Le séparatisme des Tyroliens est de retour

05.01.2012  |   Reinhard Olt  |   Frankfurter Allgemeine Zeitung via Courrier International 

Inquiets du plan de rigueur italien, les germanophones du Haut-Adige (Tyrol du Sud)sont enchantés par l’idée de nation ethnique en vogue en Hongrie. Ils entendent se rapprocher de l’Autriche.

 

 

 

 

 

 

 

 

________________________________________________________________

Repères:

Histoire Ancienne terre du Saint-Empire germanique, le Tyrol a fait partie de l’Empire des Habsbourg de manière pratiquement ininterrompue du XIVe au début du XXe siècle.
A partir des années 1920, la région connaît une histoire fortement agitée sous l’impact
du fascisme et du nazisme.
En 1946, sous la pression des Alliés, un accord y garantit la protection des minorités. Non respecté, il donne lieu à une vague  de terrorisme dans les années 1960. Il faudra attendre l’entrée en vigueur d’un nouveau statut d’autonomie en 1972, garantissant de larges compétences aux minorités, pour que la situation se pacifie.

_______________________________________________________________

La  crise des dettes souveraines au sein de l’Union européenne a des conséquences hors de son champ d’action, d’un genre tout à fait spécifique, et qui ne sont guère prises en compte. Ainsi, dans l’ombre des feux allumés dans l’opinion publique européenne, un débat enfle au sud du col du Brenner pour déterminer si la région du Tyrol du Sud [majoritairement germanophone]– annexée par l’Italie à la fin de la Première Guerre mondiale, aux termes du traité de Saint-Germain-en-Laye [en1919] – doit demeurer italienne ou aller se chercher un avenir ailleurs. Le débat avait déjà resurgi lors de la réunification de l’Allemagne [en 1990] : au nom du droit des peuples à l’autodétermination, les Tyroliens du Sud ne devaient-ils pas pouvoir décider si leur territoire – resté en Italie après la Seconde Guerre mondiale en tant que province autonome de Bolzano-Tyrol du Sud [Bolzano-Alto Adige en italien, Bozen-Südtirol en allemand]– pouvait aspirer à un statut d’Etat libre et se rattacher à plus ou moins brève échéance à l’Autriche, et donc se réunifier au Tyrol du Nord [autrichien] ?A l’époque, la réponse des forces politiques concernées – Bolzano, Innsbrucket Vienne – avait été la suivante : avec l’adhésion de l’Autriche à l’UE en 1995 et la levée des barrières dans l’espace Schengen, la frontière du Brenner perdait son caractère “injuste”. La fin des contrôles aux frontières et la coopération transfrontalière au niveau des gouvernements et des parlements régionaux permettaient de recoller ce qui avait été disloqué. En d’autres termes, l’unité du territoire se reconstituait grâce au processus européen. Le Parti du peuple du Tyrol de Sud (SVP, germanophone) – qui gouverne à Bolzano depuis 1945 – préféra alors renoncer à proclamer son droit à l’autodétermination (inscrit dans les statuts du parti), à un Etat libre et à la réunification avec le Tyrol du Nord au profit de la “dynamisation de son autonomie”.

Aujourd’hui, la situation a changé. Non que le SVP ait modifié sa position, mais il a perdu de son rayonnement, ne détient plus qu’une courte majorité absolue au Parlement régional(18 sièges sur 35)depuis les élections de2008 et il est affaibli par des compromissions avec les partis italiens ainsi que par un scandale avec le fournisseur d’énergie régional SEL. Tout cela apporte de l’eau au moulin des trois partis d’opposition “allemands”, qui [forts de8 sièges au total au Parlement]plaident pour  un “Etat libre du Tyrol du Sud” ou pour un “retour à la patrie autrichienne”. En dépit de quelques nuances et frictions, ils se rejoignent dans leur volonté de “se séparer de Rome” [slogan à tonalité pangermaniste de la fin du XIXe siècle].Derrière ce type de revendications se rassemble une grande partie des associations traditionalistes à l’histoire séculaire, mais pas seulement. Dans la jeunesse également, les tendances séparatistes trouvent un écho favorable et même les milieux économiques ne rejettent pas (plus) l’option d’un “Tyrol du Sud indépendant de l’Italie”, sûr de lui et autonome. Les commerçants, les milieux du tourisme, les industriels et les artisans évoquent très ouvertement l’idée que, plus “la crise de l’Italie prend de l’ampleur”, plus ils songent à “réorienter” leurs affaires. Nombreux sont ceux qui commencent à investir davantage en Autriche et en Allemagne.

