Ahmed Benseddik veut en finir avec le pouvoir absolu au Maroc

15.11.2011 |  Rachid Zegzaoui  |   eplume.wordpress.com   

Invité ce samedi (12/11/2011) au Pianofabriek (Bruxelles) par la Coordination Belgique de soutien au Mouvement du 20 février (mouvement de protestation populaire au Maroc), Ahmed Benseddik a détaillé l’ampleur de la corruption au sein du régime marocain. Cet ingénieur de formation est particulièrement connu pour sa lettre ouverte datant du 26 juillet 2011 (quelques jours avant la fête du Trône) adressée au roi Mohammed VI dans laquelle il dénonçait avec précision une série de malversations imputée à l’entourage du souverain marocain et où il précisait mettre un terme au pacte d’allégeance qui liait « le sujet » à sa Majesté.

Revenant sur le mouvement de protestations populaires qui secoue toujours le Maroc – dans la foulée du « printemps arabe » et malgré les modifications constitutionnelles récemment adoptées par le régime – Ahmed Benseddik a souligné le succès du mouvement contestataire du 20 févier : «Ce mouvement mérite le prix Nobel de la Paix parce qu’il a réussi à secouer la société marocaine et l’État, à ouvrir des dossiers que les partis et les syndicats ne sont jamais parvenus à mettre sur la place publique depuis des années voire des décennies. Il a réussi également, malgré toutes les difficultés que le régime lui oppose, à s’affirmer comme la véritable force de changement. Nous espérons que ce mouvement pourra jouer son rôle jusqu’à ce que le Maroc entre, lui aussi, comme d’autres pays dans la région, dans l’ère de la démocratie, de l’égalité et de la liberté et qu’on en finisse avec ce pouvoir absolu».

Rappelant que le Maroc a dégringolé de la 114e à la 130e place dans le classement de l’indice de développement humain, Benseddik a illustré à travers plusieurs exemples la manière dont le « makhzen » (régime marocain) finance des projets d’allégeance notamment dans le domaine culturel. L’auteur est revenu sur le scandale financier de l’affaire Mawazine, du nom d’un festival annuel, aujourd’hui en cours d’instruction devant des tribunaux américains (Michigan) suite à une plainte pour faits de corruption et d’abus de pouvoir. Cette affaire a la particularité d’impliquer l’entourage proche du roi Mohammed VI dont Mounir Majidi, le responsable de l’association organisatrice de l’événement « Maroc Cultures » qui est par ailleurs le secrétaire particulier du monarque marocain.

Ces récentes révélations ont poussé de nombreuses personnes, dont des intellectuels et des militants du Mouvement du 20 février, à participer le 23 avril dernier à un sit-in devant le Parlement marocain pour réclamer l’annulation du festival. « La Culture ne doit pas être salie par l’un des symboles de l’abus de pouvoir, de la corruption et du mélange malsain entre la politique et l’argent », ont protesté les manifestants. Depuis le début de cette affaire de corruption qui touche la famille royale marocaine, un nouveau slogan «Majidi dégage» a été ajouté à la longue liste des mots d’ordre scandés par les protestataires marocains lors des manifestations à travers le pays. Pour les militants, Mounir Majidi apparaît comme le symbole d’un système économique et financier « néo-makhzenien », soit un nouveau féodalisme sous la houlette du roi qui contrôle une bonne partie de l’économie nationale et qui place ses obligés à la tête de plusieurs institutions et ministères.

