De l’illusion ‘moderniste’ au Maroc

14.07.2012 | AbMoul | Son of Words Blog

Il n’est peut-être de plus amère déception que celle infligée par le camp pour lequel l’on ressent(ait) une certaine affinité personnelle et intellectuelle. Et je déclare ici ma totale désillusion par rapport à une certaine gauche marocaine, et particulièrement ce courant qui s’aime à se qualifier de ‘moderniste’. L’impotence organisationnelle, le manichéisme qui fait miroir à celui de leurs adversaires islamistes et, toute proportion gardée, la misère intellectuelle du courant sont des moindres griefs. Ma source de déception est bien plus fondamentale. Je la résumerais en cet amer constat du virage ‘néolibéral’ (ici dans son acception sociale) du courant, ou pour paraphraser, le fait que ce courant aie abandonné la lutte des classes, celle pour une émancipation économique, politique et sociale de la société, pour une lutte qui a pour cible presque-exclusive la société et ses archaïsmes réels ou supposés. Sans pour autant prétendre faire la sociologie du mouvement et son essence historique, il faut commencer par noter que le discours sur les libertés dites individuelles est loin d’être né d’aujourd’hui. Il faisait parties intégrante de la construction intellectuelle et même de la pratique sociologique de la gauche marxiste des années 70/80. Néanmoins, le combat pour la liberté individuelle ne se concevait pas alors chez cette tendance révolutionnaire en herméticité avec la lutte plus holistique et surtout prioritaire contre l’oppression et la domination politique, économique et sociale. En résumé, l’ennemi chez ce courant politique était facilement identifiable, et la société devait avant tout être débarrassée des chaînes économiques et politiques qui entravaient son émancipation et l’expression de ses potentialités et de sa pluralité. La lutte se menait en principe avec et pour la société, et surtout pas contre elle. Et des compromis avec certaines de ses institutions étaient acceptables.

L’échec de l’option révolutionnaire de gauche, celle réformatrice de la gauche dite institutionnelle et l’émergence d’un nouveau courant encore plus conservateur sur les questions individuelles que la monarchie despotique ont amené une frange non négligeable de la gauche révolutionnaire et institutionnelle à effectuer un virage tout azimut, idéologique, mais aussi épistémologique où l’approche systémique fut abandonnée au profit d’un individualisme méthodologique qui exclut même de son corpus intellectuel des concepts jadis indissociables de la matrice idéologique de la gauche tels que la souveraineté populaire, la justice sociale, etc. C’est pourquoi j’ai parlé d’un virage ‘néolibéral’ (au sens politique, car ce courant semble peu se préoccuper des questions d’organisation économique laissant au pouvoir en place le soin d’en décider) qui faisait dire à une certaine Thatcher : ‘There is no such thing as society. There are only individuals’. Les concepts de société, de valeurs collectives, de normes sociales sont alors pour cette tendance devenus suspects dans l’absolu, et pour d’aucuns des concepts totalisants et totalitaires qui ne sauraient permettre l’expression de la volonté individuelle. Ce changement de paradigme d’une analyse des rapports sociaux dont les unités étaient la société, la classe, vers une autre centrée sur l’individu (ou l’ethnie linguistique pour certains des porte-drapeaux du courant), s’est répercutée jusque dans la terminologie utilisée. C’est ainsi que l’on commença à emprunter à la science du comportement de l’individu pour caractériser et analyser des phénomènes sociaux complexes, et la société dans son ensemble est ainsi tantôt simplement traitée de schizophrène, tantôt d’hypocrite comme s’il s’agissait d’un individu, ou d’un ensemble d’individus dont les comportements sont agrégés, hormis toute interaction qui fait de la structure sociale ce qu’elle est.
Quand ce courant, tel qu’aujourd’hui articulé, est-il né? L’on pourrait en faisant un petit exercice de chronologie en situer la genèse dans l’échec du projet social de la gauche au Maroc. Celui de la gauche socialiste incapable d’honorer ses engagements politiques, économiques et sociaux, (ne parlons pas de la gauche radicale qui, tout en sauvegardant une certaine cohérence interne – c’est ainsi que j’exclurais de mes critiques du courant ‘moderniste’ l’AMDH et le parti marxiste Annahj qui, tout en souscrivant au principe des libertés individuelles, mettent toujours au cœur de leur projet politique la lutte contre le despotisme et pour les droits économiques- s’est toujours réjouie de sa position à la marge tout en échouant à provoquer l’avènement du changement radical qu’elle promet). Ces échecs ne furent pas, pour l’analyse consciente ou inconsciente du courant dit ‘moderniste’, mis sur le compte de l’impotence organisationnelle et la compromission de la gauche gouvernementale, encore moins sur le dos d’un pouvoir ayant définitivement réussi à domestiquer la gauche et à l’isoler de sa base de toujours, mais exclusivement sur le dos d’un peuple et d’une société rétrogrades, inaptes à l’exercice de la liberté et préférant, lorsqu’ils en avaient l’opportunité, voter pour des programmes passéistes et réactionnaires au lieu des promesses d’émancipation, celles donc portées par le programme ‘moderniste’. Il ne s’agissait plus de changer les conditions du peuple mais, faute de pouvoir le substituer, de se suffire à réclamer un droit individuel à la différence, en résumé de la distance par rapport à la société perçue comme oppressante. Une liberté individuelle, qui pour indéniable et irréfutable dans un contexte normalisé soit-elle, se limiterait dans la structure sociale actuelle à des caractéristiques et des expressions principalement déterminées par des conditions d’existence sociale. Des particularismes sociaux lorsque rapportés aux réalités sociales du pays, se transforment dans le discours moderniste en des universalismes, finaux, immuables et ne pouvant souffrir de restrictions ne serait-ce celle exigée par le maintien d’un semblant de coexistence sociale. Ce n’est pas sans rappeler un autre discours proclamant aussi sa supériorité morale, cette fois au nom de la religion. Le peuple et la société se retrouvent alors devant deux violences, l’une matérielle et l’autre symbolique. Celle exercée par l’État garant de l’ordre social injuste, et celle portée par une catégorie sociale objectivement hégémonique qui n’exige et ne milite plus pour le changement de la structure sociale, mais juste pour l’assurance d’un exercice libre et sans limites des expressions de sa présente position sociale. Car, s’il n’est pas par essences un projet de classe, le projet ‘moderniste’ tel que déclamé, de par sa construction et sa substance n’est pas plus que celui bénéfiçiant à une classe sociale loin d’être dominée dans les rapports de forces sociaux, et qui se retrouve objectivement l’alliée de l’État oppresseur sur le terrain économique et social.
Ce grief fondamental (celui de l’abandon de la société au profit de l’individu ‘bourgeois’) maintenant adressé au courant, il est aussi possible de faire une liste non-exhaustive de ses insuffisances stratégiques et tactiques :