Autodétermination du peuple

L’objectif de “ne pas être aspiré par la crise de l’Italie” se reflète aussi dans une décision récente du Parlement régional de Bolzano, stipulant qu’il sera fait opposition à toute nouvelle charge financière ou restriction des droits acquis de la province du Tyrol du Sud découlant du programme d’austérité du gouvernement italien. Une disposition que l’opposition juge nettement insuffisante. Celle-ci exige le grand pas de la libération. Elle trouve un écho au Parlement de Vienne où le FPÖ [parti libéral, jadis dirigé par Jörg Haider, aujourd’hui par Heinz-Christian Strache, droite populiste] a proclamé haut et fort que l’Autriche devait “donner la possibilité au Tyrol du Sud de s’extirper de la spirale du déclin italien”. Une première possibilité étant l’attribution de la nationalité autrichienne aux Tyroliens du Sud. A Vienne comme à Bolzano, on se réfère au “modèle hongrois” depuis que le gouvernement de Viktor Orbán a décidé [en 2010] d’accorder la nationalité hongroise à tous les Hongrois ethniques implantés hors des frontières du pays [depuis le traité de Trianon de 1920] qui en font la demande et prouvent leur ascendance magyare. Le sujet est controversé au sein de l’UE et laisse dubitatif le ministère autrichien de l’Intérieur. “Accorder la double nationalité aux Tyroliens du Sud n’est plus qu’une question de volonté politique”, clame l’opposition[“allemande”] – déplorant que ni le SVP ni le gouvernement autrichien “ne sont prêts à franchir le pas ”.

Enjeu pour la droite populiste

L’un des partis d’opposition a même récemment organisé un “référendum sur l’autodétermination” dans une communauté de communes de 6 000 habitants (Ahrntal) et 95 % des suffrages exprimés y étaient favorables – mais la participation n’a pas dépassé 31 % des inscrits, de sorte qu’on ne peut pas parler de scrutin représentatif. Néanmoins, on aurait tort d’ignorer ce résultat, aussi contestable soit-il. Car il traduit le climat ambiant. Si un référendum du même genre se tenait à l’échelon de la province avec le soutien des deux autres partis d’opposition, le SVP serait pris dans le tourbillon de cette aspiration à “se séparer de Rome”. Il ne pourrait plus se soustraire à l’appel à l’autodétermination des peuples en alléguant que, tant que l’Italie respecte les traités internationaux signés avec l’Autriche, Vienne n’a pas à intervenir. Des retournements de situation ne sont pas si irréalistes qu’il peut y paraître. En Autriche, si la coalition au pouvoir continue sur sa lancée, le chef de la droite populiste, Heinz-Christian Strache (FPÖ), ne tardera pas à occuper la chancellerie*. Il était midécembre au Tyrol du Sud et a proclamé“ son soutien plein et entier à l’autodétermination”. Concernant la fidélité de Rome aux traités, l’histoire a prouvé qu’elle n’était pas indéfectible. Et si, dans ce contexte de frustration, le SVP n’a rien de mieux à proposer qu’une autonomie relative pour ce “modèle du Tyrol du Sud” toujours tant vanté [pour son haut degré de respect des droits des minorités],il risque fort d’être bientôt dépassé sur sa droite par la vague du séparatisme.

Cet article, publié dans Europe, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s