Histoire d’Al-mawlid al-nabawî ou Nativité du Prophète au Maroc

24.01.2013  | Mohammed Nabil Mouline  |   eplume.wordpress.com

ahmad almansur adahbi

Al-mawlid al-nabawî ou Nativité du Prophète, célébré le 12 rabî‘ Ier de chaque année, fut introduit officiellement par la dynastie shiite des Fatimides au Xe siècle. Commémoration palatine réservée exclusivement aux élites, cette fête était une occasion pour les souverains d’affirmer leur ascendance sacrée en tant que descendants du Prophète, de renforcer leur pouvoir symbolique en tant que continuateurs de son œuvre et de s’attacher les notables à travers l’organisation de banquets et la distribution de généreux présents.

Après la disparition de la dynastie fatimide en 1171 et la réintégration de son empire dans le monde sunnite sous l’égide de Saladin (1171-1193), le mawlid fut adopté progressivement par les sunnites. Ce fut sous l’impulsion de Muzaffar al-dîn Gökburi (m. 1233), prince de la ville d’Erbil, que le mawlid fut définitivement intégré dans la tradition sunnite. En effet, Ce dernier organisait tous les ans une fête palatine, à l’instar des Fatimides, mais aussi une fête populaire qui attirait des visiteurs de toute la région. Cette fête populaire était caractérisée par une procession de cierges, inspirée probablement des rites chrétiens autochtones, un grand banquet et une grande veillée spirituelle.

Ce culte-fête fut introduit au Maroc au début du XIIIe siècle par le juge de la ville de Ceuta, Ahmad al-Lakhmî al-‘Azafî (m. 1236). Dans son ouvrage intitulé al-Durr al-munazzam fî mawlid al-nabî al-mu‘azzam, al-‘Azafî, en défenseur de l’orthodoxie, constata amèrement que les musulmans de la région célébraient chaque année plusieurs fêtes chrétiennes, notamment Noël, ce qui constituait une bid‘a ou innovation blâmable. Il décida alors d’agir en favorisant la célébration de la Nativité du Prophète de l’islam comme une alternative « licite » à ces fêtes païennes. Pour ce faire, il mena une véritable campagne d’acculturation parmi la population de sa ville et particulièrement dans les écoles coraniques. Il essaya même de faire du mawlid un jour férié. L’adoption de cette fête à Ceuta puisa donc ses racines dans des causes culturelles et religieuses. L’élite religieuse, sentant le péril chrétien de plus en plus proche, chercha des repères identitaires à la fois pour cimenter les populations musulmanes et pour les rassurer de leur avenir. Le mawlid sembla être l’un de ses moyens salvateurs. Car la défaite de Las Navas de Tolosa en 1212, qui ouvrit la voie à l’émiettement du système idéologique et califal des Almohades et au déclin progressif de la présence islamique en Andalousie, fut le point de départ d’une longue mutation socioreligieuse et d’une profonde crise politique.

Les vœux du juge Ahmad al-‘Azafî de faire du mawlid une fête religieuse populaire se réalisa quelques années plus tard, quand son fils Muhammad (m. 1279) devint émir de Ceuta en 1250. Celui-ci, pour des raisons aussi religieuses que politiques, fit de la Nativité une manifestation solennelle et populaire. Sans aucune légitimité politique, le nouveau prince, initia une politique sharîfienne qui faisait du culte du Prophète et du respect de ses descendants un de ses piliers. Outre les avantages matériels et moraux octroyés aux shurafâ’ de la ville issus de la branche des Siqilliyûn, Muhammad al-‘Azafî fit de la Nativité du Prophète un jour férié pendant lequel il organisa de somptueuses fêtes et distribua de l’argent et de la nourriture. L’excès de zèle du nouveau converti poussa même ce prince à vouloir diffuser la célébration du mawlid dans l’ensemble du Maroc et réussit à convaincre le calife almohade al-Murtadâ (1248-1266) de la fêter solennellement à Marrakech.