  • Un profond mépris (parfois ouvertement et clairement professé) pour la société, le peuple et ses traditions même les moins offensives. Les leaders du parti communiste soudanais (le plus grand et puissant parti marxiste de la région arabe dans un pays profondément traditionnel) effectuaient la prière hebdomadaire afin d’être proches des préoccupations du peuple;
  • Un courant politique et sociétal qui domine largement tous les instruments de l’hégémonie (à l’exception peut-être notable de la mosquée), sans pour autant qu’il n’arrive à consacrer ses valeurs. D’où cette incompréhension quant à la population qui refuse de les suivre et préfèrerait le discours conservateur. L’incapacité à se questionner sur cet échec relève de l’autisme;
  • Une incapacité à questionner la méthode, de faire le distinguo ente la stratégie et la tactique, à dresser une liste de priorité (de fait, l’accent mis sur la priorité des libertés dites individuelles est de facto un choix excluant celui des droits économiques et sociaux);
  • Le raisonnement en termes de libertés et non de droits. La liberté individuelle étant ultimement conçue comme une action passive et inoffensive pour l’ordre social établi. Le droit étant lui un telos, un processus toujours en régénération. On en vient à cette dichotomie (fallacieuse) qui s’enracine dans l’imaginaire populaire entre les libertés individuelles et les droits sociaux, économiques et sociaux;
  • L’alliance conjoncturelle, de circonstance, stratégique ou de fait avec le despotisme. Beaucoup d’entre les porte-drapeaux du mouvement n’ont de la culture démocratique que le discours (et encore). L’on trouva par exemple un éditorialiste d’un magazine qui se veut le porte-fanion du mouvement écrire qu’il était hélas nécessaire d’emprisonner en masse et torturer des islamistes afin de préserver les libertés..
  • Un aveuglement par rapport à la structure sociale du pays qui ne permettra objectivement pas l’enracinement de libertés individuelles telles que professées. Sans État de droit, sans justice sociale et sans éducation de masse profondément égalitaire, l’exercice des libertés individuelles restera conditionné à la protection et au bien-vouloir du despotisme;
  • L’entêtement à importer des discours tous faits, principalement inspirés de la laïcité française vindicative, jacobine et intolérante, sans comprendre que ce régime de laïcité est dans ses fondements trop imparfait pour être réellement démocratique et qu’il est né dans un contexte historique donné non nécessairement reproductible.
  • Le courant a le talent et les réseaux qu’il faut pour mobiliser les relais internationaux mettant une pression conjoncturelle sur un régime avide exclusivement de son image à l’étranger. Mais ce que le courant gagne en protection étrangère il le perd par contrecoup en termes de soutien populaire sans lequel tout changement réel et pérenne est illusoire.

Je me suis ici abstenu d’évoquer le pendant conservateur du mouvement moderniste, estimant que la critique fondamentale s’applique aussi bien à lui en y rajoutant son dogmatisme et l’intolérance et l’extrémisme de certaines de ses branches. Aujourd’hui au Maroc, la dichotomie islamiste/moderniste est fallacieuse et ne profite qu’au despotisme monarchique. Jamais l’opposition autocratie/démocratie, droits sociaux/domination sociale n’a été autant d’actualité.

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