néolibéralisme parce que c’est la seule idéologie qui justifie les comportements de rente des privilégiés, la fin des solidarités et la non redistribution de la richesse créée pourtant par tous les marocains.

Revenons à la pédagogie de l’intégration. En guise d’introduction, le  guide annonce que « Pouvoir gérer l’information, être un citoyen du monde, mais aussi pouvoir agir concrètement au quotidien, voilà le type de questions auxquelles l’école s’intéresse aujourd’hui. Toutes ces questions se posent en termes de « savoir agir sur son environnement, de manière efficace et réfléchie », plutôt que de « savoir ou d’exécuter des techniques». Page 9 du GUIDE DE LA PEDAGOGIE DE L’INTEGRATION.

On veut de l’efficacité ! Des gens qui trouvent des solutions…comme le singe qui épluche la banane pour se nourrir ou le corbeau qui parvient à faire sortir des insectes d’un tronc d’arabe pour les avaler…  Plus besoin d’acquérir des connaissances, plus besoin de sens critique, plus besoin de bagage en littérature, en sciences ou en philosophie, plus besoin de ce qui est l’essence même de l’humanité.

Ça veut dire qu’au lieu d’avoir des ignorants sans diplôme nous aurons des ignorants avec. En 2024, nous aurons entre 12 et 16 millions de ces diplômés de la pédagogie d’intégration qui auront entre 15 et 34 ans (33 à 42% de la population selon les scénarii du haut-commissariat au plan[3]). Ils se retrouveront dans un monde où la créativité est l’atout le plus fort, où la capacité de formuler une problématique est un fondamental et où la maîtrise de la science est un prérequis.

Que feront-ils ?

Après l’orage, un poteau électrique chute et ouvre une brèche dans la grande muraille de l’une des résidences les plus surveillée de Casablanca. Hmad, Omar et Réda, petits délinquants du bidonville d’à-côté décident de tenter leur chance,  escaladent et entrent dans cette citadelle. C’est truffé de caméras et les gardes sont armés, les riches habitants aussi. Ils rentrent dans la première maison, tombent sur la vieille Mme B et, pris de panique, la tuent. C’est l’alerte ! A l’aube, Hmad et Omar sont déjà morts, abattus par les gardes de la résidence. Seul Réda, 15 ans, a trouvé refuge dans une cave mais il est en danger car les caméras l’ont repéré… La chasse à l’homme s’organise malgré quelques résistances et sans avertir l’inspecteur de police, venu enquêter sur la mort de Mme B.Après trois jours, affamé et terrifié, Réda est prêt à tout. Mamoun, un adolescent comme lui, le découvre en descendant dans sa cave. Le face-à-face est tendu mais les deux garçons parviennent à discuter. A l’aube, Réda, convaincu par Mamoun, est d’accord pour se livrer à la police. Ils sortent de la cave, mais tombent sur une patrouille des gardes et de quelques habitants à cran… Tout s’est passé si vite, Mamoun n’a rien pu faire, Réda est lunché à mort en essayant de rattraper la voiture de l’inspecteur qui quittait les lieux sous ordre du commissaire. La mère de Réda qui attendait devant la résidence depuis trois jours ne reverrait jamais son fils.

Casablanca, Maroc, 2024.

Inspiré du film mexicain LA ZONA de Rodrigo PLA.


[1] Usines d’assemblage à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis qui réexportent les produits vers le marché américain.

[2] GUIDE DE LA PEDAGOGIE DE L’INTEGRATION dans l’école marocaine. ministère de l’éducation nationale. http://refonte.dedikam.com/script/TelechargementConnexion.php?dir=tarbawiyat%2Ftarbawiyat.net%2FGUIDE_PI_FRFinal.pdf


 

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