Toutefois, le mawlid n’intégra définitivement le calendrier des fêtes marocaines que sous les Marînides. Sans assises idéologiques, ces derniers s’appuyèrent essentiellement sur l’establishment mâlikite et adoptèrent à grande échelle la politique sharîfienne inaugurée quelques décennies auparavant par les ‘Azafides. Le mawlid fut consolidé et généralisé par le sultan Yûsuf (1286-1307) à partir de 1290 grâce l’influence de l’émir de Ceuta. L’évolution de la fête du mawlid allait de pair avec le développement de la politique sharîfienne des Marînides et de leurs ambitions califales, hégémoniques et expansionnistes. Il n’est pas donc étonnant de voir la forme la plus aboutie de cette commémoration sous le sultan Abû al-Hasan (1331-1348) et son fils Abû ‘Inân (1348-1359) qui justement portèrent ces ambitions à leur paroxysme en menant la conquête du Maghreb.

Au tournant du XVe siècle, le système politique marînide s’épuisa à cause de plusieurs problèmes structurels. N’ayant plus d’ambitions califales ni de projets expansionnistes, les souverains marînides, notamment Abû Sa‘îd III (1398-1420), abandonnèrent petit à petit leur politique sharîfienne, trop coûteuse politiquement et financièrement et abolirent par là les célébrations officielles du mawlid. Toutefois, l’abolition des cérémonies officielles n’empêcha guère la perpétuation des manifestations populaires tout au long du XVe siècle et au début du XVIe siècle comme le décrivent plusieurs chroniqueurs contemporains dont le plus célèbre est Léon l’Africain.

L’avènement de la dynastie sharîfienne des Zaydanides en 1510 ne sembla pas avoir affecté le déroulement des réjouissances et des manifestations populaires à l’occasion du mawlid. Cependant, aucune cérémonie officielle ne fut signalée par les sources arabes et européennes que nous possédons. Tout porte alors à croire que les premiers souverains zaydânides ne jugèrent pas bon de faire de la Nativité une fête étatique qui célébrerait tant le Prophète que ses descendants maintenant au pouvoir.

Nous pouvons donc avancer avec certitude que ce fut le sultan Ahmad al-Mansûr al-Dhahabî (1578-1603) qui réintroduisit le mawlid comme l’un des principaux usages de la cour marocaine. Aspirant à légitimer son pouvoir en tant qu’héritier temporel et spirituel du Prophète, al-Mansûr ne pouvait, avec sa grande culture classique, négliger une telle manifestation qui pouvait donner lieu à une énième mise en scène de ses prétentions califales et consacrer l’État-théâtre qu’il comptait élaborer.

Sans négliger le sentiment religieux du sultan, qui paraît sincère, le mawlid fut utilisé principalement comme un instrument politique pour affirmer sa légitimité politico-religieuse devant l’élite et un support efficace de la diffusion de son idéologie califale parmi la population qui participait activement à l’événement. On pourrait même affirmer que la dévotion à la personne du Prophète n’était qu’un prétexte pour rendre hommage à son descendant dont la légitimité ne pouvait être que renforcée et l’assise sacralisée. Un événement politico-religieux aussi important pour al-Mansûr nécessitait une organisation minutieuse qui ne laissait rien au hasard et qui durait plusieurs mois.
Environ six mois avant la commémoration, les ateliers sultaniens spécialisés dans la fabrication des cierges commençaient à fabriquer un grand nombre de lumignons, grosses lanternes à chandelles en bois recouvertes de papier blanc et garnies de dentelles et de broderies de différentes couleurs de cires.