Mais la liste des « makhzéniens » ne se limite pas au seul secrétaire particulier du roi. D’après les explications d’Ahmed Benseddik, l’actuel ministre de la Jeunesse et des Sports Moncef Belkhiat serait également une «créature» de Mounir Majidi, celui-ci pilotant de fait et à distance la première institution financière du Maroc « CDG » ainsi que la Société Générale Maroc

Benseddik a également évoqué d’autres exemples au sein de la « voyoucratie » marocaine et il a vivement critiqué la nouvelle Constitution adoptée par référendum. « Le texte de l’actuel Constitution n’est même pas le même que celui pour lequel les Marocains ont voté pour en juillet dernier », précise l’expert. En effet, plusieurs modifications sont à signaler par rapport au texte soumis au référendum dont la disposition n°42 se rapportant à la nomination du président de la Cour constitutionnelle. Dans la version qui a été présentée à la population, cette nomination relève d’une décision du roi (non élu) mais le dahir (décret royal) de nomination doit être contresigné par le chef du gouvernement (Premier ministre, élu). Ce qui signifie que le représentant élu (Premier ministre) a théoriquement un droit de regard, voire de refus d’approuver cette décision royale s’il estime que la personne désignée par le roi ne convient pas. Mais dans la version qui est, à présent, en vigueur cette disposition a disparu. C’est ainsi, par exemple, qu’une double décision royale fut prise le 04 août dernier pour nommer Abdeltif Menouni en tant que conseiller du roi et deux mois plus tard pour nommer à une fonction similaire l’ex-ambassadeur à Paris, El Mostapha Sahel. Or, il est stipulé dans l’article en question que «le roi remplit ses missions au moyen de pouvoirs qui lui sont expressément dévolus par la présente Constitution et qu’il les exerce par dahirs» et c’est précisément cette disposition, qui limite les pouvoirs du roi qui a été présenté comme une avancée majeure sur la voie de la démocratie.

D’après Benseddik, «le Maroc ne dispose toujours pas de garanties démocratiques, les Marocains ne disposent toujours pas des plus élémentaires droits et libertés et les autorités continuent à tabasser les militants qui dénoncent cet état de fait. C’est l’impunité qu’elles continuent à garantir, c’est-à dire à ne pas traduire devant les tribunaux les voyous qui nuisent au pays sur le plan financier et juridique. Le problème de la corruption n’a toujours pas été traité. On fait comme si… mais dans le fond, ce n’est que du maquillage. Or je pense qu’aujourd’hui nous avons une opportunité unique pour nous diriger vers la vraie démocratie». Se référant au processus démocratique en Tunisie, l’orateur ajoute : «Regardez le peuple en Tunisie, il prend le temps d’écrire lui-même sa Constitution. Il n’est pas pressé de le faire. Le taux de participation en Tunisie montre au moins que les gens se sentent, à présent, citoyens».

Le militant Tarik El Makni, organisateur de la conférence, a lancé un appel aux responsables politiques belges et surtout au sénateur centriste (CDH) et constitutionaliste Francis Delperée à lire la nouvelle Constitution marocaine et plus précisément les articles 41, 42, 47, 51, 52, 56, 59, 99, 115, 130, 132. « Monsieur Delperée a participé à propager une image falsifiée de la situation politique et constitutionnelle au Maroc, je l’invite à lire les textes et à exposer une analyse plus sérieuse et plus objective de la situation », a déclaré El Makni. Le militant a également rappelé la position officielle du Mouvement du 20 février pour les élections législatives du 25 novembre prochain : « Boycott pur et simple de cette mascarade électorale».

Ahmed Benseddik a également profité de l’opportunité du débat pour interpeller l’ensemble de la communauté marocaine en Europe et dans le monde : « Elle a le devoir de se mobiliser et de contribuer fortement à cet instant exceptionnel parce qu’elle a l’avantage d’évoluer dans des sociétés démocratiques et parce qu’elle a plus facilement accès aux médias internationaux. Aujourd’hui l’objectif fondamental consiste à accélérer l’histoire pour que le Maroc, lui aussi, puisse construire sa démocratie. On ne peut pas accepter que cinq ou six millions de citoyens marocains attachés à leur pays restent spectateur devant ce moment important. Le Maroc mérite de notre part tous les sacrifices nécessaires pour tourner la page d’une gouvernance corrompue et dépassée afin d’ouvrir celle d’une véritable démocratie».

 

Cet article est également publié sur le site Parlemento.com

 

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