A l’approche du mois de rabî‘ Ier, la chancellerie sharîfienne, sur ordre du sultan, envoyait des invitations nominales aux soufis et aux muezzins qui possédaient les plus belles voix du pays pour venir chanter les louanges du Prophète le jour du mawlid. Nous supposons que les invitations étaient également envoyées aux dignitaires religieux, civils et militaires de toutes les provinces du sultanat. Deux jours avant le mawlid, des dons gracieux étaient distribués aux principaux shurafâ’ du pays.Le soir du 11 rabî‘ Ier, une procession solennelle était habituellement organisée dans l’enceinte de la capitale sultanienne, Marrakech. Encadrée par une imposante escorte menée par ‘arîf al-ashghâl (maître d’œuvres et chef des ateliers sultaniens), plusieurs dizaines de cages à cierges, portées par six à huit captifs et des porteurs professionnels, devaient être transportées en cortège de leur lieu de fabrication vers le palais al-Badî‘ en passant par les principales avenues de la ville. Ce cortège, accompagné d’un groupe de musiciens jouant du tambour et de la trompette (al-Tabl wa al-ghita), attirait une foule énorme qui admirait le spectacle. Le parcours de la procession se terminait dans le palais où les lanternes étaient placées dans des estrades spécialement aménagées devant la salle d’audience du sultan ou mishwar. Les festivités populaires continuaient toute la nuit, notamment dans les mosquées, les mausolées et les zâwiyya-s.

Après l’annonce de la prière de l’aube, le sultan-sharîf sortait de ses appartements, tout de blanc vêtu, pour diriger la prière dans la mosquée de la citadelle. Entouré de sa garde prétorienne, il s’installait ensuite sur son farash dans la grande salle d’audience, parfumée d’ambre et de bois d’aloès. C’était alors que les dignitaires étaient autorisés à pénétrer dans la salle et prendre place selon leur statut social. Les représentants des tribus, les notables de rangs inférieurs et une partie, sans doute choisie, de la population prenaient place dans la grande cour du palais.

Un wâ‘iz ou prédicateur ouvrait la cérémonie officielle par un discours sur la naissance, l’enfance, les vertus et les miracles du Prophète et la lecture de la kurrâsa d’Ibn ‘Abbâd. Venaient ensuite des groupes de munshidûn ou musmi‘ûn qui chantaient des poèmes à la gloire du Prophète. Ils étaient relayés par les membres des confréries qui déclamaient les poèmes du mystique al-Shushtarî (m. 1269) consacrés à la célébration du mawlid. Les poèmes d’al-Shushtarî fermaient pour ainsi dire la partie strictement religieuse de la cérémonie. La place était libre pour que les poètes de la cour qui venaient réciter les poèmes composés spécialement pour l’événement s’exprimassent. Ces poèmes, appelés mawlidiyyât, comportaient généralement deux parties : un panégyrique du Prophète, suivi d’un éloge du sultan, son descendant et son vicaire. La partie consacrée à l’éloge d’al-Mansûr s’attachait généralement à retracer religieusement, biologiquement, spirituellement et politiquement une filiation directe entre le sultan et son auguste aïeul. Elle s’attachait également à diffuser dans les milieux savants et lettrés l’idéologie califale du sultan en mettant en valeur ses vertus, ses talents et ses œuvres politiques et en exposant d’une manière poétique les aspirations et les ambitions universalistes de leur maître.

A la fin de ces joutes littéraires, le sultan offrait à tous ses hôtes un grand banquet. Il y participait lui-même et partageait le repas avec quelques dignitaires triés sur le volet. La fin du repas était marquée par la distribution de friandises. La cérémonie s’achevait sur un remerciement de Dieu et une invocation en faveur du sultan. L’après-midi du même jour le sultan distribuait les gratifications aux poètes et les robes d’honneurs aux élites du sultanat. Il distribuait également de grandes sommes d’argent aux nécessiteux dans les différentes régions du pays. Les festivités et les réjouissances populaires et officielles se poursuivaient comme à l’époque marînide pendant une semaine.

Mohammed Nabil Mouline, Enseignant-chercheur à Sciences Po Paris.
Auteur du livre « Le califat imaginaire d’Ahmad Al-Mansûr ; pouvoir et diplomatie au Maroc » paru aux éditions Proche Orient.

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Un commentaire pour Histoire d’Al-mawlid al-nabawî ou Nativité du Prophète au Maroc

  1. DAOUD dit :

    JE TROUVE SUBLIME ARTICLE SUR LA NAISSANCE DE NOTRE CHER PROPHET MOHAMED (QSDL
    Comment ne pas faire de la célébration de notre cher prophet Mohamed alors que ciel et terre lui sont témoin de sa naissance..

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